Dénomination « Daech » : la langue de bois

La rhétorique gouvernementale française au sujet de l’État islamique (EI) cultiva jusqu’à des temps récents la langue de bois. Notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, récusait l’emploi de l’expression « État islamique ». Un État ? : « Il voudrait l’être, il ne l’est pas. Et c’est lui faire un cadeau que de l’appeler État », disait Fabius. Et l’accolement de l’épithète « islamique » à État « occasionne une confusion : islam/islamisme/musulman. Il s’agit de ce que les Arabes appellent Daech et de ce que j’appelle pour ma part les égorgeurs de Daech. »
Il se trouve que l’expression arabe Daech ne dénie pas à l’EI sa nature d’État islamique puisqu’elle est l’acronyme dans cette langue de « État islamique d’Irak et du Levant ». Alors pourquoi Fabius a-t-il lancé l’expression Daech, reprise pas l’ensemble des médias français ? Le public français ne connaissant pas la traduction arabe de ce terme, celui-ci recouvrait d’un voile pudique la réalité.

Pour vaincre l’ennemi, il faut d’abord le désigner

En ne nommant pas les réalités par leur nom, on ne les empêche pas d’exister. Et pour combattre efficacement l’ennemi, il faut d’abord le désigner avec précision. C’est ce qu’a fait le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, dimanche 22 novembre 2015, lors de l’émission « Le Grand Rendez-vous » sur Europe 1 et I-Télé. « C’est la première fois que nous sommes confrontés à un ennemi hybride, un ennemi à deux têtes. Il y a d’une part cet État en constitution, État terroriste, apocalyptique, un peu messianique, qui veut reconstituer le territoire du califat, et qui s’organise avec une armée, des ressources propres, une administration, qui perçoit l’impôt, et qui veut étendre son territoire. Et puis de l’autre côté, vous avez ce mouvement terroriste international, émanation aussi de l’État islamique, et qui a pour objectif de frapper, en particulier le monde occidental, de mettre en péril les démocraties. » Par ces propos, le ministre de la Défense – qui a évité la dénomination Daech – reconnaît donc à l’EI la nature d’État de facto (de fait). Et non pas d’État de jure (de droit), c’est-à-dire reconnu par les autres États et, par conséquent, possédant des représentations diplomatiques, un siège à l’Organisation des nations unies (ONU) et autres attributs et prérogatives officiels. État de facto et État de jure sont deux formulations du Droit international public.
Ayant posé les définitions exactes sans s’abriter derrière des artifices de langage, Le Drian poursuivait : « Ce sont deux dimensions d’un même État terroriste et donc deux guerre différentes dans une seule guerre. Il y a ce que je pourrais appeler la guerre de l’ombre : il faut traquer les terroristes. Et puis il faut en même temps frapper au coeur, dans le champ de bataille, pour anéantir l’État islamique. »

La tête de l’hydre repoussera

Al-Qaida est une organisation terroriste sans appareil d’État, tandis que l’EI est devenu un appareil d’État pilotant – peu ou prou – des réseaux terroristes internationaux. Anéantir cet État par une guerre conventionnelle est un louable objectif. Celui-ci est inatteignable sans troupes au sol nombreuses, bien équipées et compétentes pour renforcer puissamment l’armée gouvernementale syrienne. Si cette condition venait à être remplie, l’anéantissement de l’EI qui en résulterait ne signifierait pas la fin du terrorisme islamique : privé de l’appareil d’État mis sur pied par l’EI, il poursuivrait ses efforts pour s’emparer des autres appareils d’État du monde musulman. L’exemple de la Tunisie est éloquent. Refusant la constitution et le gouvernement d’inspiration laïque issus du processus électoral, les djihadistes tunisiens, se réclamant de plus en plus de l’EI et non plus d’Al-Qaida, s’emploient à conquérir le pouvoir par la violence. Les attentats du Bardo (18 mars 2015) et de Souss (26 juin 2015) ont sapé le tourisme, l’un des piliers de l’économie tunisienne. En démolissant méthodiquement celle-ci, ils veulent décrédibiliser les promesses gouvernementales d’un meilleur avenir adressées à la jeunesse frappée par le chômage. Priver le régime démocratique de la possibilité de revivifier l’économie tunisienne, c’est l’affaiblir. Les djihadistes visent à ce que la propagation du paupérisme rabatte vers eux des centaines de milliers de jeunes n’espérant plus de la démocratie laïque pro-occidentale une amélioration de leur sort. Lorsque ce phénomène aura atteint sa masse critique, il ne restera aux djihadistes qu’à mettre la main sur l’État tunisien, par les urnes ou un putsch.
Les djihadistes infligent leur stratégie de sabotage économique à tous les pays musulmans dans lesquels ils sont en mesure de commettre des attentats. Celui de Charm El-Cheikh contre un avion civil russe le 31 octobre 2015 a donné le coup de grâce au tourisme égyptien, indispensable à l’économie du pays. Les ondes de choc du Bardo, de Souss ou de Charm El-Cheikh ont dépassé les frontières de la Tunisie et de l’Égypte, diminuant l’afflux de touristes dans d’autres pays musulmans. Par exemple le Maroc. En massacrant les touristes, les djihadistes font coup double : ils privent le pays visé non seulement de ses dividendes touristiques, mais aussi des capitaux élisant domicile sous d’autres cieux à cause du climat d’insécurité ainsi créé, ce qui ajoute à l’affaiblissement de son économie.
Cette stratégie du chaos, amplifiée par le ralentissement économique mondial en cours, livrera, à la longue, certains États du monde musulman aux djihadistes. Ils s’en serviront alors pour encadrer et démultiplier l’efficacité des réseaux terroristes lancés à l’assaut de l’Occident. Si l’EI venait à être éradiqué, ces États feraient office de substituts, pérennisant le bicéphalisme du terrorisme islamiste. Le combat contre l’hydre à deux têtes s’annonce long et dramatique. L’attentat du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis semble avoir fait progresser la prise de conscience du danger terroriste islamiste par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles occidentales, qui le sous-estiment chroniquement et sont invariablement prises de court.

Pertes civiles supérieures aux pertes militaires

Bilan d’une soirée de terrorisme dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, et à Saint-Denis : 130 morts (à ce jour) et 350 blessés. Bilan de l’armée française engagée contre les Talibans et Al-Qaida en Afghanistan pendant 13 ans, de 2001 à 2014 : 89 tués, 700 blessés. Une fois les troupes soviétiques parties d’Afghanistan, Al-Qaida, jusque-là épaulée par les États-Unis, a effectué contre eux une série d’attentats, dont ceux du 11 septembre 2001, les plus meurtriers de l’histoire du terrorisme : en moins de deux heures, 19 terroristes détournant quatre avions de ligne tuèrent 2 973 civils et en blessèrent 6 291. Sans compter les maladies et décès survenus au fil des années à cause des inhalations de poussières toxiques provoquée par l’écroulement des gratte-ciels. Pendant la dernière guerre d’Afghanistan, en 13 ans, 2 216 militaires américains ont été tués, 19 950 blessés.
Deux ans et demi plus tard, il y eut une réplique au 11/9, moins dévastatrice : les attentats de Madrid. Le matin du 11 mars 2004, explosèrent plusieurs bombes posées dans des trains de banlieue de la capitale espagnole par des islamistes marocains : 200 morts, 1 400 blessées. Cet attentat fut le plus important en Europe depuis l’explosion du vol 103 de la Panam au-dessus de Lockerbie le 21 décembre 1988 (attribuée à la Libye) qui avait tué 270 personnes (259 passagers et membres d’équipage et 11 villageois). Une autre réplique, moins meutrière, se produisit à Londres le 7 juillet 2005 : quatre bombes déposées par des islamistes dans le centre de la capitale britannique explosèrent en l’espace de 56 minutes. Trois rames de métro et un autobus furent atteints : 52 morts et 700 blessés. Le nombre des morts dû aux attentats de Madrid et de Londres reste à un étiage très supérieur à celui de la pléiade d’attentats basques, corses, irlandais, arméniens, néo-nazis, gauchistes, anarchistes, fascistes, islamistes, ayant jalonné les dernières décennies en Occident. À l’exception de celui de la gare italienne de Bologne attribué à l’extrême droite qui, le 2 août 1980, tua 85 personnes et en blessa 200. Et de celui d’Oklahoma City aux États-Unis perpétré le 19 avril 1995 par des extrémistes de droite, qui fit 168 morts et 680 blessés.
Le terrorisme islamiste fait des hécatombes dans certains pays non occidentaux : les attentats de Bombay du 12 mars 1993 firent 257 morts, ceux du 26 au 29 novembre 2008 en firent 188. L’attentat du 18 octobre 2007 à Karachi dans lequel périt Benazir Bhutto, femme Premier ministre du Pakistan, coûta la vie à 139 personnes, celui de l’école militaire de Peshawar du 16 décembre 2014 en tua 141 dont 132 enfants. En Irak, où fourmillent les attentats, une série d’entre eux a fait 717 morts durant le seul mois de septembre 2015. L’Afrique sub-saharienne paie elle aussi un lourd tribut au terrorisme islamiste. Boko Haram, qui sévit au nord-est du Nigeria, au Cameroun, au Niger et au Tchad, a massacré quelque 3500 civils en 2015. Cette organisation islamiste ralliée à l’EI multiplie les attentats à la bombe. Ceux du 20 septembre 2015, dans les villes de Maiduguri et Monguno, ont fait au moins 94 morts.

Fusion du front et de l’arrière

De nos jours, quand un État est en guerre contre l’islamisme radical, le front ne se cantonne pas au théâtre des opérations militaires extérieures (surtout le Sahel et le Proche-Orient pour la France). Il est aussi « à l’arrière » – si éloignée soit-elle du front -, au sein du territoire et des populations civiles de cet État. Elles sont en première ligne partout où elles se trouvent : dans les rues, les stades, les grands magasins, les salles de spectacles, les avions de ligne…
Depuis la Première Guerre mondiale, l’évolution de la technologie militaire a progressivement aboli la séparation du front et de l’arrière. En 14-18, ils étaient distincts. Les raids sur l’arrière exécutés par l’aviation de bombardement ultralégère et balbutiante de l’époque n’avaient qu’un faible pouvoir de destruction. L’artillerie lourde (« la Grosse Bertha » allemande) fut peu utilisée contre les populations civiles. Les artilleurs des deux camps concentraient leurs tirs sur les positions militaires ennemies.
Les spectaculaires progrès en allonge et en puissance de l’aviation de bombardement fusionnèrent le front et l’arrière pendant la Deuxième Guerre mondiale en rendant possible la destruction rapide – partielle ou totale – de nombreuses villes par les « bombardements de zone ». Londres subit les vagues de bombardiers bimoteurs légers allemands. Les bombardements de l’aviation stratégique anglo-américaine disposaient, contrairement à la Luftwaffe, de quadrimoteurs à long rayon d’action organisés en escadrilles géantes pour anéantir d’immenses espaces urbains sous un tapis de bombes. Ils détruisirent de nombreuses villes allemandes. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, au sol, l’artillerie, elle-même en progrès, pilonna les villes. Leningrad (actuellement Saint-Pétersbourg) fut sous les tirs de l’artillerie lourde allemande pendant un siège qui dura du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944. Un million d’habitants périrent (le froid et la faim contribuèrent fortement à cette hécatombe). En 1945, les civils subirent le pilonnage des villes-forteresses allemandes par les chars et l’artillerie de l’Armée rouge. Il en périt plus de 20 000 au siège de Breslau, du 15 février au 6 mai 1945. Lors de la Bataille de Berlin, du 16 avril au 2 mai 1945, les Russes encerclèrent la ville avec 40 000 pièces d’artillerie, une tous les dix mètres. Les salves de leurs fusées Katioucha étaient effrayantes. Plus de 20 000 habitants perdirent la vie durant cette bataille.
Le Japon de la Deuxième Guerre mondiale paya un tribut particulièrement lourd à la fusion du front et de l’arrière. C’est seulement en juin 1944 que les escadrilles de B29 Superforteresses quadrimoteurs américaines commencèrent les bombardements de zone sur Tokyo et les autres grandes villes japonaises. À partir de novembre 1944, le rythme de ces bombardements massifs s’accéléra. Comme en Europe, les Américains privilégièrent le bombardement de zone par rapport au bombardement d’objectifs précis. Les B29 anéantirent presque totalement Nagoya le 3 janvier 1945, puis Tokyo le 9 mars de la même année. Une fois les grandes villes rasées, les Américains ciblèrent les villes moyennes. À l’été 1945, nombre d’entre elles, comme Toyoma (127 000 habitants) furent anéanties. Ce fut ensuite le tour des villes de moins de 100 000 habitants, puis de moins de 10 000 habitants.
La destruction des villes fut bien plus rapide au Japon qu’en Allemagne parce qu’elles étaient bâties non pas en pierres, mais en bois et en papier, conformément aux procédés traditionnels : les bombes incendiaires les enflammaient comme de l’étoupe. Le vent rabattait au sol l’air embrasé, transformant en torches les civils. Là aussi, l’eau ne protégeait pas du feu. Lors du grand bombardement de Tokyo, des cohortes se précipitèrent dans les canaux où elles périrent ébouillantées. Pendant la nuit du 9 mars, 80 000 Tokyoïtes perdirent la vie sous les bombes américaines.
En un laps de temps très court (un peu plus d’un an), 780 000 civils japonais périrent alors que le pays comptait 72 millions d’habitants. Avant l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les bombardements conventionnels de l’aviation américaine avaient détruit 69 cités peuplées de 21 millions de personnes, 290 kilomètres carrés d’espaces urbains dont la moitié de l’étendue des 42 plus grandes villes japonaises. La surface des zones ravagées à Tokyo représentait quinze fois celle détruite par le Blitz à Londres. Les bombardements de l’aviation avaient diminué la production de guerre japonaise de 35%, contre seulement 10% pour la production allemande. Toutefois, il fallut l’effet de sidération provoqué par les bombes atomiques jetées sur Hiroshima et Nagasaki pour que le Japon se rendît.
Le bombardement de zone fut encore pratiqué par l’US Air Force pendant la guerre du Vietnam, notamment sur Hanoï. Les bombes avaient beaucoup gagné en puissance explosive par rapport à leurs aînées de la Deuxième Guerre mondiale. Les tapis de bombes des B52 faisaient trembler le sol jusqu’à plusieurs kilomètres de distance. L’ensemble des bombardements américains au Vietnam totalisa une puissance explosive d’environ 640 fois celle de la bombe atomique larguée sur Hiroshima.

Avènement du bombardement de précision

Les temps ont changé. À partir des années 1980, ont été signés plusieurs accords internationaux visant à protéger les civils plongés dans la guerre. Notamment la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), signée à Genève le 10 octobre 1980 et entrée en vigueur le 2 décembre 1983. Elle vise à interdire ou limiter l’emploi de certaines armes conventionnelles : celles qui provoquent des dommages excessifs ou inutiles sur les combattants, mais aussi celles qui ne discriminent pas entre combattants et civils. Accord-cadre, le CCAC s’est enrichi au fil du temps de divers protocoles, notamment sur les bombes incendiaires, le laser aveuglant, les mines…
L’Occident s’est engagé dans un processus de protection des civils aux antipodes des bombardements de terreur dont il usa abondamment pendant la Deuxième Guerre mondiale. La dissuasion nucléaire fait exception, à la différence près qu’elle vise à ne jamais mettre en œuvre la stratégie anticités qu’elle théorise.
Après la guerre du Vietnam, les progrès technologiques ont amélioré la précision des armements à un point tel que le bombardement d’objectif a presque totalement remplacé le bombardement de zone : bombes à guidage laser, missiles tirés à plusieurs milliers de kilomètres et atteignant leur cible à un mètre près, drones équipés de caméras dont on dirige le tir depuis des centres opérationnels lointains. La précision du bombardement d’objectif est sans commune mesure avec ce qu’elle était pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il fallait alors 9 000 bombes pour toucher une cible de la taille d’un abri pour avion. Au Vietnam, il n’en fallait plus que 300. Aujourd’hui, il suffit d’une seule munition à guidage laser tirée par un avion. Les frappes sont devenues si précises et exemptes de risques pour leurs opérateurs qu’elles permettent une continuité des assauts aériens de la zone des combats aux centres vitaux et aux structures de commandement qu’elles détruisent. L’ennemi est paralysé : ses troupes ne sont pas détruites mais elles ne peuvent plus manœuvrer.
Les dégâts sur les civils sont désormais « collatéraux », involontaires, et non plus souhaités par les stratèges militaires occidentaux. Depuis la fin de la guerre du Vietnam, il n’est plus question pour eux de planifier des hécatombes de civils ennemis pour qu’ils contraignent leurs gouvernements à signer la capitulation. Les Russes, au contraire, ont poursuivi les bombardements de terreur, en Afghanistan de 1979 à 1989 puis en Tchétchénie de 1994 à 1996 et de 1999 à 2000. Leur artillerie détruisit la capitale, Grozny. Les évaluations fournies par les ONG situent entre 100 000 et 300 000 le nombre des civils tués pendant les deux guerres de Tchétchénie. Le bombardement de zone fut utilisé par Saddam Hussein contre les Kurdes d’Irak. Et par l’armée turque contre ceux de Turquie, rasant de nombreux villages et provoquant un exode rural. Damas y a aussi recours contre la rébellion syrienne. Les Russes s’en servent actuellement en Syrie.

Limites des bombardements d’objectif

Les inévitables pertes civiles résultant des bombardements d’objectif effectués par les Occidentaux ne sont plus que des dommages collatéraux, des bavures. Mais l’ennemi tente souvent de les provoquer en regroupant des civils autour d’objectifs stratégiques. Sitôt portées à la connaissance des grands médias (souvent par l’ennemi), ces bavures créent le scandale. Pourtant, les pertes civiles ainsi provoquées sont infinitésimales par rapport à celles dues aux bombardements de Hambourg, Dresde, Tokyo, Hiroshima, Nagasaki… pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il n’est que de comparer les faibles résultats de la coalition arabo-occidentale qui bombarde l’EI en Syrie et en Irak depuis l’été 2014 avec l’efficacité de l’aviation russe entrée en action en Syrie depuis la fin septembre contre la rébellion soi disant « modérée » – en réalité principalement islamiste – et maintenant aussi contre l’EI. La coalition inhibe ses frappes pour limiter le plus possible les pertes civiles. Les Russes n’en ont cure : ils frappent massivement, utilisant même des bombardiers stratégiques et des missiles de croisière. Les djihadistes ne peuvent pas se protéger des bombardements russes en se plaçant systématiquement au milieu des civils alors qu’ils s’en font un bouclier efficace contre les bombardements de la coalition. Pour cause : le bombardement aérien de précision ne parvient pas à détruire des djihadistes embusqués dans un hôpital, une maternité, un établissement scolaire ou un immeuble sans infliger de dégâts aux civils empêchés par eux de se mettre à l’abri en dehors du périmètre visé. Il en va de même pour l’artillerie, pourtant arrivée à un degré phénoménal de précision elle aussi.

Le terrorisme islamiste, acteur majeur de la scène internationale

Le terrorisme islamiste s’est imposé comme un acteur majeur de la vie politique nationale et internationale. Les civils sont sa cible n°1. Ils visent cette cible très facile pour obliger les gouvernements concernés à prendre les décisions qui leur conviennent. Les attentats islamistes dans les gares d’Atocha, à Madrid, le 11 mars 2004, firent 200 morts et 1400 blessés. Le gouvernement du Premier ministre José Maria Aznar crut bon d’accuser les Basques de l’organisation terroriste Euskadi Ta Askatasuna (ETA). Donnée favorite jusqu’aux attentats d’Atocha, la formation politique d’Aznar, le Parti Populaire (PP), fut défaite par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Prenant acte de l’émotion populaire suscitée par ces attentats islamistes considérés comme des représailles à l’engagement des troupes espagnoles en Irak, le nouveau gouvernement les en retira aussitôt.
Les attentats de janvier à Paris contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes ont suscité dans l’opinion publique française une réaction inverse à celle d’outre-Pyrénées en 2004 : elle a renforcé son appui à la participation de l’aviation militaire française à la lutte contre l’organisation État islamique (EI), appelée aussi Daech, au Proche Orient. Les attentats du 13 novembre dernier sont en train d’influencer encore plus fortement la politique étrangère française. Le gouvernement s’est – enfin – résolu à modifier l’ordre de ses priorités au Proche-Orient en désignant l’EI comme l’ennemi à abattre avant tout, alors que jusque-là il le classait ex-aequo avec le président syrien Bachar El-Assad qui n’attaque pas la France. Et le gouvernement a effectué un rapprochement bienvenu avec la Russie. Lui qui avait malencontreusement officialisé le 5 août dernier un accord annulant la livraison des deux navires Mistral qu’elle avait commandés et payés, a envoyé en Méditerranée orientale le porte-avions Charles de Gaulle bombarder l’EI en étroite collaboration avec la flotte russe. Hollande semble renoncer à diaboliser Vladimir Poutine. Celui-ci a, de son côté, ordonnée publiquement aux amiraux russes de considérer la flotte française comme une « alliée » dans le combat contre l’EI et, en conséquence, de coordonner le mieux possible leurs efforts avec elle. C’est l’attentat perpétré dans le Sinaï égyptien contre l’Airbus de Metrojet reliant la station balnéaire de Charm El-Cheikh à Saint-Pétersbourg, dans lequel ont péri 224 touristes et membres d’équipage russes, qui a décidé le président russe à lancer des bombardements massifs en Syrie.
L’attentat de Charm El-Cheikh et celui du 13 novembre ont modifié le jeu diplomatique. Paris et Moscou s’emploient à réorganiser la coalition internationale contre l’EI. David Cameron, a annoncé qu’il étendrait à la Syrie – sous réserve d’approbation par le Parlement britannique – l’action de la Royal Air Force (RAF), jusque-là cantonnée à l’Irak. Mais les bombardements aériens ne suffiront pas à éradiquer l’EI. Il est urgent d’étoffer les troupes au sol constituées par l’armée gouvernementale syrienne (usée), les milices chiites et celles du Hezbollah. Par crainte de s’embourber comme en Afghanistan et en Irak, Occidentaux et Russes ne veulent pas en envoyer (hormis des éléments des « troupes spéciales »). Aussi Poutine essaie-t-il d’obtenir un supplément de troupes au sol de la part de l’Iran. Certes, de nombreux points de désaccord subsistent entre les protagonistes de la lutte anti-EI. Washington ne semble pas remettre en question aussi fortement que Paris son rejet d’Assad. Autre complication : le 24 novembre, la Turquie (en réalité complice de l’EI dont elle écoule le pétrole et laisse passer les recrues) a abattu un avion russe coupable d’avoir survolé son territoire pendant 20 secondes pour les besoins de sa mission de bombardement sur une zone syrienne limitrophe peuplée de rebelles turkmènes qu’elle protège. Ankara a saisi l’OTAN de cette affaire… Les dirigeants occidentaux croient encore que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est leur allié.

Le Quartet tunisien prix Nobel de la Paix

Une vive crainte de voir le processus démocratique tunisien naufrager : voilà ce que signifie l’attribution du Prix Nobel de la paix 2015 à un « Quartet » d’organisations démocratiques tunisiennes. L’entité lauréate est constituée de deux syndicats – l’Union générale du travail tunisien (UGTT), représentant les salariés, et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), qui est patronale – ainsi que de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et de l’Ordre national des avocats. Ces quatre organisations ont joué un rôle capital dans le sauvetage de la « Révolution de jasmin », unique survivante du Printemps arabe.

Quand les islamistes étaient au pouvoir

C’est celle-là qui inaugura celui-ci en 2011. Dans un premier temps, elle déboucha sur un cauchemar islamiste. Le 23 octobre 2011, la première élection démocratique de l’histoire de la Tunisie, consacrée à la désignation des membres de l’Assemblée nationale constituante (ANC) sous l’emprise du parti Ennahda (Mouvement de la Renaissance), émanation des Frères musulmans, et des salafistes. Hamadi Jebali, Premier ministre (c’était alors la fonction gouvernementale dominante) issu d’Ennahda, forma un gouvernement de coalition (la Troïka) avec deux formations laïques : le Congrès pour la République (CPR) – dont le chef, Moncef Marzouki, devint président de la Tunisie -, et Ettakatol. Ennahda était maître de ce gouvernement. Ceci dans la patrie d’Habib Bourguiba, fondateur de l’État laïc…
Ennahda exerça le pouvoir avec une grande bienveillance pour les salafistes, les laissant menacer et agresser les universitaires laïcs, les artistes « blasphémateurs », les vendeurs d’alcool, les tenanciers de boîtes de nuit, les femmes « impudiques »… Le 14 septembre 2012, le ministère de l’Intérieur, aux mains d’Ennahda, attendit plusieurs heures avant de donner l’ordre aux forces de sécurité de disperser une foule déchaînée d’islamistes radicaux prenant d’assaut l’ambassade des États-Unis à Tunis. Le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, s’attendrissait sur les exactions des nervis salafistes : « Ce sont nos enfants », disait-il.
Le 6 février 2013, ces « enfants » assassinèrent Chokri Belaïd, personnalité d’opposition laïque très en vue, membre de l’Ordre national des avocats de Tunisie. « Ministère de l’Intérieur, ministère terroriste ! », scandèrent des manifestants après l’annonce de la mort de Belaïd. Le 25 juillet de la même année, un autre opposant renommé, Mohamed Brahmi, président du Courant populaire, fut assassiné à son tour. Un djihadiste franco-tunisien, Boubaker Al Hakim, dit Habou Mouqatel, se réclamant de l’État islamique (EI), a revendiqué par vidéo ces deux meurtres.

La démocratie par Le Dialogue national

Alors, surmontant leurs dissensions, l’UTICA et l’UGTT, auxquelles se joignirent la LTDH et l’Ordre des avocats, lancèrent « le Dialogue national » pour faire aboutir la démocratisation tunisienne. Il en résulta une feuille de route exigeant le départ de la troïka gouvernementale issue des élections de la Constituante, l’instauration d’un exécutif de technocrates et l’organisation d’élections législatives et présidentielle. La pression émanant du Dialogue national, les manifestations de rue de l’opposition et le précédent de la reprise du pouvoir par l’armée en Égypte (qui a destitué le président islamiste Mohamed Morsi), intimidèrent Ennahda qui lâcha du lest : le 26 janvier 2014, trois ans après la Révolution de jasmin, l’ANC – pourtant dominée par les islamistes – se résolut à voter une constitution laïque. Puis le mouvement laïc Nidaa Tounès domina les législatives du 26 octobre 2014 avec 85 sièges contre 69 pour Ennahda, et forma avec ce dernier un gouvernement de coalition. Il s’ensuivit l’élection présidentielle du 23 novembre 2014, qui a porté à la présidence de la République (transformée en clé de voûte par la nouvelle constitution) un ancien ministre de Ben Ali, Beli Caïd Essebsi.

Le terrorisme sabote l’économie tunisienne

Qu’à cela ne tienne ! Les salafistes s’emploient à contourner par la violence ce (relatif) échec électoral de l’islamisme radical. Ils mènent une guérilla contre l’armée dans les monts Chambi, au centre ouest de la Tunisie. Ils contrôlent plusieurs camps d’entraînement dans le pays. Et surtout, ils torpillent l’économie tunisienne par de sanglants attentats. Ceux du musée du Bardo le 18 mars 2015 (24 morts dont 21 touristes étrangers), et de Souss le 26 juin (39 morts dont 38 étrangers) ont porté le coup de grâce à une industrie touristique déjà minée par le climat d’insécurité ayant résulté de la chute de Ben Ali. Cette industrie représentait près d’un cinquième du PIB tunisien. La croissance économique de l’année 2015 n’atteindra pas le 1% initialement annoncé officiellement tandis que 46,9% des diplômés ne trouvent pas de travail. D’abord issus pour la plupart du groupe Okba Ibn-Naffa, émanant d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) qui opérait surtout à partir de l’Algérie, les salafistes tunisiens se rallient progressivement à l’EI en pleine expansion dans la Libye voisine qui leur sert de base arrière principale. Ils savent qu’un effondrement économique rabattrait en nombre vers les rangs djihadistes une jeunesse privée de tout débouché économique. Les lauréats du Quartet le savent aussi. Le 16 octobre, du Centre de conférences de Deauville, Wided Bouchamaoui, président de l’UTICA et brillante femme d’affaires, déclara : « Nous avons besoin de relancer l’économie. Nous avons besoin de partenaires, que nous serons heureux d’accueillir en Tunisie. Nous avons besoin des investisseurs étrangers, de nos amis. » Cet appel aux investisseurs étrangers, les autres membres du Quartet, et l’ensemble des décideurs tunisiens le lancent également avec insistance.
Hélas, l’horizon économique tunisien est bien sombre. Faire revenir les touristes et attirer les investisseurs étrangers semble une gageure après le traumatisme des attentats de cette année. Certes, pour les rassurer, l’effort sécuritaire est en voie d’intensification, grâce à la loi antiterroriste votée en juillet, au quadruplement de l’aide militaire française annoncé le 5 octobre par Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense (10 millions d’euros par an en 2016 et 2017 contre 2,5 millions actuellement), et au doublement de l’aide militaire américaine en 2016 (99 millions de dollars, soit 88,5 millions d’euros, au lieu de 40 millions de dollars, soit 35 millions d’euros, de 2011 à 2014). Cela suffira-t-il à déjouer toutes les tentatives d’attentats à venir dans un pays qui détient le plus haut pourcentage de ressortissants faisant le djihad au Proche-Orient – 3000 sur 10 millions d’habitants ? Et qui est bordé par le chaudron djihadiste libyen irradiant vers la bande sahélo-saharienne et l’Afrique sub-saharienne et menaçant à terme toute l’Afrique du Nord ?

L’économie mondiale : de moins en moins porteuse

L’évolution de la situation économique tunisienne influera de façon déterminante sur les rapports de force entre les tenants d’une démocratie laïque et apaisée et les fanatiques du djihad. Les décideurs du pays doivent relever un incommensurable défi : au-delà des efforts sécuritaires, redonner une belle santé génératrice de plein emploi à leur économie en nageant à contre-courant de l’économie mondiale en plein ralentissement.
L’intervention massive des États et des banques centrales a jugulé la crise de 2008 déclenchée par l’éclatement de la bulle immobilière américaine. Mais ces gigantesques injections de liquidités irriguent peu les économies réelles occidentales. La croissance en Europe de l’Ouest, peu dynamisée par les injections de liquidités de la Banque centrale européenne (BCE) et la baisse de l’euro et du pétrole, est attendue à 1,5% pour l’année 2015. Les injections massives de liquidités ont principalement regonflé des bulles spéculatives qui finiront par éclater sans que les États surendettés soient à même, cette fois-ci, d’éteindre l’incendie. Le moteur américain regagne des tours, mais à un niveau décevant par rapport aux gigantesques mesures de relance budgétaires, et monétaire (trois quantitative easing – QE – de la Banque centrale -Fed) mises en œuvre après la crise de 2008. La croissance du PIB était de 2,4% en 2014.
Ces dernières années, l’opinion dominante voyait dans les pays émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) les nouveaux moteurs de la croissance mondiale. Leur masse est devenue impressionnante : 50% du PIB mondial. Le plus important d’entre eux, la Chine, représente 13% du PIB mondial. Mais voilà, sitôt la crise grecque (provisoirement) jugulée, la tempête financière s’est portée sur la Chine, deuxième économie mondiale, première en termes de parité de pouvoir d’achat (elle a dépassé celle des États-Unis l’année dernière selon ce critère). En cette année 2015, les mauvaises nouvelles arrivent de Chine en avalanche.
Après la récession de 2009, la Chine avait mis en œuvre un plan de relance de près de 800 milliards de dollars. Il avait largement profité aux pays fortement exportateurs de matières premières (Russie, Australie, Brésil, Argentine, pétromonarchies du Golfe…) et de machines-outils et autres produits industriels (Allemagne, Japon). La Chine apparaissait comme la locomotive de l’économie mondiale.
Mais une bulle immobilière représentant 15% du PIB s’était formée en Chine. Au premier trimestre 2015, elle a éclaté, appauvrissant les classes moyennes chinoises en plein essor.
Pour surmonter la crise immobilière et la faiblesse des rendements obligataires, les épargnants chinois, encouragés par leur gouvernement, se sont portés vers les marchés boursiers. Il en résulta une bulle boursière qui atteignit son plus haut niveau en juin dernier. En juillet, l’indice Shangaï Composite perdit brutalement 30% de sa valeur (au moins 1000 milliards d’euros de capitalisation boursière), saccageant l’épargne de 100 millions d’actionnaires individuels chinois, qui détiennent 80% de la capitalisation boursière (au lieu de 10% pour les épargnants à la Bourse de Paris). Le krach boursier chinois se propagea aux places financières du reste de l’Asie, des États-Unis et de l’Europe.
La consommation intérieure chinoise tant espérée pour relayer celle, plus ou moins anémiée, de l’Occident, n’est pas au rendez-vous. Les hausses de salaires (+10% en 2014) profitent beaucoup plus à l’épargne qu’à la consommation intérieure tout en augmentant les coûts de production, ce qui incite des entreprises occidentales à déménager leur production vers d’autres pays aux devises plus faibles comme le Bangladesh, le Cambodge, le Vietnam.
Désormais il faut s’attendre à la survenue d’une crise bancaire chinoise. Au cours de ces derniers mois, la Banque centrale – appelée Banque populaire chinoise (BPC) – a intensifié sa politique de prêts aux entreprises et aux particuliers, au point que le montant des prêts qui ne pourront jamais être remboursés a dépassé les 1000 milliards de yuans (140 milliards d’euros). À quoi il faut ajouter les prêts du shadow banking, ce système financier parallèle et opaque qui a largement contribué au financement de la croissance chinoise, mais dont les ratios de solvabilité sont inférieurs à ceux des banques traditionnelles. Cette situation va inexorablement déboucher sur un gigantesque krach bancaire chinois.
Bien qu’encensée naguère comme la locomotive de l’économie mondiale, la Chine n’a pas cessé de dépendre de la consommation occidentale, qui ne s’est jamais vraiment remise de la crise de 2008. Les exportations de la Chine sont en train de ralentir malgré les dévaluations successives du yuan. La plupart des économistes évaluent la croissance du PIB à 4% pour 2015, au lieu des 7% officiellement proclamés par Pékin. Et encore… Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis, prévoit 2% seulement. Pékin a l’habitude de travestir ses performances économiques. Ainsi, chaque année, les chiffres de la consommation d’énergie en Chine correspondent à une croissance du PIB moindre que celle officiellement annoncée. Les statistiques du commerce extérieur au départ de Chine sont supérieures à celles enregistrées à destination.
La crise financière de la Chine risque de l’entraîner dans une crise politique, facteur supplémentaire d’instabilité financière.
Le ralentissement de la croissance de l’économie chinoise diminue ses besoins en matières premières, donc le volume et le prix de celles que lui vendent les autres pays du BRICS, notamment le Brésil et la Russie, et d’autres pays fournisseurs comme l’Australie. Elle réduit aussi sa demande en biens industriels (machines-outils, automobiles), ce qui freine les exportations allemandes et japonaises. Elle inquiète les Bourses. Le spectre d’une déflation généralisée se profile. Le cercle vicieux d’une récession mondiale s’amorce.
La crise financière chinoise pourrait donc frapper l’Occident. Le sauvetage des banques réalisé par les États en 2008 ne pourrait être réédité, parce que la plupart sont surendettés.

Dans un tel contexte, le redressement économique de la Tunisie s’annonce problématique. C’est susceptible de mettre en péril la démocratie laïque qu’elle est parvenue à instaurer en surmontant de terribles obstacles. Le déferlement de la misère pourrait ternir le prestige de ce système politique et ouvrir les portes du pouvoir à l’islamisme radical substitué à une voie économique obstruée. Cet islamisme de gouvernement n’aurait rien d’autre à proposer qu’une fuite en avant dans une surenchère djihadiste dirigée contre les « mécréants » de l’intérieur et de l’étranger. Ce phénomène compensatoire serait le fait de beaucoup d’autres pays s’ils devenaient eux aussi la proie d’une crise économique aiguë.

Paris, Montrouge, Dammartin : trois jours de terreur. La suite sera bien pire. La contagion djihadiste s’étend, y compris en Occident. En plus des Talibans, d’Al-Qaida et de ses filiales, voici l’Etat islamique (« Daech ») et les siennes. Sans compter les « indépendants ». La terreur va bientôt franchir un nouveau seuil. Dans la plupart des pays musulmans, un marasme économique frustrant et la propagation du djihad depuis les révolutions arabes de 2011 porteront les islamistes radicaux au pouvoir, par les urnes ou la violence. Les appareils d’Etat tombés entre leurs mains aiguillonneront et épauleront les réseaux terroristes pour déstabiliser l’Occident : déraillements de TGV par la pose de parpaings sur les voies ; crashs d’avions de ligne causés par des explosifs introduits dans leurs soutes ou transportés par des modèles réduits télécommandés venant les percuter, ou bien par des tirs de missiles sol-air ; empoisonnement de l’alimentation en eau courante et sabotage des circuits électriques des mégapoles ; sabotage d’installations industrielles de type Seveso faisant des milliers de morts, et de centrales nucléaires mal gardées provoquant de nouveaux Tchernobyl… Le Proche-Orient est voué à une prolifération nucléaire que l’obtention de la bombe atomique par l’Iran accélèrerait vertigineusement. Le terrorisme l’utilisera : cela ira du dépôt dans les grandes villes de matières radioactives dites « sales » à l’emploi de bombes atomiques qui y auraient été introduites clandestinement. Il est temps de prendre ces menaces au sérieux et de nous y préparer. Par l’adaptation de nos lois afin de ne plus combattre les mains liées. Par l’augmentation des moyens matériels et humains de nos armées, de nos services de renseignement et de notre police. Par une véritable cohésion stratégique occidentale et une union résolue avec la Russie contre le djihadisme. Alors nous en viendrons à bout.

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Torts partagés

Le peuple grec a voté contre l’austérité en donnant une majorité de 149 voix sur 300 au parti Syriza d’Aléxis Tsipras. On le comprend. L’austérité l’a plongé dans la misère. Pour autant, elle n’a pas entraîné une diminution du niveau de l’endettement public grec, au contraire : il culmine à 178% du PIB. La récession entraînée par l’austérité réduit les recettes fiscales.
La mise en place de cette austérité s’est effectuée en réaction au laxisme antérieur : dépenses publiques incontrôlées, système fiscal inefficace, corruption, surendettement…
Mais elle est intervenue beaucoup top tard. L’endettement était devenu trop important. Le remède allait tuer le malade.
Les interprétations du vote grec se télescopent.
Certains disent que c’est la révolte du peuple grec contre l’oligarchie européenne et mondialiste incarnée par la Troïka – UE, BCE et Fonds monétaire international (FMI) – qui lui a imposé cette inhumaine politique d’austérité. C’est vrai.
D’autres disent que le vote du peuple grec est irresponsable parce que la Grèce, ayant fait la cigale, ne veut pas en assumer les conséquences. C’est vrai aussi.
Les analyses se télescopent. Les situations sont paradoxales.
L’Union européenne (UE) n’aurait jamais dû absorber et intégrer dans la zone euro une Grèce dont les dysfonctionnements s’apparentaient à ceux d’un pays du Tiers-Monde. Pour les besoins de la cause, l’UE ferma les yeux sur l’état des comptes publics grecs. L’oligarchie européenne ne vit que les avantages financiers à court terme qu’elle retirerait de cette opération. Elle joua le rôle de pousse-au-crime. Elle porte une lourde responsabilité dans le désastre grec.
Encouragée par l’UE, la Grèce vécut dans l’insouciance de la cigale, finançant sa consommation par le surendettement au lieu de s’astreindre à une gestion vertueuse. En cela, elle participa fautivement au système de croissance fondée sur la consommation financée par la dette qui a conduit à la crise de 2008.

Le paradoxe allemand

L’Allemagne est le grand pays le plus réfractaire à l’économie hyperfinanciarisée à l’anglo-saxonne, celui qui se rapproche le plus des théories de l’École autrichienne par son hostilité au surendettement et à l’abus de la planche à billets installés par l’oligarchie financière mondialiste pilotant l’Occident. Mais, comme elle impose une politique d’austérité draconienne à ceux de ses partenaires européens ayant eu un comportement laxiste, le peuple grec la prend pour une émanation de l’oligarchie financière mondialiste.

À terme, le grand effondrement

La vérité, c’est que l’économie mondiale ne s’est pas remise de la crise de 2008. Les quantitative easing (QE) créateurs de gigantesques bulles financières, sont à l’œuvre au Japon, en Chine, et en Europe : la Banque centrale européenne (BCE) est en train de prendre le relais de la Banque centrale américaine (Federal reserve bank, Fed) qui a (provisoirement) arrêté d’en faire. Les QE sont une drogue qui prolonge la survie du système sans le corriger. Faisant intrusion à contretemps, les politiques d’austérité ont des effets calamiteux.
Finalement, en matière économique et financière, on ne sait plus très bien qui est qui. L’économie mondiale est dans un grand cafouillage, qui se terminera par un grand effondrement.

Brûlot de la Banque des Règlements Internationaux

Les grands médias n’évoquent que très discrètement la publication du 84e rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI) le 29 juin dernier. Pour cause : le caractère très inquiétant de ce rapport sur la situation économique mondiale en 2013-2014 tranche avec le ronron habituel des organisations économiques et financières internationales. La BRI n’est pas n’importe laquelle d’entre elles : née en 1930, basée à Bâle (Suisse) est la plus ancienne organisation financière internationale au monde. Elle encourage la coopération monétaire et financière internationale et elle est une banque centrale pour les banques centrales.
Ce 84e rapport est un brûlot. La BRI constate que l’économie mondiale a montré en 2013 des signes « encourageants ». Mais, loin d’être solide, ce redressement est une « précieuse opportunité qu’il ne faut pas manquer ». La BRI avoue que « l’économie mondiale peine à sortir de l’ombre projetée par la grande crise financière » de 2007-2009 : l’investissement reste déprimé ; la dette, publique et privée, continue d’augmenter ; la croissance de la productivité poursuit sa baisse tendancielle à long terme.

Les planches à billets sur la sellette

La BRI constate la « sensibilité extrême » des marchés financiers à la politique monétaire, tant effective qu’anticipée. L’année écoulée, dit le rapport, laisse une « impression déconcertante de découplage entre le dynamisme des marchés et l’évolution sous-jacente de l’économie mondiale ». La BRI illustre son propos avec l’évolution de l’indice Standard & Poor’s 500 aux États-Unis, qui a gagné près de 20% de mai 2013 à mai 2014, alors que les bénéfices anticipés des sociétés ont, eux, crû de moins de 8% dans le même temps. La politique monétaire est « trop sollicitée depuis trop longtemps », s’alarme la BRI. En clair, ça veut dire que les masses sans précédent de liquidités déversées par la Fed (la banque centrale américaine), n’ont que très peu relancé l’économie réelle aux États-Unis. La banque centrale japonaise a fait de même sans pouvoir vaincre l’atonie de l’économie japonaise depuis plus de 20 ans. La banque centrale chinoise verse dans les mêmes excès, sans empêcher la croissance de son PIB de ralentir ces derniers temps. La Banque centrale européenne s’engage, quoique plus modérément, sur la même voie.

Surendettement généralisé

La BRI avertit que le surendettement ne concerne pas seulement les économies touchées par la crise financière de 2007 à 2009 mais aussi celles qui lui avaient échappé. Dans le chapitre du rapport consacré à la dette et au cycle financier, la BRI évalue le risque de crise financière au moyen d’une série d’indicateurs avancés : ratio crédit/PIB (déviation du ratio crédit/PIB par rapport à sa tendance à long terme), écarts des prix de l’immobilier, aussi par rapport à leur moyenne de long terme. Il s’agit de voir dans quelle mesure les ménages et les entreprises doivent réduire leur endettement par rapport au PIB pour éviter des catastrophes. « Dans de nombreuses économies émergentes ainsi qu’en Suisse, l’écart du ratio crédit/PIB se situe largement au-dessus du seuil annonçant d’éventuels problèmes », dit la BRI.

La BRI préconise une « nouvelle boussole »

La BRI exhorte les pouvoirs publics à utiliser une « nouvelle boussole » pour sortir définitivement l’économie mondiale de la grande crise financière de 2008. Elle conseille de moins miser sur la stimulation traditionnelle de la demande globale et plus sur l’assainissement des bilans et les réformes structurelles. Elle exhorte les gouvernants à s’attaquer de front aux carences structurelles et à la mauvaise affectation des ressources.

Pertinence de l’École autrichienne

Par ce rapport, la BRI se met sur la voie des théories économiques de l’École autrichienne (nommée ainsi à cause de la nationalité de son fondateur, Carl Menger, 1840-1921) : elles s’opposent au keynésianisme débridé et au monétarisme qui en est un avatar. Parmi ses grands penseurs de cette école, Ludwig von Mises (1881-1973), auteur de la « Théorie de la monnaie et du crédit » (1912) et Friedrich Hayek (1889-1992), né sous le nom de Friedrich von Hayek, auteur de « La route de la servitude » (1944) et prix Nobel d’économie 1974. Tous deux étaient d’origine autrichienne et acquirent la nationalité américaine. En France, les économistes Jacques Garello, Pascal Salin, Henri Lepage, Gérard Bramoullé, Jean-Louis Caccomo, appartiennent à cette école de pensée économique.

États faux-monnayeurs et « malinvestissement »

L’École autrichienne estime que les prix doivent résulter du libre jeu du marché, faute de quoi ils ne peuvent fournir aux acteurs économiques – consommateurs, investisseurs – les informations nécessaires pour guider leurs choix. La doctrine de l’École autrichienne, qui fait confiance aux capacités d’adaptation des individus, est aux antipodes de celle des banques centrales, des gouvernements et les organismes internationaux, centrée sur les équilibres économiques qu’ils prétendent régir d’en haut. En fait, ils créent des déséquilibres. C’est pourquoi le revirement doctrinal de la BRI est stupéfiant.
L’École autrichienne accorde une importance primordiale au bon usage de la monnaie et du crédit. Elle critique leur manipulation par les États, qui fausse l’activité économique. Les banques centrales maintiennent des taux d’intérêt artificiellement bas, fabriquent de la monnaie en quantité trop abondante et engendrent des booms artificiels, des bulles spéculatives. Et du « malinvestissement » : l’argent se fourvoie dans des investissements inutiles, improductifs, qui ne correspondent pas à une demande véritable.

Bulles spéculatives et catastrophe finale

Ludwig von Mises avait analysé les dangers de la politique monétaire laxiste : « Le mouvement de vagues affectant le système économique, la récurrence de périodes de boom suivis par des périodes de dépression-récession, est le résultat inévitable des tentatives, répétées encore et encore, de baisser les taux d’intérêts au moyen d’une expansion du crédit. Il n’y a aucun moyen d’éviter l’effondrement final d’une expansion provoquée par une expansion du crédit. L’alternative est seulement de savoir si la crise doit venir plus tôt, après un abandon volontaire de l’expansion du crédit, ou plus tard avec une catastrophe finale et totale du système monétaire impliqué. »
Les États doivent renoncer à manipuler les taux d’intérêt, donc la monnaie, et laisser le marché les fixer librement. En créant des quantités pharamineuses de monnaie déconnectée de l’économie réelle, ils se comportent comme des faux-monnayeurs. Ils provoquent des booms artificiels suivis d’effondrements.
Il faut les en empêcher. Pour cela, certains économistes de l’École autrichienne recommandent d’arrimer les monnaies à un étalon-or. D’autres adeptes de cette école de pensée économique préconisent un système de banques libres, concurrentes entre elles pour l’émission et la circulation de monnaie, sans recours à une banque centrale : cette institution serait purement et simplement supprimée. Ces banques, subissant la pression de leurs clients et de leurs concurrentes, seraient obligées de maintenir un taux de réserve (taux de capitaux détenus par rapports aux montants des prêts) élevé qui les garantirait contre le risque.

Folie de l’État providence

La création monétaire débridée, déconnectée de celle de richesses réelles, a permis l’essor pharamineux des États providence au XXe siècle. L’illusion que les richesses sont infinies dominait alors la psychologie collective. Ludwig von Mises dénonçait cette perte du sens des réalités : « Les fables de Père Noël de l’école du Welfare, sont caractérisées par leur incompréhension totale des problèmes du capital. C’est précisément ce fait qui rend indispensable de refuser l’appellation de welfare economic, d’économies de sécurité, dont ses partisans prétendent décorer leurs théories. »
Von Mises ne mâchait pas ses mots : « Quelqu’un qui ne prend pas en considération le fait que les capitaux matériels disponibles (les richesses réelles) existent en quantité limitée, n’est pas un économiste, mais un fabuliste. Il ne travaille pas dans le réel, mais dans un monde mythique de surabondance. Toutes les générosités verbales de cette école contemporaine de la sécurité sociale reposent, comme celle des écrivains socialistes, sur l’hypothèse implicite d’une abondance de capitaux matériels (économie réelle). Cela supposé, il est évidemment facile de trouver un remède à tous les maux, de donner à chacun « selon ses besoins », et de rendre tout le monde parfaitement heureux. »

Répercussions géopolitiques de la crise économique

Les alarmes de la BRI sont bien tardives. C’est il y a 30 ans qu’il aurait fallu corriger les politiques monétaires laxistes, de surendettement, le « malinvestissement« .  Le point de non-retour a été largement dépassé. La récente décélération du « quantitative easing » de la Fed (passé de 85 milliards de dollars/an à 65 milliards) créé d’énormes remous : des capitaux ont déserté en masse les pays « émergents », dont la croissance ralentit. L’économie réelle américaine est anémique. Les bulles spéculatives se sont reconstituées (Bourses, immobilier…). Elles éclateront. La mondialisation a supprimé les cloisons étanches qui auraient pu ralentir la propagation des ondes de choc. Cette fois-ci, les Etats ne pourront pas éteindre l’incendie. Les répercussions géopolitiques seront terribles : flambée des fanatismes, prolifération des guerres…

Le manichéisme du Bien et du Mal

Les médias occidentaux réduisent généralement la crise ukrainienne à un affrontement entre le Bien et le Mal. Le Bien serait défendu par le gouvernement provisoire de Kiev. Pourtant, ce gouvernement est illégal : il est issu du putsch de Maidan ayant renversé en février dernier, trois mois avant le terme de son mandat, le président Viktor Ianoukovitch, élu en février 2010 dans des conditions jugées acceptable par l’Union européenne (UE) elle-même. Le Mal serait incarné par les prorusses de Crimée (désormais rattachée à la Russie) et de l’est de l’Ukraine. Ils ne seraient que les marionnettes de Vladimir Poutine, désigné actuellement par l’Occident comme son Ennemi public n°1.

Affrontement Occident-Russie

Cette démonologie proposée à la consommation de masse cache le véritable ressort de la crise ukrainienne : la lutte des empires. Aidé de ses vassaux européens, l’empire américain, de plus en plus chahuté, veut empêcher l’empire russe de renaître de ses cendres. La politique étrangère américaine est régie par les théories du géographe et géopoliticien britannique Halford MacKinder (1861-1947) reprises par l’universitaire américain Zbigniew Brezinski, ancien conseiller du président Carter, notamment dans son livre Le grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde (1997). MacKinder opposait « l’île mondiale » (Heartland), constitué des continents eurasiatiques et africains, aux « îles périphériques » (Outyings Islands), composées principalement de l’Amérique et de l’Australie, baignées par un « océan mondial ». C’est la rivalité entre les puissances terrestres et les puissances maritimes, nommées thalassocraties. La domination du monde passe par celle du Heartland. Il s’agit surtout de contrôler la plaine allant de l’Europe centrale à la Sibérie. Guidé par cette vision géopolitique, le Royaume-Uni d’avant la Première Guerre mondiale redoutait la spectaculaire montée en puissance de l’Allemagne et l’axe Berlin-Moscou forgé par le chancelier Bismarck, qu’il s’employa à rompre. De nos jours, les États-Unis, auxquels Brezinski assigne la mission de dominer le monde, veulent empêcher la renaissance de l’empire russe désintégré dans la chute de l’Union soviétique en 1991.
C’est pourquoi, loin de reconsidérer les buts et moyens de l’OTAN à la fin de la Guerre froide, Washington a étendu cette organisation « atlantique » à l’Europe de l’Est, absorbant des pays de « l’arrière-cour » de la Russie : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie. L’OTAN a même prétendu s’incorporer la Géorgie. Le projet américain, via l’OTAN, d’installation d’un bouclier antimissiles en Europe de l’Est (qui vient d’être annulé pour la Pologne)  inquiète Moscou au plus haut point. Les Organisation non gouvernementales (ONG) américaines ont stimulé les révolution « de couleur » dans des pays voisins de la Russie, dont l’Ukraine : « Révolution orange » de 2004, putsch de février dernier et ses suites. Actuellement, 400 mercenaires de la société Blackwater, rebaptisée Academi, épaulent l’armée et les milices de Kiev contre les séparatistes de l’est en portant l’uniforme de la Sokol, les forces spéciales ukrainiennes.
Après la désintégration de l’URSS, Washington a donc poursuivi sa politique de « containment » de la Russie. Y compris au moyen de « la ceinture verte » de l’islam, en encourageant le djihadisme en Syrie (contre le gouvernement syrien allié de Moscou) et dans le Caucase.
Marché commun politiquement dominé par les États-Unis, l’UE s’est, elle aussi, ramifiée vers l’Est, absorbant la Finlande, les États baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie. Résultat : la Russie se sent assiégée.

En Géorgie en 2008, en Ukraine cette année, Poutine est passé à la contre-offensive, avec l’appui de l’opinion publique russe.
La guerre civile s’installe en Ukraine. Kiev a actionné l’armée contre les séparatistes de l’est du pays. Des morts sont à déplorer de part et d’autre. Et les Occidentaux brandissent la menace d’une « phase 3 » des sanctions économiques contre la Russie si l’élection présidentielle ukrainienne prévue pour le 25 mai ne se conforme pas à leurs souhaits. Ce serait particulièrement malvenu en ces temps de fragilité de l’économie mondiale : faire choir une économie russe qui est déjà en net ralentissement aurait des répercussions négatives sur l’Europe et le reste du monde.

Le grand marché commun UE/États-Unis

Entre l’Occident et la Russie, le fossé s’élargit. Cette évolution est conforme à la stratégie américaine consistant à isoler l’Europe de la Russie, afin de diviser le « Heartland ». En ce moment, Washington a un motif crucial de pousser les feux en Ukraine : les discrètes négociations en cours sur le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP). Il s’agit d’installer un grand marché commun transatlantique UE/États-Unis dont la raison d’être ne serait pas l’abaissement des barrières douanières entre les deux parties (elle ne s’élèvent qu’à 3%), mais celui des barrières réglementaires faisant obstacle à la pénétration de produits américains en Europe : OGM, poulets chlorés, bœuf aux hormones et autres… Washington veut achever de rabattre l’Europe dans le giron américain à la faveur de la crise ukrainienne.

La défense du dollar

L’empire américain repose sur le statut du dollar, monnaie de référence du système monétaire international. Ce privilège monétaire est menacé par la persistance du marasme de l’économie américaine consécutif à la crise de 2008 : les mesures de relance budgétaires, et monétaires par création massive de dollars (quantitative easing) n’entraînent qu’une faible reprise de l’économie réelle. Le dollar est l’objet d’une perte de confiance qui se traduit par l’utilisation grandissante, dans le commerce international, d’autres monnaies (euro, yuan, rouble…) quand ce n’est pas l’or ou le troc. Washington considère le TTIP, et son symétrique dans la zone Asie-Pacifique, le Trans-Pacific Partnership (TPP), comme le moyen de se protéger.

Le rapprochement sino-russe

L’hégémonisme agressif de l’Occident rejette la Russie poutinienne vers la Chine, avec laquelle elle resserre ses liens économiques, militaires et politiques, notamment dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), qui regroupe la Russie, la Chine (y compris Taïwan), le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan.

La cécité des élites européennes

Très liés à la Russie, les milieux d’affaires allemands (ceux des grosses moyennes entreprises) essaient de calmer le jeu. Mais Angela Merckel reste atlantiste, malgré la forte dépendance de son pays au gaz russe. Le droit-de-l’hommisme est le bréviaire de la politique étrangère des Européens, en fait satellisée autour des États-Unis. Ceux-ci, contrairement aux Européens, orientent (tout à fait légitimement) leur politique étrangère en fonction de leurs seuls intérêts nationaux. Il faudrait que les Européens s’affranchissent de la tutelle américaine et proposent à Poutine un partenariat visant à exploiter au maximum la complémentarité entre leurs économies et celle de la Russie, et à organiser un front commun contre la prolifération nucléaire et le terrorisme islamiste.
Au lieu de quoi les Européens exaspèrent la Russie tout en bradant leurs budgets militaires. Ils s’imaginent pouvoir compter sur l’automaticité de la protection militaire américaine alors que Washington, obligé de réduire le budget du Pentagone et polarisé sur la Chine, concentre ses troupes dans le Pacifique (nonobstant une petite « réallocation » d’effectifs en Europe, notamment en Pologne).

Le péril de la Troisième Guerre mondiale

Depuis septembre 2002, date de la première édition de La Troisième Guerre mondiale a commencé (éditions Jean-Cyrille Godefroy), j’ai constamment alerté, par mes livres (le dernier, paru en février 2013, s’intitule « Le monde s’embrase »), par mes conférences, par ce blog, sur le risque d’une Troisième Guerre mondiale.
Dans un entretien paru le 16 mai dans le quotidien allemand Bild, Helmut Schmidt, qui fut chancelier social-démocrate allemand de 1994 à 1982, vient d’en faire autant. « Le danger que la situation s’aggrave comme en août 1914 grandit de jour en jour. La situation me paraît de plus en plus comparable. L’Europe, les Américains et aussi les Russes se comportent comme ce que décrit l’auteur [d’origine australienne] Christopher Clark dans son livre Les somnambules ». Schmidt impute à Bruxelles une part de responsabilité dans l’aggravation de la crise ukrainienne. Les fonctionnaires et les bureaucrates à Bruxelles « comprennent trop peu [la politique étrangère], dit-il. Ils placent l’Ukraine devant le soi-disant choix de se décider entre l’Est et l’Ouest ». Schmidt juge l’UE « mégalomane » : 
Bruxelles « se mêle trop de politique étrangère, alors que la plupart des commissaires européens la comprennent à peine. L’exemple le plus récent est la tentative de la Commission européenne d’intégrer l’Ukraine. Et après encore la Géorgie. Pour mémoire, la Géorgie se trouve hors de l’Europe. C’est de la mégalomanie. Nous n’avons rien à y faire ». 

Schmidt souhaite que le Parlement européen « se révolte », qu’il fasse un « putsch » pour conquérir plus de prérogatives face à la commission « composée de 28 commissaires et de milliers de bureaucrates ».
Dans mon ouvrage de 2002 et les suivants, j’exprimais la crainte que la Russie participe à la Troisième Guerre mondiale dans le camp antioccidental. Hélas, ce risque se matérialise de plus en plus. Dans cette configuration, les Européens seraient directement exposés et très démunis, eux qui saignent ce qu’il leur reste de budgets militaires sur l’autel de l’austérité tout en prétendant jouer les redresseurs de tords à chaque occasion.

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