59 sénateurs américains pour un durcissement des sanctions

Au Sénat américain, un projet de loi visant à durcir les sanctions contre l’Iran fait son chemin. Ce projet, intitulé « L’Iran nettoyée de l’arme nucléaire », vise à infliger à ce pays de nouvelles sanctions s’il venait à bafouer l’accord nucléaire du 24 novembre dernier signé avec le Groupe 5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne) pour six mois ou bien si les pourparlers en cours s’achevaient sans aboutir à un accord définitif. Le projet envisage un boycott global de l’exportation pétrolière et de certains secteurs tels la mine, l’ingénierie et la construction iraniens. Il demande à l’exécutif d’informer mensuellement le Congrès sur l’application de l’accord par Téhéran, et de soutenir Israël s’il lançait une attaque préventive contre l’Iran.
Ce projet de loi a démarré petitement en décembre dernier, avec 26 sénateurs seulement, mais appartenant aux deux partis : 13 démocrates et 13 républicains. Ce petit nombre de signataires ne troublait pas la sérénité de Barack Obama. Ensuite la montée en puissance de ce projet dans la chambre haute du Congrès a été telle qu’il bénéficie aujourd’hui du soutien de 59 sénateurs. Gagné par l’inquiétude, le président américain a annoncé qu’il ferait jouer son droit de veto contre cette loi si elle était votée. Toutefois cela lui deviendrait impossible si le quorum des deux-tiers des sénateurs (67/100) était atteint. Ce pourrait être le cas si des entorses iraniennes à l’accord du 24 novembre étaient mises à jour. Exemple : la révélation par le Conseil national de la révolution iranienne (CNRI) d’une installation nucléaire militaire non déclarée par Téhéran… « Les Iraniens tricheront », répète Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères. C’est ce qu’ils n’ont cessé de faire au cours des dix dernières années.

Le dilemme infernal

La porte-parole du Conseil de sécurité nationale, Bernadette Meehan, a déclaré : « Si certains membres du Congrès veulent que les États-Unis mènent une action militaire [contre l’Iran], ils devraient s’avancer et le dire au peuple américain ! Par ailleurs, pourquoi les membres du Congrès soutiennent-ils une loi qui ferme la porte à toute solution diplomatique et rend probable l’idée que seules deux options subsistent : la solution militaire ou permettre à l’Iran de poursuivre son programme nucléaire ?! »
Ce sont, hélas, les membres du Congrès qui ont raison. La troisième voie, celle de la diplomatie, empruntée par Barack Obama, est illusoire. Le Guide suprême, Ali Khamenei, qui est le véritable maître de l’Iran, n’entend pas renoncer à doter son pays de la bombe atomique. Il ne voit dans la diplomatie que le moyen de desserrer l’étau des sanctions économiques et financières (qui exacerbent les tensions internes) tout en préservant l’intégrité des infrastructures de l’industrie nucléaire iranienne. Obama, lui, essaie de cacher la poussière sous le tapis jusqu’à la fin de son mandat (le second et dernier), début janvier 2017 : il veut à tout prix éviter une guerre avec l’Iran tant qu’il est à la Maison-Blanche. Mais il n’est pas impossible que le Sénat l’en empêche…

Kissinger et Shultz pourfendent les illusions

Une tribune publiée début décembre par le « The Wall Street Journal » intitulée « Quel devrait être l’accord final avec l’Iran », signée des anciens secrétaires d’État Henry Kissinger et George Shultz, pourfend les illusions sur l’accord signé le 24 novembre dernier entre le Groupe 5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU + l’Allemagne) et l’Iran. Kissinger et Schultz constatent que « l’Iran a été autorisé à continuer à augmenter son stock de sept tonnes d’uranium enrichi à 3,5%-5%, sous la réserve que ce stock devra retourner à son niveau d’origine au terme des six mois. » Conséquence : l’Iran « se servira [de ce supplément] comme d’un levier pour les négociations ultérieures ». Les autres dispositions de l’accord sont de la même veine. « L’Iran a accepté de « neutraliser » son petit stock enrichi à 20% avant le terme de l’accord, bien qu’il maintienne sa capacité technique à enrichir un stock équivalant à une date ultérieure. » Concernant la filière plutonium, « il a été décidé une pause sur le réacteur à eau lourde et le retraitement du plutonium dans les installations d’Arak, mais il s’avère que les travaux annexes se poursuivront sur le site. »
Les deux hommes estiment que « la conduite de l’Iran qui était auparavant condamnée comme illégale et illégitime a été acceptée comme une base, incluant l’acceptation de l’enrichissement de l’uranium (à 5%) durant la période d’essai. Et cette base a une signification stratégique. Il s’agit d’avoir un stock d’uranium faiblement enrichi couplé à une infrastructure suffisante pour l’enrichir en quelques mois au taux nécessaire pour fabriquer la bombe atomique, ainsi qu’un moyen de produire du plutonium à utilisation militaire dans les installations d’Arak en chantier. » L’accord du 24 novembre signé à Genève a offert à la diplomatie iranienne ce qu’elle voulait : « Comme on pouvait s’y attendre, constatent Kissinger et Shultz, de retour à Téhéran, le négociateur iranien a présenté l’accord comme reconnaissant à l’Iran son droit, réclamé depuis si longtemps, à l’enrichissement de l’uranium et, par conséquent, éliminant la menace américaine d’employer la force en dernier recours. »
Dans ce contexte, la menace d’un retour au régime initial des sanctions et de son renforcement si les Iraniens déméritent, manque de crédibilité. Les sociétés seront « d’autant moins enclines à appliquer les sanctions qui sont l’objet de la négociation que celles-ci semblent vouées à disparaître. Ce risque sera renforcé si prédomine l’impression que les États-Unis ont décidé de réorienter leur politique au Moyen-Orient dans le sens d’un rapprochement avec l’Iran. Elles auront avant tout envie d’aller sur place reconstituer ou installer des échanges commerciaux, des investissements et des relations politiques. »
Quid d’un éventuel développement par étapes successives du processus initié à Genève ? « La proposition d’une série d’accords intérimaires instituant des restrictions au programme nucléaire contre des tranches d’allègement des sanctions semble impraticable, estiment Kissinger et Shultz. Une tranche provisoire supplémentaire signifierait la fin du régime des sanctions. Les sanctions supplémentaires devront être intégrées à un accord définitif. »
Les coauteurs de la tribune sont très inquiets : « Le danger de l’actuelle dynamique est que l’Iran devienne un État du seuil nucléaire. » Comment éviter cela ? « Si les six mois de « gel » convenus à Genève sont autre chose qu’une pause tactique dans la marche de l’Iran vers une capacité nucléaire militaire, la capacité technique de l’Iran à construire une arme nucléaire devra être substantiellement réduite lors des prochaines négociations à travers une réduction stratégiquement significative du nombre des centrifugeuses, des limitations concernant l’installation des centrifugeuses de nouvelle génération, et la fermeture de la route menant à une capacité de production du plutonium. L’activité doit se limiter à un plausible programme nucléaire civil assujetti à la rigoureuse surveillance requise par le Traité de non prolifération nucléaire. » Le monde est à un tournant : « La préservation du régime global de non prolifération nucléaire et l’évitement d’une course à l’armement nucléaire au Moyen-Orient sont en jeu ».

La rupture du front uni contre l’Iran

Le scepticisme inquiet de Kissinger et Shultz contraste avec l’euphorie de la majeure partie des médias occidentaux : ils proclament que l’accord du 24 novembre empêchera l’éclatement d’un conflit international majeur. C’est, hélas, typiquement le genre d’illusion qui accompagne la gestation des grands conflits internationaux en se repaissant de veulerie et de manque de lucidité.
Les années 30 offrent des exemples de cela. Le 18 juin 1935, sans concertation avec ses alliés, Londres signa avec Berlin le Traité naval germano-britannique autorisant le Troisième Reich à se doter d’une marine de guerre, ce que lui interdisait jusque-là le Traité de Versailles. L’accord de 1935 prévoyait un plafonnement permanent à 35% du tonnage de la Royal Navy pour les unités allemandes de surface (45% pour les sous-marins). L’Allemagne se lança aussitôt dans la course aux armements navals. Que devint le plafonnement à 35% ? Le 28 avril 1939, Adolphe Hitler le balaya en résiliant unilatéralement le traité…
En 1936, Londres s’obstina dans l’erreur en rejetant la proposition française de lancer une expédition militaire franco-britannique pour réoccuper la Ruhr, jusque-là démilitarisée, que l’armée allemande venait de réinvestir. Par cet audacieux coup de main, Hitler reprenait entièrement le contrôle d’une région industrielle vitale pour le réarmement allemand. La France n’osa pas ignorer ce refus et réoccuper la Ruhr sans l’appui militaire britannique, bien que cela eût été possible : l’armée allemande de 1936 était beaucoup moins forte que celle de 1940. C’est pourquoi Hitler avait ordonné à ses troupes de rebrousser chemin si elles se heurtaient à une contre-offensive.
Au sujet du dossier nucléaire iranien, les États-Unis ont répliqué la trahison britannique des années 30. Dans les mois qui précédèrent l’accord du 24 novembre dernier, Washington avait mené des négociations bilatérales avec Téhéran sans en informer ses alliés. Ces négociations secrètes ont fourni la trame de l’accord de Genève, qui concède à l’Iran le droit à l’enrichissement de l’uranium bien que le secrétaire d’État américain, John Kerry, affirme le contraire. L’Occident a renoncé à ce qui avait été jusque-là la ligne rouge des négociations. À l’instar du Royaume-Uni en 1935 face à l’Allemagne, les États-Unis ont rompu le front uni des alliés face à l’Iran en l’autorisant à enrichir l’uranium sur son sol. Donc en lui octroyant un laissez-passer vers la bombe atomique.
C’est le sens profond de cet accord dit « intérimaire » et c’est ainsi que l’interprètent Israël et l’Arabie Saoudite. Une interprétation corroborée par un élément particulièrement inquiétant de l’accord du 24 novembre : la solution « complète » à la crise, si elle voit le jour, sera limitée dans le temps. Les restrictions au programme nucléaire iranien ne seront pas permanentes. À une date non précisée, qui pourrait être dans trois, cinq ou dix ans, en tout cas très postérieure au démantèlement du régime de sanctions internationales, le programme nucléaire iranien sera reconnu comme légal et l’Iran bénéficiera des droits garantis par le TNP.

L’heure de la prolifération nucléaire a sonné

L’Arabie Saoudite considère son alliance avec les États-Unis comme caduque. Le mois dernier, elle a refusé de siéger au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, au motif que la reculade américaine sur l’Iran l’a rendu nuisible aux intérêts saoudiens.
L’Arabie Saoudite prépare déjà, discrètement, son accès au club des puissances nucléaires en discutant avec le Pakistan, pour qu’il lui fournisse des bombes atomiques en application d’un accord liant les deux pays : Riyad avait puissamment contribué au financement du programme nucléaire pakistanais contre l’engagement par Islamabad de l’équiper en armement nucléaire à sa demande.

Rapprochement israélo-saoudien

L’accord du 24 novembre rapproche Riyad et Tel Aviv. Dans une interview donnée à Bloomberg, la célèbre chaîne de télévision économique américaine, le prince saoudien AL- Walid Ben Talal Ben Abdel Aziz, petit-fils du roi Ibn Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite, a déclaré : « L’Arabie saoudite, les Arabes et les musulmans sunnites approuvent une attaque israélienne contre l’Iran pour détruire son programme nucléaire». Le prince a précisé que «les sunnites appuieraient une telle attaque car ils sont hostiles aux chiites et à l’Iran […] Les Arabes estiment que le danger auquel ils sont confrontés vient de l’Iran et non pas d’Israël ».
La température monte au Proche-Orient…

Pas de démantèlement des installations nucléaires iraniennes

Dans une interview au Financial Times publiée le 29 novembre, le président iranien, Hassan Rohani, a exclu « à cent pour cent » un démantèlement des installations nucléaires en Iran. Cette déclaration a fait écho à celle du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohamad Javad Zarif, devant la presse à l’aube du 24 novembre dernier, juste après la signature de l’accord de Genève : il réaffirmait le « droit inaliénable [de l’Iran] à l’enrichissement d’uranium ». Il martelait que le texte de l’accord contient « une référence claire selon laquelle l’enrichissement va continuer. » Succédant à Zarif devant la presse, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a prétendu l’inverse : l’accord de Genève « ne dit pas que l’Iran a le droit à l’enrichissement, quoiqu’en disent certains commentaires d’interprétation ». L’encre du traité n’était pas encore sèche que, déjà, les deux parties faisaient publiquement état de leurs divergences sur son interprétation.
Lequel des deux protagonistes jouait la comédie ? Le secrétaire d’État américain. Il s’agissait pour Kerry de masquer l’ampleur des concessions faites à l’Iran pour aboutir, à tout prix, à un accord. Il suivait ainsi les directives du président Obama. Le 1er décembre dernier, dans une interview donnée à la chaîne de télévision américaine Fox News, Michael Hayden, général à la retraite et ancien chef de la National security agency (NSA) et de la CIA, a parfaitement décrit la réalité : « L’accord de Genève contredit les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Restons honnête ! Nous avons reconnu l’enrichissement d’uranium de la République islamique d’Iran. Il n’y a point de doute que cela signifie un rejet des anciens accords auprès de l’ONU ».

L’impasse de l’accord sur le nucléaire militaire

Autre exemple de concession exorbitante faite aux Iraniens à Genève : la base militaire de Parchin n’a pas été intégrée à la liste des sites ouverts à tout instant aux visites des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui, pourtant, en ont demandé plusieurs fois l’accès à l’Iran. En vain. L’AIEA soupçonne que des essais de détonateur pour bombe atomique aient été effectués sur ce site, que les Iraniens s’emploient à niveler… L’accord de Genève prévoit des inspections quotidiennes de l’AIEA à Natanz et Fordo (où elle a placé depuis longtemps des caméras), mais pas à Parchin. Ce site pose le problème des installations nucléaires secrètes, dont l’AIEA s’est plus que jamais inquiétée dans son dernier rapport, fin novembre : « Depuis 2002, l’agence est devenue de plus en plus préoccupée par l’existence possible en Iran d’organisations inconnues liées aux activités nucléaires qui travaillent sur le développement d’une charge pour un missile ». Ce rapport fait état d’activités « relevant du développement d’un engin nucléaire explosif ».

Vers le cauchemar atomique

Si, dans six mois, les parties ne sont pas en mesure de signer un accord définitif, l’accord provisoire sera prolongé de six mois. Pour Téhéran, ce sera un an de gagné. Un an à redonner un peu de couleurs à l’économie. Un an à enrichir de l’uranium jusqu’à 5% (et sans doute au-delà, dans des installations secrètes). L’accord de Genève est un laissez-passer vers la bombe atomique remis au Guide suprême, Ali Khamenei, et à ses Gardiens de la Révolution, qui n’ont pas l’intention d’y renoncer et de se dissoudre dans le réformisme souhaité par une partie de la société iranienne et par les Occidentaux. Muni de la bombe, le régime des ayatollahs dopera sa déstabilisante politique d’hégémonie régionale via notamment les organisations terroristes du Hezbollah et du Hamas.
Le ministre israélien de l’Économie, Naftali Bennett, a déclaré : « Si dans cinq ans, une mallette nucléaire explose à New York ou Madrid, ce sera à cause de l’accord signé à Genève ». Propos extravagant ? Non. Dans un contexte de tensions internationales exacerbées par une rechute économique mondiale dont on voit les prémisses, le régime des ayatollahs pourrait se lancer dans le terrorisme nucléaire. En outre, l’obtention de la bombe atomique par l’Iran déclenchera une prolifération atomique qui multipliera les risques d’attentats nucléaires. Les docteurs Folamour feront régner la terreur.

La ruée vers l’or

La ruée vers l’or iranien a commencé. La signature de l’accord de Genève sur le nucléaire, dimanche 24 novembre à trois heures du matin, a enfiévré les milieux d’affaires occidentaux. Il leur faut assouvir la soif de consommation des 77 millions d’Iraniens, poussée au paroxysme par l’embargo et les sanctions que ce traité entre le P5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne) et l’Iran va assouplir. Cette course affairiste fut précédée par des tractations secrètes menées de longue date par certaines firmes auprès de Téhéran. L’une des plus grandes est General Motors : le géant américain préparait depuis un an son retour en Iran, pour y prendre la place laissée vacante par le départ des Français Renault et Peugeot. L’Iran était le marché le plus important de Peugeot après la France. Les Français partaient, les Américains arrivaient… En ces temps de crise économique, les entreprises se bousculent pour aspirer goulûment l’oxygène fourni par la réouverture du marché iranien.

Les entreprises ressentent le provisoire comme du définitif

L’accord signé à Genève ne porte que sur six mois. Il prévoit un léger assouplissement de l’embargo et des sanctions permettant notamment à l’Iran de récupérer 7 milliards de dollars. Une « commission » sera mise en place pour vérifier que chacune des deux parties respecte les termes de l’accord. Si « la confiance » s’installe, il est prévu un accord permanent censé normaliser les relations économiques et financières avec l’Iran. Au contraire, si la confiance n’est pas au rendez-vous, l’assouplissement prendra fin et l’extrême rigueur d’antan sera rétablie.
Mais voilà, les milieux d’affaires sont déjà gagnés par l’euphorie. Dans leur esprit, ce processus de détente est irréversible : la mise en quarantaine de l’Iran appartient d’ores et déjà au passé, le premier train de mesures décidé dimanche n’est que le prélude à une réouverture totale et inéluctable du marché iranien, cela va dans le sens de l’Histoire. L’euphorie règne dans leurs rangs.
Au cours des six prochains mois, toutes les sociétés opérant dans les secteurs concernés par l’accord de dimanche voudront signer des contrats avec les Iraniens. Ces derniers joueront de la concurrence qui les dresse les unes contre les autres pour les inciter à engager tout de suite des moyens significatifs : investissements financiers, installations de locaux et de personnels en Iran… Bien d’autres sociétés se presseront aussi à Téhéran pour préparer leur arrivée future, liée à une levée plus complète de la quarantaine. Dans six mois, les négociations reprendront pour la signature d’un accord global. Sous la pression des milieux d’affaires, Washington impulsera probablement la signature d’un accord définitif normalisant les relations économiques et financières avec l’Iran, quitte à fermer les yeux sur certains aspects douteux du comportement iranien en matière nucléaire.

Les Iraniens veulent atteindre le point de non retour

L’idée sous-jacente d’Ali Khamenei, le Guide suprême iranien, et d’Hassan Rohani, le président de la République, est d’obtenir le démantèlement du dispositif de mise en quarantaine de l’économie iranienne laborieusement installée par le Conseil de sécurité de l’ONU au fil de six résolutions depuis 2006, et par les États-Unis et l’Union européenne (UE) : il sera devenu impossible de le restaurer une fois passé le point de non retour. La fête battra son plein pour le commerce et la finance occidentaux et il ne sera plus question d’éteindre les lumières. Les milieux d’affaires occidentaux seront trop bien installés en Iran pour accepter, cette fois-ci, d’en repartir. Les Iraniens espèrent qu’ils pourront alors recommencer à faire tourner à plein régime leurs centrifugeuses pour disposer rapidement des 250 kg nécessaires à la construction de leur première bombe atomique. Toutefois, ils feront cela le plus discrètement possible afin de ne pas alerter trop vite l’Occident. Aussi le jeu de cache-cache avec les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sera-t-il fortement réactivé.

Khamenei et Rohani : deux complices

C’est pour mettre en œuvre cette politique du fait accompli que Khamenei a laissé faire Rohani. Khamenei n’a pas renoncé à doter l’Iran de l’arme atomique, Rohani non plus. Bien au contraire : le rétablissement des courants d’affaires avec l’Occident, l’inhibition des velléités américaines de bombardement et la résurrection de son économie permettront à l’Iran de parachever son programme nucléaire militaire. Il en résultera le déclenchement de la prolifération nucléaire dans la région et une forte augmentation du risque d’apocalypse nucléaire. Mais l’Occident a préféré la facilité du court terme…

Opacité iranienne, cécité de l’AIEA

Le traité signé dimanche porte sur une période de six mois présentée par les deux parties comme devant établir la confiance entre elles. Mais, pour ce qui est de tromper la confiance des Occidentaux, les Iraniens ne se sont guère gênés jusqu’à présent : leur art de cacher leurs sites nucléaires n’a eu d’égal que l’impuissance de l’AIEA à les découvrir. Au cours de ces onze dernières années, c’est le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), par le truchement de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) dont il est la branche politique, qui a révélé l’existence de nombreux sites et centres collaborant au programme nucléaire : entre autres, l’usine souterraine d’enrichissement d’uranium de Natanz et le projet de réacteur à eau lourde d’Arak en août 2002, le centre de recherche et de développement de Kalaye Electric en février 2003, l’usine d’enrichissement d’uranium de Fordow, profondément enfouie sous la montagne en décembre 2005. C’est seulement en 2009 que Téhéran admit officiellement l’existence de Fordow.
En juillet 2013, le CNRI a révélé l’existence d’un nouveau site, extrêmement bien gardé, dans une région montagneuse à 50 km au nord de Téhéran, près de la ville de Damavand, dont la construction a commencé en 2006 : la première tranche, déjà achevée, comprend deux tunnels de 550 mètres de long, six immenses salles de travail nichées à l’intérieur de la montagne, et des routes d’accès au site. La seconde tranche comportera trente tunnels et trente entrepôts.
Le mois dernier, le CNRI a annoncé une vaste opération de transfert de l’Organisation pour la nouvelle recherche de la Défense (SPND), où sont menées la plupart des opérations de recherche et de planification du projet nucléaire militaire : ce centre, auparavant installé sur un site du ministère iranien de la Défense dans l’est de Téhéran, a été déplacé à 3 km de là. L’ancien site a toutefois conservé des activités nucléaires pouvant être autant civiles que militaire, afin de rassurer les inspecteurs de l’AIEA. Le nouveau site, au contraire, n’abrite que des activités purement militaires, mais, officiellement, il n’existe pas.
Cet historique de duplicité iranienne et d’aveuglement de l’AIEA augure mal de la suite : si, dans six mois, l’agence onusienne déclare que l’Iran a parfaitement tenu ses engagements, il est à craindre qu’elle soit dupe, une fois de plus. L’Iran, qui s’est engagé à suspendre l’enrichissement de l’uranium à 20% au cours des six prochains mois, peut cacher à la vue de l’AIEA, dans des sites secrets, des centrifugeuses en pleine activité.

L’Iran n’a pas gelé son programme nucléaire

Le rapport de l’AIEA de novembre, publié quelques jours avant le lancement des négociations à Genève, établissait que, depuis son précédent rapport, daté du 24 août, l’Iran n’avait accru que de 10 kg son stock d’uranium enrichi à 20%, le faisant passer de 186 à 196 kg seulement. Il est vrai que cette augmentation est inférieure à celle constatée par l’AIEA en août par rapport à mai, qui était de 48,5 kg. En août, l’Iran avait produit un total de 372,5 kg d’uranium enrichi à 20%. Mais, comme il en avait converti une partie en combustible, il n’en restait que 186 kg (185,8 kg exactement).
Hypnotisée par la moindre augmentation de la production d’uranium enrichi à 20% entre août et novembre (période correspondant au premier trimestre d’exercice du pouvoir par Rohani), la presse internationale proclama abusivement que l’Iran avait pratiquement gelé son programme nucléaire ces derniers mois. Les médias s’appuyaient aussi sur le fait que, d’août à novembre, les Iraniens n’avaient pas placé de nouvelles centrifugeuses à Natanz et Fordow, notamment des centrifugeuses ultramodernes, les IR-2m, cinq fois plus rapides que les IR-1 qui sont en service depuis 2007.
Cette vision des choses, due sans doute à l’intense désir de voir les négociations de Genève aboutir, ne fut pas celle du directeur général de l’AIEA, le Japonais Yukio Amano. Celui-ci déclara, deux jours avant l’ouverture des négociations : « Je peux dire que les activités d’enrichissement sont en cours… aucun changement radical ne m’a été rapporté. » Ce commentaire d’Amano (un patron de l’AIEA sans complaisance vis-à-vis de l’Iran contrairement à son prédécesseur, Mohammed El Baradei), fut ignoré des médias.
Le rapport de novembre montrait, en fait, que les Iraniens avaient continué à faire progresser rapidement leur programme nucléaire. Certes, ils n’avaient pas encore commencé à exploiter les 1000 IR-2m qu’ils avaient installés entre janvier et août 2013. Mais cela ne signifiait pas un gel de leur programme. Il leur était déjà arrivé, à l’époque où Mahmoud Ahmadinejad était président de la République, d’avoir fortement augmenté le nombre de leurs centrifugeuses sans doper aussitôt leur production d’uranium enrichi. Ils n’avaient cependant aucune intention de geler leur programme nucléaire.
Le rapport de novembre mentionnait que, au cours des trois derniers mois, les taux de production de l’uranium faiblement enrichi (jusqu’à 5%), étaient restés « similaires à ceux indiqués dans le précédent rapport ». Autre indice de développement du programme nucléaire mentionné par le rapport de novembre : à Natanz, avaient été menés à bien « les travaux d’installation préparatoire » pour y accueillir 12 cascades de 164 IR-2m, ces centrifugeuses ultraperformantes (soit près de 2000). Elles s’ajouteront aux 1000 IR-2m et aux 18 000 IR-1 existantes.
Les derniers rapports de l’AIEA (surtout depuis le remplacement d’El Baradei par Amano à sa tête en 2009) expriment une inquiétude grandissante. Dans celui d’août dernier, l’agence onusienne se disait « de plus en plus préoccupée par l’existence possible en Iran d’activités non divulguées liées au nucléaire… y compris les activités liées au développement d’une charge nucléaire pour un missile. »

Jeu de dupes à Genève

Les chiffres de l’AIEA démontrent que l’accord de Genève est un jeu de dupes auxquels les Occidentaux se sont prêtés par faiblesse sous l’égide d’Obama. L’accord prévoit que les Iraniens neutralisent leur stock de 196 kg d’uranium enrichi à 20%, car passer de 20% à 90% est très rapide. Qu’à cela ne tienne ! Les Iraniens pourront s’exécuter sans perdre beaucoup de terrain dans leur progression vers la bombe atomique. Pourquoi ? Le traité ne prévoit pas le démantèlement de leur programme nucléaire. Il les autorise à conserver leurs usines de traitement de l’uranium, leurs stocks d’uranium enrichis à 3,5% et 5% ainsi que leur parc de centrifugeuses, devenu très puissant. Celui-ci, constitué de 18 000 IR-1 et 1000 IR-2m qui seront bientôt 3000, sera capable d’enrichir rapidement jusqu’à 90% les stocks d’uranium à 3,5% et 5% dont ils disposent actuellement. Ils auront alors les 250 kg d’uranium à 90% nécessaires à la fabrication d’une bombe atomique.
Le traité de Genève n’ôte pas aux Iraniens le droit à l’enrichissement de l’uranium sur leur sol. C’était une pierre d’achoppement des négociations. Les Iraniens ont réussi à faire céder les Occidentaux sur ce point capital. Certes, le traité limite ce droit à moins de 5%. Mais gageons que les Iraniens sauront outrepasser secrètement cette limite, le moment venu. C’est-à-dire après que le traité permanent de normalisation des relations ait été signé et que les entreprises occidentales se soient largement réinstallées en Iran. Quand l’Occident se rendra enfin compte de ce dépassement des 5%, ce sera trop tard pour remettre en place l’embargo et les sanctions.
Quant au développement des missiles balistiques et aux travaux clandestins portant sur les ogives, le traité n’en parle même pas. « L’idée, explique Obama, est d’acheter du temps et de l’espace pour des négociations ultérieures ». Il espère que, d’ici six mois, se soit installé un climat de confiance tel qu’il permette de négocier un vigoureux démantèlement du potentiel nucléaire militaire iranien. C’est compter sans l’art du faux semblant et de la duplicité des responsables iraniens, qui surpasse largement celui de leurs homologues américains. C’est ignorer que le Guide suprême, Ali Khamenei, veut la bombe atomique. Cette quête américaine de la confiance est naïve. Dans six mois, lorsque se développeront de nouvelles tractations diplomatiques, les Iraniens finasseront pour continuer à gagner du temps et créer l’irréversible. En attendant, ils attirent l’attention sur le réacteur à eau lourde d’Arak, destiné à produire du plutonium, qui est la seconde voie d’accès à la bombe atomique. Le traité prévoit le gel de la construction de ce réacteur pendant six mois. Les Iraniens ont invité l’AIEA à le visiter le 8 décembre. La priorité, pour eux, ça reste la première voie d’accès à la bombe atomique : l’uranium…

Le dilemme de Netanyahou

La signature de l’accord de Genève sème l’inquiétude au Proche-Orient. « Il faut revoir le système international de non-prolifération, qui ne marche plus », a expliqué Hussein Haqqani, ancien ambassadeur pakistanais à Washington, dans le cadre du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax. Haqqani ne partage pas du tout l’optimisme occidental : « L’accord sur l’Iran n’aurait pas dû concerner seulement les 5 + 1. Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite vont désormais examiner différentes options. Car ils savent que lorsqu’un pays est aussi déterminé à avoir la bombe nucléaire, il finit toujours par l’avoir ».
Cette opinion est largement répandue dans les sphères dirigeantes de l’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats arabes unis. Elle l’est aussi en Israël. Dans ce pays, on débat intensément de l’efficacité d’un bombardement effectué par la seule armée israélienne sans le concours des Occidentaux. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, est placé devant un dilemme : bombarder l’Iran (cela, en soi, retarderait son programme nucléaire d’un an ou deux) avec l’espoir d’entraîner les États-Unis à sa suite dans la guerre, ce qui peut sembler incertain ; ou bien se résigner à ce que l’Iran se dote de la bombe atomique, ce qui ferait peser une lourde menace sur la sécurité d’Israël. Netanyahou est homme à choisir la première option.

Le lâcher prise d’Obama

L’accord sur le nucléaire iranien qui vient d’être conclu à Genève sous la houlette du chef du Département d’État américain, John Kerry, résulte de la volonté du président Barack Obama d’apaiser les tensions entre l’Iran et les États-Unis et, subsidiairement, de rouvrir ce juteux marché aux entreprises américaines. Les desiderata d’Obama ont permis au Guide suprême, Ali Khamenei, véritable maître de l’Iran, d’obtenir un assouplissement de l’embargo et des sanctions qui étouffent l’économie de son pays.
Avec ses 196 kg d’uranium enrichi à 20%, l’Iran n’est pas loin d’être en mesure de fabriquer sa première bombe atomique. Pour cela, il lui faut disposer de 250 kg d’uranium à 20%, et les enrichir à 90%, ce qui est un processus très rapide. Avec ses 19 000 centrifugeuses, dont 1000 de nouvelle génération (cinq fois plus rapides que les anciennes), l’Iran peut enrichir la quantité qui lui manque en un mois ou deux s’il le décide.
Washington a configuré cet accord préliminaire au terme de négociations bilatérales menées depuis six mois avec Téhéran, et l’a imposé à ses alliés, au premier rang desquels la France, dans le cadre de cette signature des « 5+1 » (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne).
Par cet accord provisoire, le président Obama a souhaité suspendre la marche de l’Iran vers la bombe atomique. L’accord prévoit que l’Iran cesse d’enrichir l’uranium au-dessus de 5 %, d’installer de nouvelles centrifugeuses et d’œuvrer à l’achèvement de son réacteur à eau lourde d’Arak. Ce dernier point est l’unique concession faite à la France. L’Iran promet aussi de neutraliser son stock d’uranium enrichi à 20%. En échange, les « 5+1 » n’imposeront pas de nouvelles sanctions à l’Iran au cours des six prochains mois.

L’enrichissement va continuer

Pour Téhéran, l’essentiel est préservé. À l’issue des négociations, le ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, a déclaré à la presse que l’accord contient une « référence claire selon laquelle l’enrichissement va continuer » en Iran, car « nous estimons que c’est notre droit ». Zarif a insisté : « Nous pensons que cet accord et le plan d’action » signifient que « le programme nucléaire iranien va continuer ».
Gageons que, pendant les six prochains mois, se poursuivra l’habituel jeu de cache-cache entre les Iraniens et les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qu’ils ont si fréquemment manipulés. Ce n’est pas l’AIEA, mais les résistants de l’Organisation des Moudjahidines du peuple (OMPI), qui ont révélé au monde, en 2002, l’existence d’un programme nucléaire secret iranien commencé 18 ans auparavant. Ce que l’Iran défera d’une main pour amadouer les Occidentaux, il le refera de l’autre, discrètement. Il pourra se le permettre, puisque l’accord intérimaire ne prévoit pas le démantèlement de ses installations et de ses centrifugeuses, et qu’il a des sites secrets. Par exemple, un tout nouveau site, au nord de Téhéran – nom de code « Ma’adane-e Charq » (« la mine de l’Est ») ou « Projet Kossar », enfoui dans la montagne aux environs de Damavand. Sa construction est en cours depuis 2006. Khamenei a souhaité l’accord de Genève parce que l’affaiblissement de l’économie iranienne résultant de l’embargo et des sanctions était tel qu’il risquait de déstabiliser le régime. Il lui fallait un peu d’oxygène. Ce traité le lui fournit.

Netanyahou pourrait trancher le nœud gordien

Dans six mois, au terme de cet accord préliminaire, les problèmes de fond demeureront. Obama souhaitera-t-il impulser un nouvel accord, en principe définitif, qui permettrait en fait à l’Iran de continuer à poursuivre secrètement son programme nucléaire militaire, fût-ce au ralenti ? Cela correspondrait bien aux arrière-pensées du président américain, titulaire du Prix Nobel de la paix : il ne veut pas d’un bombardement de l’Iran avant le terme de son mandat, qui est le second et le dernier. Mais le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou, pourrait, lui, vouloir trancher le nœud gordien en bombardant l’Iran pendant son mandat de Premier ministre, dont la durée est soumise aux aléas d’un système politique inféodant l’exécutif à des majorités de coalition changeantes par nature. L’objectif principal de cet assaut militaire serait d’entraîner l’aéronavale américaine, très présente à proximité de l’Iran, dans les turbulences qu’il provoquerait. Il obligerait ainsi les États-Unis à bombarder l’Iran à leur tour.

Toute l’humanité est concernée

Faut-il laisser l’Iran fabriquer la bombe atomique ? Pour répondre à cette question, le critère de la non prolifération de l’arme atomique devrait prévaloir sur tout autre, juridique, morale, politique…: à terme, l’humanité tout entière est menacée.
L’Iran est, depuis longtemps, lancé dans un programme de missiles balistiques dont certains portent déjà à 2000 km. Il ambitionne d’atteindre le plus vite possible les 5000 km, ce qui placerait l’Europe de l’Ouest sous sa menace. Que l’Iran se dote de missiles balistiques de longue portée équipés d’ogives atomiques serait en soi un risque supplémentaire d’holocauste nucléaire. Mais surtout, cela déclencherait une ruée vers la bombe atomique dans la région : la Turquie, l’Arabie Saoudite (qui l’achèterait aux Pakistanais), l’Égypte, entreprendraient fébrilement de s’en doter à leur tour. La Jordanie, l’Algérie, le Maroc, leur emboîteraient le pas. D’autres pays suivraient.

Éviter l’anarchie nucléaire

Plus il y aura d’États en possession de l’arme atomique (ils sont neuf actuellement), plus il y aura de risques d’un dérapage vers l’holocauste nucléaire. D’autant que des groupes terroristes pourraient utiliser cette arme de destruction massive, par exemple en la faisant exploser à bord d’un navire ou d’un avion à l’approche d’une grande ville.
Il est léger de penser que, parce qu’elle a bien fonctionné pendant la Guerre froide, la dissuasion nucléaire résisterait immanquablement à la prolifération. Lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, les Américains et les Russes avaient beau être des acteurs « rationnels », ils passèrent très près de la guerre atomique. Que serait-ce avec deux ou trois dizaines de pays détenteurs, dont certains seraient tombés sous la coupe d’illuminés ? Déjà, l’une des neuf puissances atomiques actuelles, la Corée du Nord, devient une source grandissante d’inquiétude, et le Pakistan le deviendra au plus haut point quand les Talibans auront pris le pouvoir à Islamabad (ce n’est qu’une question de temps). L’inexorable ascension de l’intégrisme islamiste laisse présager son avènement à la tête de plusieurs États musulmans, aidé par une crise économique mondiale sur le point d’entrer dans sa phase aiguë. Un eschatologisme religieux étranger à l’esprit d’un Krouchtchev ou d’un Kennedy présidera aux décisions stratégiques de certains de ces futurs dirigeants. La dissémination de l’arme atomique plongerait le monde dans l’anarchie nucléaire.

Khamenei veut parachever le programme nucléaire militaire

Les analystes optimistes disent : la société iranienne étant devenue « mature », les Occidentaux doivent laisser l’Iran avoir la bombe atomique. Et ils doivent « sauver Rohani », le président iranien, en faisant un maximum de concessions dans les négociations en cours afin que le réformisme l’emporte sur le conservatisme en Iran. C’est méconnaître que la réalité du pouvoir n’appartient pas à Hassan Rohani, mais au Guide suprême, Ali Khamenei. Celui-ci ne tolère les négociations que si elles conduisent à un assouplissement de l’embargo et des sanctions permettant de parachever le programme nucléaire. Il s’appuie sur les Gardiens de la Révolution (Pasdarans), à sa dévotion, qui contrôlent les forces de sécurité, les programmes nucléaire et balistique, et une grande partie de l’économie. Ils réprimèrent avec férocité le « Mouvement vert » en 2009. Et ils considèrent l’obtention de la bombe atomique par l’Iran comme indispensable à la survie du régime théocratique dont ils sont la garde rapprochée.

Contre un « mauvais accord »

À Genève, la France a empêché la signature d’un accord « au rabais » entre le groupe 5+1 et l’Iran. Mais ce n’est pas fini, les négociations reprendront le 20 septembre. Il est évident que l’Iran manœuvre pour sauvegarder sa marche vers la bombe atomique tout en obtenant un adoucissement des sanctions économiques qui le frappent. Cet accord intérimaire, prévu pour une durée de six mois, visant à installer la confiance entre les parties avant un accord définitif (schéma voulu par Téhéran), aurait permis cela.
Ce projet d’accord intérimaire autorisait l’Iran à continuer à enrichir l’uranium au cours de cet intermède de six mois. L’une des interrogations françaises porte sur le devenir du stock iranien de 186 kg d’uranium enrichi à 20%, soi-disant destiné uniquement au secteur médical. « Comment redescendre ce stock vers 5%, ce qui est beaucoup moins dangereux ? », a déclaré Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, le 9 novembre dernier. Il conviendrait de démanteler ce stock ou bien de le transférer à l’étranger.
La méfiance des Français au sujet de l’enrichissement de l’uranium se nourrit d’un fâcheux précédent. En novembre 2004, sous la présidence du « réformateur » Mohammad Khatami, l’UE-3 (France, Royaume-Uni, Allemagne) signa avec l’Iran un accord dans lequel il s’engageait à suspendre l’enrichissement de l’uranium jusqu’à ce qu’il ait prouvé qu’il ne cherchait pas à obtenir la bombe atomique. En août 2005, cinq jours après l’élection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la République, l’Iran redémarra l’enrichissement dans l’usine d’Ispahan.

La duplicité de Rohani le débonnaire

L’ère Ahmadinejad est révolue et le président Hassan Rohani est l’opposé de son prédécesseur, dira-t-on. En fait, pas tant que ça. Le débonnaire Rohani, qui est un religieux (ayant le rang d’hodjat-ol-islam, directement inférieur à celui d’ayatollah), fut négociateur en chef du dossier nucléaire iranien d’octobre 2003 à août 2005. Il s’est vanté, notamment dans une interview donnée à la télévision d’État le 28 mai 2013, d’avoir berné l’UE-3 en ayant secrètement violé l’accord de 2004 : « Vous savez quand l’UFC [raffinage et conversion de l’uranium] a été lancé ?! Vous savez quand on a fait des yellow cake [concentré d’uranium obtenu à partir du minerai] ?! En hiver 2004. On l’avait suspendu [le programme nucléaire] ?! On l’a complété, oui ! »
Cette duplicité de Rohani s’accorde avec sa carrière dans les plus hautes sphères du régime : il fut pendant 20 ans député du Malis (Parlement), et vice-président de cette institution de 1992 à 2000. Durant la guerre Iran-Irak, il fut membre du Conseil suprême de défense (1982 à 1988) et chef de son Comité exécutif (1986 à 1988). Il occupa le poste de commandant des Forces aériennes iraniennes de 1986 à 1991 et celui de secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale de 1989 à 2005. Il devint membre du Conseil de discernement en 1991 et de l’Assemblée des experts en 2000. Il entretient des liens étroits avec les Gardiens de la révolution (Pasdaran) depuis 1980. Ce n’est pas un innocent sorti de nulle part. Ses hautes fonctions l’ont associé aux exactions commises par la théocratie iranienne sur la scène intérieure et à l’étranger.

L’accès à la bombe par le plutonium

Fabius a soulevé un autre problème : celui du réacteur d’Arak, destiné à fabriquer du plutonium lourd. L’accord intérimaire prévoyait d’interdire aux Iraniens de mettre en marche le réacteur d’Arak au cours des six prochains mois, mais en les autorisant à continuer à travailler sur ce site pendant ce laps de temps. C’était cousue de fil blanc : une fois le réacteur devenu opérationnel, son bombardement serait devenu impossible parce que générateur de retombées radioactives. Et le plutonium est, comme l’uranium, une voie d’accès à la fabrication de la bombe atomique.

Récente découverte d’un nouveau site nucléaire iranien

C’est le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), principale organisation de résistance à la théocratie iranienne, qui, par son réseau d’informateurs de l’Organisation des moudjahidines du peuple (OMPI), a révélé au monde le programme nucléaire iranien en 2002. Par la suite, le CNRI a fait d’autres révélations de grande importance dont, récemment, celle d’un tout nouveau site, au nord de Téhéran.
Selon le CNRI, « le site est un nouveau centre destiné à des activités nucléaires. Le nom de code du projet est « Ma’adane-e Charq » [« la mine de l'Est », du nom d'une mine proche] ou « Projet Kossar ». Ce site est situé dans une série de tunnels sous la montagne dans les environs de la ville de Damavand. La construction de la première phase de ce site a débuté en 2006 et a été récemment achevée. La première phase comprend le creusement des tunnels, quatre entrepôts dans la zone extérieure, les installations du site, la zone du site et la construction de routes pour le site. […] La construction de la deuxième phase de ce site a commencé récemment […]. Il est prévu de construire 30 tunnels et 30 entrepôts dans cette deuxième phase ».

La relative impuissance de l’AIEA

La faible aptitude de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) à découvrir les installations cachées de l’Iran n’est pas rassurante. Le CNRI exhorte l’AIEA à tenter de visiter le nouveau site nucléaire iranien qu’il a découvert. Le CNRI précise : « Il est significatif que la société Iman Gostaran Mohit supervise ce projet et contrôle les sections traitant des aspects nucléaires, biologiques et chimiques. Le directeur général d’Iman Gostaran Mohit est Mohsen Fakhrizadeh, le personnage-clé du programme nucléaire du régime iranien ». L’AIEA cherche en vain à rencontrer Fakhrizadeh, qui est un officier supérieur des Gardiens de la Révolution.
Le 11 novembre, l’AIEA a passé un accord avec l’Iran établissant une feuille de route dont la première phase porte sur une durée de trois mois. Celle-ci prévoit des inspections de l’usine de production d’eau lourde d’Arak, à laquelle l’agence onusienne tente d’accéder depuis 2011, et de la mine d’uranium de Gachin, mais pas du site militaire de Parchin, fortement soupçonné par l’agence onusienne d’avoir abrité des essais de détonateur pour bombe atomique, et en cours de nettoyage. Le chef de l’organisation nucléaire iranienne, Ali Akbar Salehi, a expliqué que cette première phase de trois mois « vise à créer plus de confiance mutuelle. Dans les phases suivantes, nos experts et ceux de l’AIEA discuteront des autres questions (notamment celles) n’ayant pas une nature nucléaire directe ». Là encore, Téhéran cherche à gagner du temps.

Comment empêcher l’Iran d’avoir la bombe

Le CNRI résume parfaitement la situation, par la voix de sa présidente, Maryam Radjavi : « Tout accord entre la communauté internationale et le régime iranien, sans la suspension complète de l’enrichissement d’uranium, l’arrêt de la production et des installations de centrifugeuses, la fermeture complète du site d’eau lourde d’Arak, l’acceptation du protocole additionnel [permettant des visites impromptues] et l’accès libre de l’AEIA à tous les sites et experts du régime donnera encore plus de possibilité au régime de se doter de la bombe atomique. […] Obtenir l’arme nucléaire entre dans la stratégie de survie du régime et il poursuivra son projet aussi longtemps que possible ».

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