Brûlot de la Banque des Règlements Internationaux

Les grands médias n’évoquent que très discrètement la publication du 84e rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI) le 29 juin dernier. Pour cause : le caractère très inquiétant de ce rapport sur la situation économique mondiale en 2013-2014 tranche avec le ronron habituel des organisations économiques et financières internationales. La BRI n’est pas n’importe laquelle d’entre elles : née en 1930, basée à Bâle (Suisse) est la plus ancienne organisation financière internationale au monde. Elle encourage la coopération monétaire et financière internationale et elle est une banque centrale pour les banques centrales.
Ce 84e rapport est un brûlot. La BRI constate que l’économie mondiale a montré en 2013 des signes « encourageants ». Mais, loin d’être solide, ce redressement est une « précieuse opportunité qu’il ne faut pas manquer ». La BRI avoue que « l’économie mondiale peine à sortir de l’ombre projetée par la grande crise financière » de 2007-2009 : l’investissement reste déprimé ; la dette, publique et privée, continue d’augmenter ; la croissance de la productivité poursuit sa baisse tendancielle à long terme.

Les planches à billets sur la sellette

La BRI constate la « sensibilité extrême » des marchés financiers à la politique monétaire, tant effective qu’anticipée. L’année écoulée, dit le rapport, laisse une « impression déconcertante de découplage entre le dynamisme des marchés et l’évolution sous-jacente de l’économie mondiale ». La BRI illustre son propos avec l’évolution de l’indice Standard & Poor’s 500 aux États-Unis, qui a gagné près de 20% de mai 2013 à mai 2014, alors que les bénéfices anticipés des sociétés ont, eux, crû de moins de 8% dans le même temps. La politique monétaire est « trop sollicitée depuis trop longtemps », s’alarme la BRI. En clair, ça veut dire que les masses sans précédent de liquidités déversées par la Fed (la banque centrale américaine), n’ont que très peu relancé l’économie réelle aux États-Unis. La banque centrale japonaise a fait de même sans pouvoir vaincre l’atonie de l’économie japonaise depuis plus de 20 ans. La banque centrale chinoise verse dans les mêmes excès, sans empêcher la croissance de son PIB de ralentir ces derniers temps. La Banque centrale européenne s’engage, quoique plus modérément, sur la même voie.

Surendettement généralisé

La BRI avertit que le surendettement ne concerne pas seulement les économies touchées par la crise financière de 2007 à 2009 mais aussi celles qui lui avaient échappé. Dans le chapitre du rapport consacré à la dette et au cycle financier, la BRI évalue le risque de crise financière au moyen d’une série d’indicateurs avancés : ratio crédit/PIB (déviation du ratio crédit/PIB par rapport à sa tendance à long terme), écarts des prix de l’immobilier, aussi par rapport à leur moyenne de long terme. Il s’agit de voir dans quelle mesure les ménages et les entreprises doivent réduire leur endettement par rapport au PIB pour éviter des catastrophes. « Dans de nombreuses économies émergentes ainsi qu’en Suisse, l’écart du ratio crédit/PIB se situe largement au-dessus du seuil annonçant d’éventuels problèmes », dit la BRI.

La BRI préconise une « nouvelle boussole »

La BRI exhorte les pouvoirs publics à utiliser une « nouvelle boussole » pour sortir définitivement l’économie mondiale de la grande crise financière de 2008. Elle conseille de moins miser sur la stimulation traditionnelle de la demande globale et plus sur l’assainissement des bilans et les réformes structurelles. Elle exhorte les gouvernants à s’attaquer de front aux carences structurelles et à la mauvaise affectation des ressources.

Pertinence de l’École autrichienne

Par ce rapport, la BRI se met sur la voie des théories économiques de l’École autrichienne (nommée ainsi à cause de la nationalité de son fondateur, Carl Menger, 1840-1921) : elles s’opposent au keynésianisme débridé et au monétarisme qui en est un avatar. Parmi ses grands penseurs de cette école, Ludwig von Mises (1881-1973), auteur de la « Théorie de la monnaie et du crédit » (1912) et Friedrich Hayek (1889-1992), né sous le nom de Friedrich von Hayek, auteur de « La route de la servitude » (1944) et prix Nobel d’économie 1974. Tous deux étaient d’origine autrichienne et acquirent la nationalité américaine. En France, les économistes Jacques Garello, Pascal Salin, Henri Lepage, Gérard Bramoullé, Jean-Louis Caccomo, appartiennent à cette école de pensée économique.

États faux-monnayeurs et « malinvestissement »

L’École autrichienne estime que les prix doivent résulter du libre jeu du marché, faute de quoi ils ne peuvent fournir aux acteurs économiques – consommateurs, investisseurs – les informations nécessaires pour guider leurs choix. La doctrine de l’École autrichienne, qui fait confiance aux capacités d’adaptation des individus, est aux antipodes de celle des banques centrales, des gouvernements et les organismes internationaux, centrée sur les équilibres économiques qu’ils prétendent régir d’en haut. En fait, ils créent des déséquilibres. C’est pourquoi le revirement doctrinal de la BRI est stupéfiant.
L’École autrichienne accorde une importance primordiale au bon usage de la monnaie et du crédit. Elle critique leur manipulation par les États, qui fausse l’activité économique. Les banques centrales maintiennent des taux d’intérêt artificiellement bas, fabriquent de la monnaie en quantité trop abondante et engendrent des booms artificiels, des bulles spéculatives. Et du « malinvestissement » : l’argent se fourvoie dans des investissements inutiles, improductifs, qui ne correspondent pas à une demande véritable.

Bulles spéculatives et catastrophe finale

Ludwig von Mises avait analysé les dangers de la politique monétaire laxiste : « Le mouvement de vagues affectant le système économique, la récurrence de périodes de boom suivis par des périodes de dépression-récession, est le résultat inévitable des tentatives, répétées encore et encore, de baisser les taux d’intérêts au moyen d’une expansion du crédit. Il n’y a aucun moyen d’éviter l’effondrement final d’une expansion provoquée par une expansion du crédit. L’alternative est seulement de savoir si la crise doit venir plus tôt, après un abandon volontaire de l’expansion du crédit, ou plus tard avec une catastrophe finale et totale du système monétaire impliqué. »
Les États doivent renoncer à manipuler les taux d’intérêt, donc la monnaie, et laisser le marché les fixer librement. En créant des quantités pharamineuses de monnaie déconnectée de l’économie réelle, ils se comportent comme des faux-monnayeurs. Ils provoquent des booms artificiels suivis d’effondrements.
Il faut les en empêcher. Pour cela, certains économistes de l’École autrichienne recommandent d’arrimer les monnaies à un étalon-or. D’autres adeptes de cette école de pensée économique préconisent un système de banques libres, concurrentes entre elles pour l’émission et la circulation de monnaie, sans recours à une banque centrale : cette institution serait purement et simplement supprimée. Ces banques, subissant la pression de leurs clients et de leurs concurrentes, seraient obligées de maintenir un taux de réserve (taux de capitaux détenus par rapports aux montants des prêts) élevé qui les garantirait contre le risque.

Folie de l’État providence

La création monétaire débridée, déconnectée de celle de richesses réelles, a permis l’essor pharamineux des États providence au XXe siècle. L’illusion que les richesses sont infinies dominait alors la psychologie collective. Ludwig von Mises dénonçait cette perte du sens des réalités : « Les fables de Père Noël de l’école du Welfare, sont caractérisées par leur incompréhension totale des problèmes du capital. C’est précisément ce fait qui rend indispensable de refuser l’appellation de welfare economic, d’économies de sécurité, dont ses partisans prétendent décorer leurs théories. »
Von Mises ne mâchait pas ses mots : « Quelqu’un qui ne prend pas en considération le fait que les capitaux matériels disponibles (les richesses réelles) existent en quantité limitée, n’est pas un économiste, mais un fabuliste. Il ne travaille pas dans le réel, mais dans un monde mythique de surabondance. Toutes les générosités verbales de cette école contemporaine de la sécurité sociale reposent, comme celle des écrivains socialistes, sur l’hypothèse implicite d’une abondance de capitaux matériels (économie réelle). Cela supposé, il est évidemment facile de trouver un remède à tous les maux, de donner à chacun « selon ses besoins », et de rendre tout le monde parfaitement heureux. »

Répercussions géopolitiques de la crise économique

Les alarmes de la BRI sont bien tardives. C’est il y a 30 ans qu’il aurait fallu corriger les politiques monétaires laxistes, de surendettement, le « malinvestissement« .  Le point de non-retour a été largement dépassé. La récente décélération du « quantitative easing » de la Fed (passé de 85 milliards de dollars/an à 65 milliards) créé d’énormes remous : des capitaux ont déserté en masse les pays « émergents », dont la croissance ralentit. L’économie réelle américaine est anémique. Les bulles spéculatives se sont reconstituées (Bourses, immobilier…). Elles éclateront. La mondialisation a supprimé les cloisons étanches qui auraient pu ralentir la propagation des ondes de choc. Cette fois-ci, les Etats ne pourront pas éteindre l’incendie. Les répercussions géopolitiques seront terribles : flambée des fanatismes, prolifération des guerres…

Le manichéisme du Bien et du Mal

Les médias occidentaux réduisent généralement la crise ukrainienne à un affrontement entre le Bien et le Mal. Le Bien serait défendu par le gouvernement provisoire de Kiev. Pourtant, ce gouvernement est illégal : il est issu du putsch de Maidan ayant renversé en février dernier, trois mois avant le terme de son mandat, le président Viktor Ianoukovitch, élu en février 2010 dans des conditions jugées acceptable par l’Union européenne (UE) elle-même. Le Mal serait incarné par les prorusses de Crimée (désormais rattachée à la Russie) et de l’est de l’Ukraine. Ils ne seraient que les marionnettes de Vladimir Poutine, désigné actuellement par l’Occident comme son Ennemi public n°1.

Affrontement Occident-Russie

Cette démonologie proposée à la consommation de masse cache le véritable ressort de la crise ukrainienne : la lutte des empires. Aidé de ses vassaux européens, l’empire américain, de plus en plus chahuté, veut empêcher l’empire russe de renaître de ses cendres. La politique étrangère américaine est régie par les théories du géographe et géopoliticien britannique Halford MacKinder (1861-1947) reprises par l’universitaire américain Zbigniew Brezinski, ancien conseiller du président Carter, notamment dans son livre Le grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde (1997). MacKinder opposait « l’île mondiale » (Heartland), constitué des continents eurasiatiques et africains, aux « îles périphériques » (Outyings Islands), composées principalement de l’Amérique et de l’Australie, baignées par un « océan mondial ». C’est la rivalité entre les puissances terrestres et les puissances maritimes, nommées thalassocraties. La domination du monde passe par celle du Heartland. Il s’agit surtout de contrôler la plaine allant de l’Europe centrale à la Sibérie. Guidé par cette vision géopolitique, le Royaume-Uni d’avant la Première Guerre mondiale redoutait la spectaculaire montée en puissance de l’Allemagne et l’axe Berlin-Moscou forgé par le chancelier Bismarck, qu’il s’employa à rompre. De nos jours, les États-Unis, auxquels Brezinski assigne la mission de dominer le monde, veulent empêcher la renaissance de l’empire russe désintégré dans la chute de l’Union soviétique en 1991.
C’est pourquoi, loin de reconsidérer les buts et moyens de l’OTAN à la fin de la Guerre froide, Washington a étendu cette organisation « atlantique » à l’Europe de l’Est, absorbant des pays de « l’arrière-cour » de la Russie : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie. L’OTAN a même prétendu s’incorporer la Géorgie. Le projet américain, via l’OTAN, d’installation d’un bouclier antimissiles en Europe de l’Est (qui vient d’être annulé pour la Pologne)  inquiète Moscou au plus haut point. Les Organisation non gouvernementales (ONG) américaines ont stimulé les révolution « de couleur » dans des pays voisins de la Russie, dont l’Ukraine : « Révolution orange » de 2004, putsch de février dernier et ses suites. Actuellement, 400 mercenaires de la société Blackwater, rebaptisée Academi, épaulent l’armée et les milices de Kiev contre les séparatistes de l’est en portant l’uniforme de la Sokol, les forces spéciales ukrainiennes.
Après la désintégration de l’URSS, Washington a donc poursuivi sa politique de « containment » de la Russie. Y compris au moyen de « la ceinture verte » de l’islam, en encourageant le djihadisme en Syrie (contre le gouvernement syrien allié de Moscou) et dans le Caucase.
Marché commun politiquement dominé par les États-Unis, l’UE s’est, elle aussi, ramifiée vers l’Est, absorbant la Finlande, les États baltes, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie. Résultat : la Russie se sent assiégée.

En Géorgie en 2008, en Ukraine cette année, Poutine est passé à la contre-offensive, avec l’appui de l’opinion publique russe.
La guerre civile s’installe en Ukraine. Kiev a actionné l’armée contre les séparatistes de l’est du pays. Des morts sont à déplorer de part et d’autre. Et les Occidentaux brandissent la menace d’une « phase 3 » des sanctions économiques contre la Russie si l’élection présidentielle ukrainienne prévue pour le 25 mai ne se conforme pas à leurs souhaits. Ce serait particulièrement malvenu en ces temps de fragilité de l’économie mondiale : faire choir une économie russe qui est déjà en net ralentissement aurait des répercussions négatives sur l’Europe et le reste du monde.

Le grand marché commun UE/États-Unis

Entre l’Occident et la Russie, le fossé s’élargit. Cette évolution est conforme à la stratégie américaine consistant à isoler l’Europe de la Russie, afin de diviser le « Heartland ». En ce moment, Washington a un motif crucial de pousser les feux en Ukraine : les discrètes négociations en cours sur le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP). Il s’agit d’installer un grand marché commun transatlantique UE/États-Unis dont la raison d’être ne serait pas l’abaissement des barrières douanières entre les deux parties (elle ne s’élèvent qu’à 3%), mais celui des barrières réglementaires faisant obstacle à la pénétration de produits américains en Europe : OGM, poulets chlorés, bœuf aux hormones et autres… Washington veut achever de rabattre l’Europe dans le giron américain à la faveur de la crise ukrainienne.

La défense du dollar

L’empire américain repose sur le statut du dollar, monnaie de référence du système monétaire international. Ce privilège monétaire est menacé par la persistance du marasme de l’économie américaine consécutif à la crise de 2008 : les mesures de relance budgétaires, et monétaires par création massive de dollars (quantitative easing) n’entraînent qu’une faible reprise de l’économie réelle. Le dollar est l’objet d’une perte de confiance qui se traduit par l’utilisation grandissante, dans le commerce international, d’autres monnaies (euro, yuan, rouble…) quand ce n’est pas l’or ou le troc. Washington considère le TTIP, et son symétrique dans la zone Asie-Pacifique, le Trans-Pacific Partnership (TPP), comme le moyen de se protéger.

Le rapprochement sino-russe

L’hégémonisme agressif de l’Occident rejette la Russie poutinienne vers la Chine, avec laquelle elle resserre ses liens économiques, militaires et politiques, notamment dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), qui regroupe la Russie, la Chine (y compris Taïwan), le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan.

La cécité des élites européennes

Très liés à la Russie, les milieux d’affaires allemands (ceux des grosses moyennes entreprises) essaient de calmer le jeu. Mais Angela Merckel reste atlantiste, malgré la forte dépendance de son pays au gaz russe. Le droit-de-l’hommisme est le bréviaire de la politique étrangère des Européens, en fait satellisée autour des États-Unis. Ceux-ci, contrairement aux Européens, orientent (tout à fait légitimement) leur politique étrangère en fonction de leurs seuls intérêts nationaux. Il faudrait que les Européens s’affranchissent de la tutelle américaine et proposent à Poutine un partenariat visant à exploiter au maximum la complémentarité entre leurs économies et celle de la Russie, et à organiser un front commun contre la prolifération nucléaire et le terrorisme islamiste.
Au lieu de quoi les Européens exaspèrent la Russie tout en bradant leurs budgets militaires. Ils s’imaginent pouvoir compter sur l’automaticité de la protection militaire américaine alors que Washington, obligé de réduire le budget du Pentagone et polarisé sur la Chine, concentre ses troupes dans le Pacifique (nonobstant une petite « réallocation » d’effectifs en Europe, notamment en Pologne).

Le péril de la Troisième Guerre mondiale

Depuis septembre 2002, date de la première édition de La Troisième Guerre mondiale a commencé (éditions Jean-Cyrille Godefroy), j’ai constamment alerté, par mes livres (le dernier, paru en février 2013, s’intitule « Le monde s’embrase »), par mes conférences, par ce blog, sur le risque d’une Troisième Guerre mondiale.
Dans un entretien paru le 16 mai dans le quotidien allemand Bild, Helmut Schmidt, qui fut chancelier social-démocrate allemand de 1994 à 1982, vient d’en faire autant. « Le danger que la situation s’aggrave comme en août 1914 grandit de jour en jour. La situation me paraît de plus en plus comparable. L’Europe, les Américains et aussi les Russes se comportent comme ce que décrit l’auteur [d’origine australienne] Christopher Clark dans son livre Les somnambules ». Schmidt impute à Bruxelles une part de responsabilité dans l’aggravation de la crise ukrainienne. Les fonctionnaires et les bureaucrates à Bruxelles « comprennent trop peu [la politique étrangère], dit-il. Ils placent l’Ukraine devant le soi-disant choix de se décider entre l’Est et l’Ouest ». Schmidt juge l’UE « mégalomane » : 
Bruxelles « se mêle trop de politique étrangère, alors que la plupart des commissaires européens la comprennent à peine. L’exemple le plus récent est la tentative de la Commission européenne d’intégrer l’Ukraine. Et après encore la Géorgie. Pour mémoire, la Géorgie se trouve hors de l’Europe. C’est de la mégalomanie. Nous n’avons rien à y faire ». 

Schmidt souhaite que le Parlement européen « se révolte », qu’il fasse un « putsch » pour conquérir plus de prérogatives face à la commission « composée de 28 commissaires et de milliers de bureaucrates ».
Dans mon ouvrage de 2002 et les suivants, j’exprimais la crainte que la Russie participe à la Troisième Guerre mondiale dans le camp antioccidental. Hélas, ce risque se matérialise de plus en plus. Dans cette configuration, les Européens seraient directement exposés et très démunis, eux qui saignent ce qu’il leur reste de budgets militaires sur l’autel de l’austérité tout en prétendant jouer les redresseurs de tords à chaque occasion.

59 sénateurs américains pour un durcissement des sanctions

Au Sénat américain, un projet de loi visant à durcir les sanctions contre l’Iran fait son chemin. Ce projet, intitulé « L’Iran nettoyée de l’arme nucléaire », vise à infliger à ce pays de nouvelles sanctions s’il venait à bafouer l’accord nucléaire du 24 novembre dernier signé avec le Groupe 5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne) pour six mois ou bien si les pourparlers en cours s’achevaient sans aboutir à un accord définitif. Le projet envisage un boycott global de l’exportation pétrolière et de certains secteurs tels la mine, l’ingénierie et la construction iraniens. Il demande à l’exécutif d’informer mensuellement le Congrès sur l’application de l’accord par Téhéran, et de soutenir Israël s’il lançait une attaque préventive contre l’Iran.
Ce projet de loi a démarré petitement en décembre dernier, avec 26 sénateurs seulement, mais appartenant aux deux partis : 13 démocrates et 13 républicains. Ce petit nombre de signataires ne troublait pas la sérénité de Barack Obama. Ensuite la montée en puissance de ce projet dans la chambre haute du Congrès a été telle qu’il bénéficie aujourd’hui du soutien de 59 sénateurs. Gagné par l’inquiétude, le président américain a annoncé qu’il ferait jouer son droit de veto contre cette loi si elle était votée. Toutefois cela lui deviendrait impossible si le quorum des deux-tiers des sénateurs (67/100) était atteint. Ce pourrait être le cas si des entorses iraniennes à l’accord du 24 novembre étaient mises à jour. Exemple : la révélation par le Conseil national de la révolution iranienne (CNRI) d’une installation nucléaire militaire non déclarée par Téhéran… « Les Iraniens tricheront », répète Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères. C’est ce qu’ils n’ont cessé de faire au cours des dix dernières années.

Le dilemme infernal

La porte-parole du Conseil de sécurité nationale, Bernadette Meehan, a déclaré : « Si certains membres du Congrès veulent que les États-Unis mènent une action militaire [contre l’Iran], ils devraient s’avancer et le dire au peuple américain ! Par ailleurs, pourquoi les membres du Congrès soutiennent-ils une loi qui ferme la porte à toute solution diplomatique et rend probable l’idée que seules deux options subsistent : la solution militaire ou permettre à l’Iran de poursuivre son programme nucléaire ?! »
Ce sont, hélas, les membres du Congrès qui ont raison. La troisième voie, celle de la diplomatie, empruntée par Barack Obama, est illusoire. Le Guide suprême, Ali Khamenei, qui est le véritable maître de l’Iran, n’entend pas renoncer à doter son pays de la bombe atomique. Il ne voit dans la diplomatie que le moyen de desserrer l’étau des sanctions économiques et financières (qui exacerbent les tensions internes) tout en préservant l’intégrité des infrastructures de l’industrie nucléaire iranienne. Obama, lui, essaie de cacher la poussière sous le tapis jusqu’à la fin de son mandat (le second et dernier), début janvier 2017 : il veut à tout prix éviter une guerre avec l’Iran tant qu’il est à la Maison-Blanche. Mais il n’est pas impossible que le Sénat l’en empêche…

Kissinger et Shultz pourfendent les illusions

Une tribune publiée début décembre par le « The Wall Street Journal » intitulée « Quel devrait être l’accord final avec l’Iran », signée des anciens secrétaires d’État Henry Kissinger et George Shultz, pourfend les illusions sur l’accord signé le 24 novembre dernier entre le Groupe 5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU + l’Allemagne) et l’Iran. Kissinger et Schultz constatent que « l’Iran a été autorisé à continuer à augmenter son stock de sept tonnes d’uranium enrichi à 3,5%-5%, sous la réserve que ce stock devra retourner à son niveau d’origine au terme des six mois. » Conséquence : l’Iran « se servira [de ce supplément] comme d’un levier pour les négociations ultérieures ». Les autres dispositions de l’accord sont de la même veine. « L’Iran a accepté de « neutraliser » son petit stock enrichi à 20% avant le terme de l’accord, bien qu’il maintienne sa capacité technique à enrichir un stock équivalant à une date ultérieure. » Concernant la filière plutonium, « il a été décidé une pause sur le réacteur à eau lourde et le retraitement du plutonium dans les installations d’Arak, mais il s’avère que les travaux annexes se poursuivront sur le site. »
Les deux hommes estiment que « la conduite de l’Iran qui était auparavant condamnée comme illégale et illégitime a été acceptée comme une base, incluant l’acceptation de l’enrichissement de l’uranium (à 5%) durant la période d’essai. Et cette base a une signification stratégique. Il s’agit d’avoir un stock d’uranium faiblement enrichi couplé à une infrastructure suffisante pour l’enrichir en quelques mois au taux nécessaire pour fabriquer la bombe atomique, ainsi qu’un moyen de produire du plutonium à utilisation militaire dans les installations d’Arak en chantier. » L’accord du 24 novembre signé à Genève a offert à la diplomatie iranienne ce qu’elle voulait : « Comme on pouvait s’y attendre, constatent Kissinger et Shultz, de retour à Téhéran, le négociateur iranien a présenté l’accord comme reconnaissant à l’Iran son droit, réclamé depuis si longtemps, à l’enrichissement de l’uranium et, par conséquent, éliminant la menace américaine d’employer la force en dernier recours. »
Dans ce contexte, la menace d’un retour au régime initial des sanctions et de son renforcement si les Iraniens déméritent, manque de crédibilité. Les sociétés seront « d’autant moins enclines à appliquer les sanctions qui sont l’objet de la négociation que celles-ci semblent vouées à disparaître. Ce risque sera renforcé si prédomine l’impression que les États-Unis ont décidé de réorienter leur politique au Moyen-Orient dans le sens d’un rapprochement avec l’Iran. Elles auront avant tout envie d’aller sur place reconstituer ou installer des échanges commerciaux, des investissements et des relations politiques. »
Quid d’un éventuel développement par étapes successives du processus initié à Genève ? « La proposition d’une série d’accords intérimaires instituant des restrictions au programme nucléaire contre des tranches d’allègement des sanctions semble impraticable, estiment Kissinger et Shultz. Une tranche provisoire supplémentaire signifierait la fin du régime des sanctions. Les sanctions supplémentaires devront être intégrées à un accord définitif. »
Les coauteurs de la tribune sont très inquiets : « Le danger de l’actuelle dynamique est que l’Iran devienne un État du seuil nucléaire. » Comment éviter cela ? « Si les six mois de « gel » convenus à Genève sont autre chose qu’une pause tactique dans la marche de l’Iran vers une capacité nucléaire militaire, la capacité technique de l’Iran à construire une arme nucléaire devra être substantiellement réduite lors des prochaines négociations à travers une réduction stratégiquement significative du nombre des centrifugeuses, des limitations concernant l’installation des centrifugeuses de nouvelle génération, et la fermeture de la route menant à une capacité de production du plutonium. L’activité doit se limiter à un plausible programme nucléaire civil assujetti à la rigoureuse surveillance requise par le Traité de non prolifération nucléaire. » Le monde est à un tournant : « La préservation du régime global de non prolifération nucléaire et l’évitement d’une course à l’armement nucléaire au Moyen-Orient sont en jeu ».

La rupture du front uni contre l’Iran

Le scepticisme inquiet de Kissinger et Shultz contraste avec l’euphorie de la majeure partie des médias occidentaux : ils proclament que l’accord du 24 novembre empêchera l’éclatement d’un conflit international majeur. C’est, hélas, typiquement le genre d’illusion qui accompagne la gestation des grands conflits internationaux en se repaissant de veulerie et de manque de lucidité.
Les années 30 offrent des exemples de cela. Le 18 juin 1935, sans concertation avec ses alliés, Londres signa avec Berlin le Traité naval germano-britannique autorisant le Troisième Reich à se doter d’une marine de guerre, ce que lui interdisait jusque-là le Traité de Versailles. L’accord de 1935 prévoyait un plafonnement permanent à 35% du tonnage de la Royal Navy pour les unités allemandes de surface (45% pour les sous-marins). L’Allemagne se lança aussitôt dans la course aux armements navals. Que devint le plafonnement à 35% ? Le 28 avril 1939, Adolphe Hitler le balaya en résiliant unilatéralement le traité…
En 1936, Londres s’obstina dans l’erreur en rejetant la proposition française de lancer une expédition militaire franco-britannique pour réoccuper la Ruhr, jusque-là démilitarisée, que l’armée allemande venait de réinvestir. Par cet audacieux coup de main, Hitler reprenait entièrement le contrôle d’une région industrielle vitale pour le réarmement allemand. La France n’osa pas ignorer ce refus et réoccuper la Ruhr sans l’appui militaire britannique, bien que cela eût été possible : l’armée allemande de 1936 était beaucoup moins forte que celle de 1940. C’est pourquoi Hitler avait ordonné à ses troupes de rebrousser chemin si elles se heurtaient à une contre-offensive.
Au sujet du dossier nucléaire iranien, les États-Unis ont répliqué la trahison britannique des années 30. Dans les mois qui précédèrent l’accord du 24 novembre dernier, Washington avait mené des négociations bilatérales avec Téhéran sans en informer ses alliés. Ces négociations secrètes ont fourni la trame de l’accord de Genève, qui concède à l’Iran le droit à l’enrichissement de l’uranium bien que le secrétaire d’État américain, John Kerry, affirme le contraire. L’Occident a renoncé à ce qui avait été jusque-là la ligne rouge des négociations. À l’instar du Royaume-Uni en 1935 face à l’Allemagne, les États-Unis ont rompu le front uni des alliés face à l’Iran en l’autorisant à enrichir l’uranium sur son sol. Donc en lui octroyant un laissez-passer vers la bombe atomique.
C’est le sens profond de cet accord dit « intérimaire » et c’est ainsi que l’interprètent Israël et l’Arabie Saoudite. Une interprétation corroborée par un élément particulièrement inquiétant de l’accord du 24 novembre : la solution « complète » à la crise, si elle voit le jour, sera limitée dans le temps. Les restrictions au programme nucléaire iranien ne seront pas permanentes. À une date non précisée, qui pourrait être dans trois, cinq ou dix ans, en tout cas très postérieure au démantèlement du régime de sanctions internationales, le programme nucléaire iranien sera reconnu comme légal et l’Iran bénéficiera des droits garantis par le TNP.

L’heure de la prolifération nucléaire a sonné

L’Arabie Saoudite considère son alliance avec les États-Unis comme caduque. Le mois dernier, elle a refusé de siéger au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, au motif que la reculade américaine sur l’Iran l’a rendu nuisible aux intérêts saoudiens.
L’Arabie Saoudite prépare déjà, discrètement, son accès au club des puissances nucléaires en discutant avec le Pakistan, pour qu’il lui fournisse des bombes atomiques en application d’un accord liant les deux pays : Riyad avait puissamment contribué au financement du programme nucléaire pakistanais contre l’engagement par Islamabad de l’équiper en armement nucléaire à sa demande.

Rapprochement israélo-saoudien

L’accord du 24 novembre rapproche Riyad et Tel Aviv. Dans une interview donnée à Bloomberg, la célèbre chaîne de télévision économique américaine, le prince saoudien AL- Walid Ben Talal Ben Abdel Aziz, petit-fils du roi Ibn Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite, a déclaré : « L’Arabie saoudite, les Arabes et les musulmans sunnites approuvent une attaque israélienne contre l’Iran pour détruire son programme nucléaire». Le prince a précisé que «les sunnites appuieraient une telle attaque car ils sont hostiles aux chiites et à l’Iran […] Les Arabes estiment que le danger auquel ils sont confrontés vient de l’Iran et non pas d’Israël ».
La température monte au Proche-Orient…

Pas de démantèlement des installations nucléaires iraniennes

Dans une interview au Financial Times publiée le 29 novembre, le président iranien, Hassan Rohani, a exclu « à cent pour cent » un démantèlement des installations nucléaires en Iran. Cette déclaration a fait écho à celle du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohamad Javad Zarif, devant la presse à l’aube du 24 novembre dernier, juste après la signature de l’accord de Genève : il réaffirmait le « droit inaliénable [de l’Iran] à l’enrichissement d’uranium ». Il martelait que le texte de l’accord contient « une référence claire selon laquelle l’enrichissement va continuer. » Succédant à Zarif devant la presse, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a prétendu l’inverse : l’accord de Genève « ne dit pas que l’Iran a le droit à l’enrichissement, quoiqu’en disent certains commentaires d’interprétation ». L’encre du traité n’était pas encore sèche que, déjà, les deux parties faisaient publiquement état de leurs divergences sur son interprétation.
Lequel des deux protagonistes jouait la comédie ? Le secrétaire d’État américain. Il s’agissait pour Kerry de masquer l’ampleur des concessions faites à l’Iran pour aboutir, à tout prix, à un accord. Il suivait ainsi les directives du président Obama. Le 1er décembre dernier, dans une interview donnée à la chaîne de télévision américaine Fox News, Michael Hayden, général à la retraite et ancien chef de la National security agency (NSA) et de la CIA, a parfaitement décrit la réalité : « L’accord de Genève contredit les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Restons honnête ! Nous avons reconnu l’enrichissement d’uranium de la République islamique d’Iran. Il n’y a point de doute que cela signifie un rejet des anciens accords auprès de l’ONU ».

L’impasse de l’accord sur le nucléaire militaire

Autre exemple de concession exorbitante faite aux Iraniens à Genève : la base militaire de Parchin n’a pas été intégrée à la liste des sites ouverts à tout instant aux visites des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui, pourtant, en ont demandé plusieurs fois l’accès à l’Iran. En vain. L’AIEA soupçonne que des essais de détonateur pour bombe atomique aient été effectués sur ce site, que les Iraniens s’emploient à niveler… L’accord de Genève prévoit des inspections quotidiennes de l’AIEA à Natanz et Fordo (où elle a placé depuis longtemps des caméras), mais pas à Parchin. Ce site pose le problème des installations nucléaires secrètes, dont l’AIEA s’est plus que jamais inquiétée dans son dernier rapport, fin novembre : « Depuis 2002, l’agence est devenue de plus en plus préoccupée par l’existence possible en Iran d’organisations inconnues liées aux activités nucléaires qui travaillent sur le développement d’une charge pour un missile ». Ce rapport fait état d’activités « relevant du développement d’un engin nucléaire explosif ».

Vers le cauchemar atomique

Si, dans six mois, les parties ne sont pas en mesure de signer un accord définitif, l’accord provisoire sera prolongé de six mois. Pour Téhéran, ce sera un an de gagné. Un an à redonner un peu de couleurs à l’économie. Un an à enrichir de l’uranium jusqu’à 5% (et sans doute au-delà, dans des installations secrètes). L’accord de Genève est un laissez-passer vers la bombe atomique remis au Guide suprême, Ali Khamenei, et à ses Gardiens de la Révolution, qui n’ont pas l’intention d’y renoncer et de se dissoudre dans le réformisme souhaité par une partie de la société iranienne et par les Occidentaux. Muni de la bombe, le régime des ayatollahs dopera sa déstabilisante politique d’hégémonie régionale via notamment les organisations terroristes du Hezbollah et du Hamas.
Le ministre israélien de l’Économie, Naftali Bennett, a déclaré : « Si dans cinq ans, une mallette nucléaire explose à New York ou Madrid, ce sera à cause de l’accord signé à Genève ». Propos extravagant ? Non. Dans un contexte de tensions internationales exacerbées par une rechute économique mondiale dont on voit les prémisses, le régime des ayatollahs pourrait se lancer dans le terrorisme nucléaire. En outre, l’obtention de la bombe atomique par l’Iran déclenchera une prolifération atomique qui multipliera les risques d’attentats nucléaires. Les docteurs Folamour feront régner la terreur.

La ruée vers l’or

La ruée vers l’or iranien a commencé. La signature de l’accord de Genève sur le nucléaire, dimanche 24 novembre à trois heures du matin, a enfiévré les milieux d’affaires occidentaux. Il leur faut assouvir la soif de consommation des 77 millions d’Iraniens, poussée au paroxysme par l’embargo et les sanctions que ce traité entre le P5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité et l’Allemagne) et l’Iran va assouplir. Cette course affairiste fut précédée par des tractations secrètes menées de longue date par certaines firmes auprès de Téhéran. L’une des plus grandes est General Motors : le géant américain préparait depuis un an son retour en Iran, pour y prendre la place laissée vacante par le départ des Français Renault et Peugeot. L’Iran était le marché le plus important de Peugeot après la France. Les Français partaient, les Américains arrivaient… En ces temps de crise économique, les entreprises se bousculent pour aspirer goulûment l’oxygène fourni par la réouverture du marché iranien.

Les entreprises ressentent le provisoire comme du définitif

L’accord signé à Genève ne porte que sur six mois. Il prévoit un léger assouplissement de l’embargo et des sanctions permettant notamment à l’Iran de récupérer 7 milliards de dollars. Une « commission » sera mise en place pour vérifier que chacune des deux parties respecte les termes de l’accord. Si « la confiance » s’installe, il est prévu un accord permanent censé normaliser les relations économiques et financières avec l’Iran. Au contraire, si la confiance n’est pas au rendez-vous, l’assouplissement prendra fin et l’extrême rigueur d’antan sera rétablie.
Mais voilà, les milieux d’affaires sont déjà gagnés par l’euphorie. Dans leur esprit, ce processus de détente est irréversible : la mise en quarantaine de l’Iran appartient d’ores et déjà au passé, le premier train de mesures décidé dimanche n’est que le prélude à une réouverture totale et inéluctable du marché iranien, cela va dans le sens de l’Histoire. L’euphorie règne dans leurs rangs.
Au cours des six prochains mois, toutes les sociétés opérant dans les secteurs concernés par l’accord de dimanche voudront signer des contrats avec les Iraniens. Ces derniers joueront de la concurrence qui les dresse les unes contre les autres pour les inciter à engager tout de suite des moyens significatifs : investissements financiers, installations de locaux et de personnels en Iran… Bien d’autres sociétés se presseront aussi à Téhéran pour préparer leur arrivée future, liée à une levée plus complète de la quarantaine. Dans six mois, les négociations reprendront pour la signature d’un accord global. Sous la pression des milieux d’affaires, Washington impulsera probablement la signature d’un accord définitif normalisant les relations économiques et financières avec l’Iran, quitte à fermer les yeux sur certains aspects douteux du comportement iranien en matière nucléaire.

Les Iraniens veulent atteindre le point de non retour

L’idée sous-jacente d’Ali Khamenei, le Guide suprême iranien, et d’Hassan Rohani, le président de la République, est d’obtenir le démantèlement du dispositif de mise en quarantaine de l’économie iranienne laborieusement installée par le Conseil de sécurité de l’ONU au fil de six résolutions depuis 2006, et par les États-Unis et l’Union européenne (UE) : il sera devenu impossible de le restaurer une fois passé le point de non retour. La fête battra son plein pour le commerce et la finance occidentaux et il ne sera plus question d’éteindre les lumières. Les milieux d’affaires occidentaux seront trop bien installés en Iran pour accepter, cette fois-ci, d’en repartir. Les Iraniens espèrent qu’ils pourront alors recommencer à faire tourner à plein régime leurs centrifugeuses pour disposer rapidement des 250 kg nécessaires à la construction de leur première bombe atomique. Toutefois, ils feront cela le plus discrètement possible afin de ne pas alerter trop vite l’Occident. Aussi le jeu de cache-cache avec les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sera-t-il fortement réactivé.

Khamenei et Rohani : deux complices

C’est pour mettre en œuvre cette politique du fait accompli que Khamenei a laissé faire Rohani. Khamenei n’a pas renoncé à doter l’Iran de l’arme atomique, Rohani non plus. Bien au contraire : le rétablissement des courants d’affaires avec l’Occident, l’inhibition des velléités américaines de bombardement et la résurrection de son économie permettront à l’Iran de parachever son programme nucléaire militaire. Il en résultera le déclenchement de la prolifération nucléaire dans la région et une forte augmentation du risque d’apocalypse nucléaire. Mais l’Occident a préféré la facilité du court terme…

Opacité iranienne, cécité de l’AIEA

Le traité signé dimanche porte sur une période de six mois présentée par les deux parties comme devant établir la confiance entre elles. Mais, pour ce qui est de tromper la confiance des Occidentaux, les Iraniens ne se sont guère gênés jusqu’à présent : leur art de cacher leurs sites nucléaires n’a eu d’égal que l’impuissance de l’AIEA à les découvrir. Au cours de ces onze dernières années, c’est le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), par le truchement de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI) dont il est la branche politique, qui a révélé l’existence de nombreux sites et centres collaborant au programme nucléaire : entre autres, l’usine souterraine d’enrichissement d’uranium de Natanz et le projet de réacteur à eau lourde d’Arak en août 2002, le centre de recherche et de développement de Kalaye Electric en février 2003, l’usine d’enrichissement d’uranium de Fordow, profondément enfouie sous la montagne en décembre 2005. C’est seulement en 2009 que Téhéran admit officiellement l’existence de Fordow.
En juillet 2013, le CNRI a révélé l’existence d’un nouveau site, extrêmement bien gardé, dans une région montagneuse à 50 km au nord de Téhéran, près de la ville de Damavand, dont la construction a commencé en 2006 : la première tranche, déjà achevée, comprend deux tunnels de 550 mètres de long, six immenses salles de travail nichées à l’intérieur de la montagne, et des routes d’accès au site. La seconde tranche comportera trente tunnels et trente entrepôts.
Le mois dernier, le CNRI a annoncé une vaste opération de transfert de l’Organisation pour la nouvelle recherche de la Défense (SPND), où sont menées la plupart des opérations de recherche et de planification du projet nucléaire militaire : ce centre, auparavant installé sur un site du ministère iranien de la Défense dans l’est de Téhéran, a été déplacé à 3 km de là. L’ancien site a toutefois conservé des activités nucléaires pouvant être autant civiles que militaire, afin de rassurer les inspecteurs de l’AIEA. Le nouveau site, au contraire, n’abrite que des activités purement militaires, mais, officiellement, il n’existe pas.
Cet historique de duplicité iranienne et d’aveuglement de l’AIEA augure mal de la suite : si, dans six mois, l’agence onusienne déclare que l’Iran a parfaitement tenu ses engagements, il est à craindre qu’elle soit dupe, une fois de plus. L’Iran, qui s’est engagé à suspendre l’enrichissement de l’uranium à 20% au cours des six prochains mois, peut cacher à la vue de l’AIEA, dans des sites secrets, des centrifugeuses en pleine activité.

L’Iran n’a pas gelé son programme nucléaire

Le rapport de l’AIEA de novembre, publié quelques jours avant le lancement des négociations à Genève, établissait que, depuis son précédent rapport, daté du 24 août, l’Iran n’avait accru que de 10 kg son stock d’uranium enrichi à 20%, le faisant passer de 186 à 196 kg seulement. Il est vrai que cette augmentation est inférieure à celle constatée par l’AIEA en août par rapport à mai, qui était de 48,5 kg. En août, l’Iran avait produit un total de 372,5 kg d’uranium enrichi à 20%. Mais, comme il en avait converti une partie en combustible, il n’en restait que 186 kg (185,8 kg exactement).
Hypnotisée par la moindre augmentation de la production d’uranium enrichi à 20% entre août et novembre (période correspondant au premier trimestre d’exercice du pouvoir par Rohani), la presse internationale proclama abusivement que l’Iran avait pratiquement gelé son programme nucléaire ces derniers mois. Les médias s’appuyaient aussi sur le fait que, d’août à novembre, les Iraniens n’avaient pas placé de nouvelles centrifugeuses à Natanz et Fordow, notamment des centrifugeuses ultramodernes, les IR-2m, cinq fois plus rapides que les IR-1 qui sont en service depuis 2007.
Cette vision des choses, due sans doute à l’intense désir de voir les négociations de Genève aboutir, ne fut pas celle du directeur général de l’AIEA, le Japonais Yukio Amano. Celui-ci déclara, deux jours avant l’ouverture des négociations : « Je peux dire que les activités d’enrichissement sont en cours… aucun changement radical ne m’a été rapporté. » Ce commentaire d’Amano (un patron de l’AIEA sans complaisance vis-à-vis de l’Iran contrairement à son prédécesseur, Mohammed El Baradei), fut ignoré des médias.
Le rapport de novembre montrait, en fait, que les Iraniens avaient continué à faire progresser rapidement leur programme nucléaire. Certes, ils n’avaient pas encore commencé à exploiter les 1000 IR-2m qu’ils avaient installés entre janvier et août 2013. Mais cela ne signifiait pas un gel de leur programme. Il leur était déjà arrivé, à l’époque où Mahmoud Ahmadinejad était président de la République, d’avoir fortement augmenté le nombre de leurs centrifugeuses sans doper aussitôt leur production d’uranium enrichi. Ils n’avaient cependant aucune intention de geler leur programme nucléaire.
Le rapport de novembre mentionnait que, au cours des trois derniers mois, les taux de production de l’uranium faiblement enrichi (jusqu’à 5%), étaient restés « similaires à ceux indiqués dans le précédent rapport ». Autre indice de développement du programme nucléaire mentionné par le rapport de novembre : à Natanz, avaient été menés à bien « les travaux d’installation préparatoire » pour y accueillir 12 cascades de 164 IR-2m, ces centrifugeuses ultraperformantes (soit près de 2000). Elles s’ajouteront aux 1000 IR-2m et aux 18 000 IR-1 existantes.
Les derniers rapports de l’AIEA (surtout depuis le remplacement d’El Baradei par Amano à sa tête en 2009) expriment une inquiétude grandissante. Dans celui d’août dernier, l’agence onusienne se disait « de plus en plus préoccupée par l’existence possible en Iran d’activités non divulguées liées au nucléaire… y compris les activités liées au développement d’une charge nucléaire pour un missile. »

Jeu de dupes à Genève

Les chiffres de l’AIEA démontrent que l’accord de Genève est un jeu de dupes auxquels les Occidentaux se sont prêtés par faiblesse sous l’égide d’Obama. L’accord prévoit que les Iraniens neutralisent leur stock de 196 kg d’uranium enrichi à 20%, car passer de 20% à 90% est très rapide. Qu’à cela ne tienne ! Les Iraniens pourront s’exécuter sans perdre beaucoup de terrain dans leur progression vers la bombe atomique. Pourquoi ? Le traité ne prévoit pas le démantèlement de leur programme nucléaire. Il les autorise à conserver leurs usines de traitement de l’uranium, leurs stocks d’uranium enrichis à 3,5% et 5% ainsi que leur parc de centrifugeuses, devenu très puissant. Celui-ci, constitué de 18 000 IR-1 et 1000 IR-2m qui seront bientôt 3000, sera capable d’enrichir rapidement jusqu’à 90% les stocks d’uranium à 3,5% et 5% dont ils disposent actuellement. Ils auront alors les 250 kg d’uranium à 90% nécessaires à la fabrication d’une bombe atomique.
Le traité de Genève n’ôte pas aux Iraniens le droit à l’enrichissement de l’uranium sur leur sol. C’était une pierre d’achoppement des négociations. Les Iraniens ont réussi à faire céder les Occidentaux sur ce point capital. Certes, le traité limite ce droit à moins de 5%. Mais gageons que les Iraniens sauront outrepasser secrètement cette limite, le moment venu. C’est-à-dire après que le traité permanent de normalisation des relations ait été signé et que les entreprises occidentales se soient largement réinstallées en Iran. Quand l’Occident se rendra enfin compte de ce dépassement des 5%, ce sera trop tard pour remettre en place l’embargo et les sanctions.
Quant au développement des missiles balistiques et aux travaux clandestins portant sur les ogives, le traité n’en parle même pas. « L’idée, explique Obama, est d’acheter du temps et de l’espace pour des négociations ultérieures ». Il espère que, d’ici six mois, se soit installé un climat de confiance tel qu’il permette de négocier un vigoureux démantèlement du potentiel nucléaire militaire iranien. C’est compter sans l’art du faux semblant et de la duplicité des responsables iraniens, qui surpasse largement celui de leurs homologues américains. C’est ignorer que le Guide suprême, Ali Khamenei, veut la bombe atomique. Cette quête américaine de la confiance est naïve. Dans six mois, lorsque se développeront de nouvelles tractations diplomatiques, les Iraniens finasseront pour continuer à gagner du temps et créer l’irréversible. En attendant, ils attirent l’attention sur le réacteur à eau lourde d’Arak, destiné à produire du plutonium, qui est la seconde voie d’accès à la bombe atomique. Le traité prévoit le gel de la construction de ce réacteur pendant six mois. Les Iraniens ont invité l’AIEA à le visiter le 8 décembre. La priorité, pour eux, ça reste la première voie d’accès à la bombe atomique : l’uranium…

Le dilemme de Netanyahou

La signature de l’accord de Genève sème l’inquiétude au Proche-Orient. « Il faut revoir le système international de non-prolifération, qui ne marche plus », a expliqué Hussein Haqqani, ancien ambassadeur pakistanais à Washington, dans le cadre du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax. Haqqani ne partage pas du tout l’optimisme occidental : « L’accord sur l’Iran n’aurait pas dû concerner seulement les 5 + 1. Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite vont désormais examiner différentes options. Car ils savent que lorsqu’un pays est aussi déterminé à avoir la bombe nucléaire, il finit toujours par l’avoir ».
Cette opinion est largement répandue dans les sphères dirigeantes de l’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats arabes unis. Elle l’est aussi en Israël. Dans ce pays, on débat intensément de l’efficacité d’un bombardement effectué par la seule armée israélienne sans le concours des Occidentaux. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, est placé devant un dilemme : bombarder l’Iran (cela, en soi, retarderait son programme nucléaire d’un an ou deux) avec l’espoir d’entraîner les États-Unis à sa suite dans la guerre, ce qui peut sembler incertain ; ou bien se résigner à ce que l’Iran se dote de la bombe atomique, ce qui ferait peser une lourde menace sur la sécurité d’Israël. Netanyahou est homme à choisir la première option.

Le lâcher prise d’Obama

L’accord sur le nucléaire iranien qui vient d’être conclu à Genève sous la houlette du chef du Département d’État américain, John Kerry, résulte de la volonté du président Barack Obama d’apaiser les tensions entre l’Iran et les États-Unis et, subsidiairement, de rouvrir ce juteux marché aux entreprises américaines. Les desiderata d’Obama ont permis au Guide suprême, Ali Khamenei, véritable maître de l’Iran, d’obtenir un assouplissement de l’embargo et des sanctions qui étouffent l’économie de son pays.
Avec ses 196 kg d’uranium enrichi à 20%, l’Iran n’est pas loin d’être en mesure de fabriquer sa première bombe atomique. Pour cela, il lui faut disposer de 250 kg d’uranium à 20%, et les enrichir à 90%, ce qui est un processus très rapide. Avec ses 19 000 centrifugeuses, dont 1000 de nouvelle génération (cinq fois plus rapides que les anciennes), l’Iran peut enrichir la quantité qui lui manque en un mois ou deux s’il le décide.
Washington a configuré cet accord préliminaire au terme de négociations bilatérales menées depuis six mois avec Téhéran, et l’a imposé à ses alliés, au premier rang desquels la France, dans le cadre de cette signature des « 5+1 » (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne).
Par cet accord provisoire, le président Obama a souhaité suspendre la marche de l’Iran vers la bombe atomique. L’accord prévoit que l’Iran cesse d’enrichir l’uranium au-dessus de 5 %, d’installer de nouvelles centrifugeuses et d’œuvrer à l’achèvement de son réacteur à eau lourde d’Arak. Ce dernier point est l’unique concession faite à la France. L’Iran promet aussi de neutraliser son stock d’uranium enrichi à 20%. En échange, les « 5+1 » n’imposeront pas de nouvelles sanctions à l’Iran au cours des six prochains mois.

L’enrichissement va continuer

Pour Téhéran, l’essentiel est préservé. À l’issue des négociations, le ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, a déclaré à la presse que l’accord contient une « référence claire selon laquelle l’enrichissement va continuer » en Iran, car « nous estimons que c’est notre droit ». Zarif a insisté : « Nous pensons que cet accord et le plan d’action » signifient que « le programme nucléaire iranien va continuer ».
Gageons que, pendant les six prochains mois, se poursuivra l’habituel jeu de cache-cache entre les Iraniens et les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qu’ils ont si fréquemment manipulés. Ce n’est pas l’AIEA, mais les résistants de l’Organisation des Moudjahidines du peuple (OMPI), qui ont révélé au monde, en 2002, l’existence d’un programme nucléaire secret iranien commencé 18 ans auparavant. Ce que l’Iran défera d’une main pour amadouer les Occidentaux, il le refera de l’autre, discrètement. Il pourra se le permettre, puisque l’accord intérimaire ne prévoit pas le démantèlement de ses installations et de ses centrifugeuses, et qu’il a des sites secrets. Par exemple, un tout nouveau site, au nord de Téhéran – nom de code « Ma’adane-e Charq » (« la mine de l’Est ») ou « Projet Kossar », enfoui dans la montagne aux environs de Damavand. Sa construction est en cours depuis 2006. Khamenei a souhaité l’accord de Genève parce que l’affaiblissement de l’économie iranienne résultant de l’embargo et des sanctions était tel qu’il risquait de déstabiliser le régime. Il lui fallait un peu d’oxygène. Ce traité le lui fournit.

Netanyahou pourrait trancher le nœud gordien

Dans six mois, au terme de cet accord préliminaire, les problèmes de fond demeureront. Obama souhaitera-t-il impulser un nouvel accord, en principe définitif, qui permettrait en fait à l’Iran de continuer à poursuivre secrètement son programme nucléaire militaire, fût-ce au ralenti ? Cela correspondrait bien aux arrière-pensées du président américain, titulaire du Prix Nobel de la paix : il ne veut pas d’un bombardement de l’Iran avant le terme de son mandat, qui est le second et le dernier. Mais le Premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahou, pourrait, lui, vouloir trancher le nœud gordien en bombardant l’Iran pendant son mandat de Premier ministre, dont la durée est soumise aux aléas d’un système politique inféodant l’exécutif à des majorités de coalition changeantes par nature. L’objectif principal de cet assaut militaire serait d’entraîner l’aéronavale américaine, très présente à proximité de l’Iran, dans les turbulences qu’il provoquerait. Il obligerait ainsi les États-Unis à bombarder l’Iran à leur tour.

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