Choc Islam-Occident


La réaction très brutale de la Turquie au vote par le Sénat, lundi dernier, de la proposition de loi de la députée UMP Valérie Boyer (auparavant adoptée par l’Assemblée nationale) montre que le gouvernement turc devient ouvertement antioccidental. La loi Boyer pénalise la négation de tout génocide. Les Turcs se sentent visés parce que, parmi les génocides, figure celui des Arméniens par l’Empire ottoman en 1915 (1,5 million de morts). Ankara s’obstine à nier son existence. En 2001, le Parlement français avait voté une loi reconnaissant le génocide arménien, mais sans en pénaliser les négationnistes.
La loi Boyer doit être ratifiée par le président Sarkozy. La Turquie a menacé de réduire les relations diplomatiques avec Paris au niveau des chargés d’affaires, d’exercer des représailles économiques et d’interdire son espace aérien et ses eaux territoriales à l’armée française, bien que les deux pays soient membres de l’OTAN.
Chaque année, malgré la crise, la France verse à la Turquie près de 130 millions d’euros en vue de son adhésion à l’Union européenne (UE), soit près de 900 millions sur sept ans (2007-2013). La Turquie, elle, occupe depuis 1974 la partie nord de Chypre, qui est un pays de l’UE…

La Turquie rejette les valeurs humanistes

La prise de position du gouvernement turc vis-à-vis de la loi Boyer témoigne d’un rejet des valeurs humanistes de la France et de l’UE. Appuyé sur l’AKP (le parti pour la Justice et le Développement), majoritaire depuis 2002, qui se dit islamiste « modéré », il multiplie les manifestations d’hostilité à l’Occident. La détérioration des relations de la Turquie avec Israël s’inscrit dans ce contexte.
La politique intérieure est à l’unisson : le gouvernement turc réprime de plus en plus sévèrement les oppositions kémaliste (partisane de la laïcité) et kurde. Depuis deux ou trois ans, il étouffe les libertés publiques et suborne la justice. Il muselle la presse : au moins 96 journalistes sont incarcérés en Turquie, qui occupe le 138ème au classement de Reporters Sans Frontières 2011. Il laisse se développer les persécutions antichrétiennes. Tout cela dans un contexte de forte croissance économique (à deux chiffres pour 2011).

Le choc des civilisations

Cette évolution accrédite la thèse du politologue américain Samuel Huntington (1927-2008) sur le « Choc des civilisations ». Le professeur Huntington estimait que, par sa position géographique au carrefour de trois continents, sa population (76 millions d’habitants), sa puissance économique et militaire, son appartenance au courant majoritaire de l’islam (le sunnisme), son passé impérial ottoman, la Turquie avait vocation à devenir « l’État phare » de la civilisation musulmane. Premier ministre depuis mars 2003, Erdogan lui en fait prendre le chemin de façon très habile. Il est conforté par des succès électoraux grandissants : l’AKP a remporté 34,3% des voix aux législatives de 2002, 46,6% à celles de 2007 et 49,9% à celles de 2011 (avec une participation de 84% pour ces dernières). Réussite économique et islamisme : voilà la combinaison gagnante d’Erdogan.

Erdogan, un génie politique au service du Califat

En avril 2005 dans mon livre sur la Turquie intitulé  “10 questions sur la Turquie et 10 réponses qui dérangent”, j’écrivais ceci : “Sous la poigne d’un génie politique, Mustapha Kemal Atatürk, la Turquie fut au 20ème siècle le pays leader de la laïcité dans le monde musulman. Conduite par un autre homme d’exception, le charismatique Premier ministre islamiste Recep Tayyip Erdogan, elle tourne le dos à la laïcité kémaliste pour renouer avec son identité musulmane multiséculaire. Erdogan est un génie visionnaire, qui fait de l’intégration de la Turquie à l’Europe le levier pour balayer les derniers obstacles à la réislamisation de son pays. Le but ultime d’Erdogan : le rétablissement du califat, institution politico-religieuse surplombant la Oumma (la communauté des croyants), abolie par Kemal Atatürk en 1924.

Depuis 2005, Erdogan a beaucoup fait progresser la réislamisation de la Turquie,  pendant que Washington et Bruxelles obligeaient l’armée turque, traditionnellement gardienne de la laïcité kémaliste, à renoncer à le renverser par un putsch. Maintenant que l’armée est neutralisée, Erdogan dévoile ses canons : il secoue de plus en plus la tutelle occidentale. L’intégration de la Turquie à l’UE ? Il sait qu’elle est impossible, parce que les peuples européens n’en veulent pas, au contraire de l’oligarchie financière qui les gouverne encore. La procédure, non aboutie, d’intégration à l’UE ayant rempli son office – empêcher  l’armée de sortir de ses casernes – il poursuit sans entraves son seul et unique but : faire de la Turquie l’État phare de l’islam.

Le vrai visage de la Turquie d’Erdogan, c’est celui du totalitarisme islamiste. Les hackers ont « défacé » le site Internet de mon éditeur, Jean-Cyrille Godefroy, en insérant dans certaines pages un texte en turc, accompagné de deux photos de propagande (reproduction ci-dessous). Sur la photo de gauche, surplombant le drapeau turc, le Premier ministre Recep Tayipp Erdogan et son épouse, coiffée du foulard islamique, tiennent des enfants noirs dans leurs bras : une image empreinte d’humanisme. Au contraire, sur la photo de droite, deux soldats brandissent chacun une tête coupée alors qu’un drapeau français dont la partie rouge éclabousse la bande blanche figure dans le coin inférieur droit : ces soldats sont censés être français. Il est fait mention, en turc, de la répression menée par la France en Algérie en réponse aux sanglantes émeutes du 8 mai 1945. « SARKO », en bleu-blanc-rouge, désigne notre président de la République à la vindicte islamo-turque.

Les hackers ont appliqué ce procédé à tous mes essais dont le dernier en date, “De la crise à la guerre“(octobre 2011) et bien sûr “10 questions sur la Turquie et 10 réponses qui dérangent” (2005). Ils s’en sont pris aussi à d’autres ouvrages des éditions Jean-Cyrille Godefroy ayant un rapport avec la géopolitique, tels « Eurabia » de Bat Ye’or et « Frères musulmans dans l’ombre d’Al-Qaeda » d’Emmanuel Razavi.

La Turquie continue à nier le génocide arménien

Ce piratage s’inscrit dans la campagne de sabotage de sites Internet déclenchée par les Turcs à la suite du vote par l’Assemblée nationale de la proposition de loi de Valérie Boyer, député UMP des Bouches-du-Rhône, pénalisant la négation de tout génocide. Donc du génocide arménien de 1915 qui fit 1,5 million de morts. Parmi les sites piratés, celui de Valérie Boyer, qui a été injuriée et menacée de viol et de mort sur ses réseaux sociaux. Ses enfants et ses parents ont également été menacés. Dimanche dernier, le site Internet du Sénat, qui devra se prononcer à son tour sur cette loi, a été paralysé. Dans la page des commentaires de son blog, le hacker turc Iskorpitx a revendiqué le piratage du site du Sénat. Iskorpitx s’est rendu célèbre dans son pays pour avoir piraté un demi-million de sites Internet. Il n’a pu le faire qu’avec l’assentiment du gouvernement Erdogan, sans quoi il aurait vite été neutralisé par les services secrets turcs. Il en va de même pour ses actions de piratage en France.

Les Akincilar attaquent la France

Iskorpitx se dit proche du groupe islamo-nationaliste de hackers turcs qui se fait appeler Akincilar, du nom de la cavalerie légère ottomane. Le 21 décembre, le leader de ce groupe a lancé un mot d’ordre depuis Konya, en Turquie : « Une seule cible : la France ». En novembre dernier, Akincilar a revendiqué le piratage du site de « Charlie Hebdo », survenu au même moment que l’incendie probablement criminel des locaux de l’hebdomadaire satirique. Akincilar avait laissé un message dénonçant l’irrespect à l’égard de Mahomet dont a fait preuve le numéro spécial « Charia Hebdo » consacré aux intégristes islamistes.
Les Akincilar sont basés sur le territoire turc. Ils y opèrent en toute impunité. Début 2011, ils avaient bloqué le site de “Penguen“, un hebdo satirique turc tournant la religion en dérision. Ils n’ont pas été poursuivis. C’est “Pengen” qui a eu des ennuis : une cour d’Istanbul a ouvert une procédure contre ce journal. Le gouvernement Erdogan soutient les Akincilar, qui sont des extrémistes islamistes, tandis qu’il réprime les tenants de la laïcité kémaliste.

Le gouvernement Erdogan soutient les hackers islamo-nationalistes

Il est évident que les services secrets turcs, riches en moyens humains et matériels, sont en mesure de mettre un terme aux agissements d’Akincilar. Et à ceux d’autres groupes de hackers turcs, qui sévissent aussi en France : par exemple Grayhatz, qui a revendiqué le détournement du site de Valérie Boyer. Ou bien Millikuvvetler, qui a revendiqué le piratage d’une centaine de sites Web. En fait, les services turcs les encadrent. C’est ainsi qu’en 2010 Akincilar avait revendiqué de nombreuses offensives contre des sites israéliens après l’assaut donné par Tsahal contre la flottille de Gaza. Les services turcs manipulaient cette expédition navale destinée à briser le blocus de la bande de Gaza. Ils exacerbèrent la violence lors de l’interception par l’armée israélienne.

Le mythe de l’islamisme “modéré” d’Erdogan

La proposition de loi de Valérie Boyer a provoqué une grave crise diplomatique avec la Turquie. L’intransigeance de cette dernière devrait faire réfléchir les Européens, de moins en moins nombreux il est vrai, qui souhaitent l’intégration de la Turquie à l’Union européenne, dont elle occupe la moitié d’un pays membre : Chypre. Et qui voient en Erdogan l’incarnation de l’islamisme « modéré ». Le Premier ministre turc s’est voué à un grand dessein : réislamiser la Turquie et restaurer le califat ottoman aboli par Kemal Atatürk en 1924.

L’oligarchie financière qui gouverne l’Occident depuis plusieurs décennies a fait croire que la crise était imprévisible. Faux : des experts l’avaient annoncée, certains depuis plus de dix ans. Ils avaient les bons outils d’analyse. La crise entre dans sa phase la plus aiguë avec la « faillite » en série des
États, qui se répercute sur les grandes banques et l’économie réelle. À son paroxysme, elle sera pire que celle de 1929 et provoquera la chute de l’oligarchie financière. À l’échelle planétaire, la guerre et la paix dépendent du climat économique. La crise de 1929 entraîna la montée du nazisme et la
Deuxième Guerre mondiale. La crise d’aujourd’hui, en minant le printemps démocratique arabe par une paupérisation qui fera le jeu des extrémismes, mènera à la Troisième Guerre mondiale. Celle-ci opposera l’Occident et ses alliés, le Japon et l’Inde, à l’Islam et à la Chine, en un cocktail de guerres civiles, interethniques et interétatiques, enrichi de terrorisme et d’armes de destruction massive. Les peuples européens devront prendre en main leur défense. Quel camp la Russie choisira-telle ?
À la mondialisation économique aura succédé le chaos mondial.

Couverture du livre De la grise à la guerre, la faillite des élites

Le 12 juin dernier, l’AKP (parti de la Justice et du Développement) a raflé la majorité absolue (326) des 550 sièges parlementaires aux élections législatives turques, faisant mieux qu’au précédent scrutin, en 2007 (47% des voix), qui lui-même avait amélioré le score de celui de 2003 (34%). C’est la troisième fois que ce parti fondamentaliste islamique, au pouvoir depuis 2003, remporte les législatives : une éclatante victoire pour sa figure de proue, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan.

Un génie politique

Erdogan est un génie politique. Maire d’Istanbul depuis 1994, il fut condamné, en 1998, à une peine de prison pour avoir prononcé un discours qualifié d’incitation à la haine, dans lequel il avait cité le poète nationaliste Ziya Gökalp, lors d’un meeting à Siirt, dans l’est du pays : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupelles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Il a comprit qu’il fallait adapter le vocabulaire islamiste pour éviter de se heurter de front à l’armée. En 1998, Erdoğan quitta le Parti de la Vertu (FP), une organisation fondamentaliste ayant succédé au Refah Partisi de Necmetin Erbakan, qui était à l’époque la figure de proue du fondamentalisme islamique sur la scène politique turque. Et, avec une grande habileté tactique, il prôna une séparation de la religion et de l’État. Il plaida pour ces nouvelles façons de faire envers et contre la veille garde islamiste, sans renoncer pour autant à son objectif : la réislamisation de la Turquie et la renaissance du vieil empire ottoman qui avait dominé les Balkans, le Moyen Orient et l’Afrique du Nord. En 2001, il créa l’AKP.

L’armée neutralisée par l’UE

Ce fut un coup au but. En 2003, l’AKP remporta les législatives. Sitôt au pouvoir, Erdogan a poussé la candidature de la Turquie à l’intégration à l’Union européenne. Objectif : utiliser Bruxelles pour se protéger des velléités putschistes de l’armée turque. L’UE n’a pas manqué d’accentuer la pression en faveur d’une démocratisation de la vie politique turque, pour qu’Ankara satisfasse aux « critères de Copenhague » imposés aux candidats à l’intégration.
Ainsi adossé à l’Europe, Erdogan multiplia les lois et mesures destinées à éreinter le pouvoir politique de l’armée, qui s’apparentait à un despotisme éclairé visant à sauvegarder, autant que possible, les acquis kémalistes en matière de laïcité. Il en est même venu à faire traduire en justice d’anciens officiers supérieurs accusés d’avoir comploté pour renverser le gouvernement de l’AKP. L’armée ne sortit pas de ses casernes pour autant, comme elle l’eût fait en d’autres temps…
Le processus d’intégration de la Turquie à l’UE patine, parce que les peuples européens le rejettent de plus en plus ouvertement. Qu’importe. Grâce à la pression européenne (et américaine), Erdogan a atteint son objectif : la neutralisation politique de l’armée turque. Il est déjà passé, depuis deux ans, à la phase suivante de son plan : le garrotage progressif des libertés publiques afin de réislamiser la Turquie. Il bride de plus en plus la presse, emprisonne les journalistes de l’opposition kémaliste et, à l’occasion, s’en prend aux intérêts des patrons liés à cette mouvance. Il encourage la prohibition de l’alcool, le port du voile… Il accentue le caractère islamiste de la politique étrangère turque dans les zones d’influences correspondant à l’empire ottoman de jadis, notamment les Balkans et l’Asie centrale.

Économie en expansion

Erdogan a su mener de front une réislamisation accélérée de la Turquie (lancé bien avant lui) et une politique économique libérale favorisant l’essor des patrons de PME issus des couches populaires et formés dans les imam-hatip, écoles et lycées qui ne sont pas voués seulement à la formation des imams, mais aussi aux enfants des milieux modestes. Ce patronat très pieux est l’un des meilleurs soutiens de l’AKP, qui a engrangé une fois de plus, le 12 juin, la moisson de la réussite économique turque de ces dernières années : l’inflation a été maîtrisée, la croissance économique a atteint près de 9% en 2010, et le revenu annuel par habitant a plus que triplé en une décennie. L’économie turque occupe le 16ème rang mondial, et le 6ème rang par rapport aux économies européennes.

Vers le califat

Les élections du 12 juin ont infligé à Erdogan une petite déconvenue : l’AKP n’a pas obtenu la majorité des deux tiers (367 sièges) à la Grande Assemblée nationale, requise pour modifier, sans l’aval des autres formations ou de l’opinion publique, la Constitution rédigée dans la foulée du coup d’État perpétré par l’armée en 1980. Et l’AKP est au-dessous du plancher des 330 députés requis pour soumettre les modifications de la Constitution à un référendum, avant de les faire valider par les autres partis politiques représentés au Parlement. Erdogan voudrait faire voter une réforme de la constitution, présidentialisant le régime et lui ouvrant une carrière de tout puissant chef de l’État. Il va s’employer à convaincre des parlementaires d’autres formations de voter en faveur de cette réforme constitutionnelle : un nouveau pari politique à la mesure de son talent…
Erdogan est admiré et respecté dans le monde arabe. Il y est déjà qualifié de « leader du Moyen-Orient ». Il rêve de restaurer le califat ottoman (fonction à la fois politique et religieuse) aboli par Atatürk en 1924. La crise économique mondiale, qui s’achemine vers sa phase aiguë avec la prochaine faillite en série des États, engendrera un contexte favorable à ce dessein : naufrage de la mondialisation, échauffement des esprits, choc des civilisations…

Il est impossible aux forces occidentales engagées en Libye d’éviter les bavures : le 1er avril, 9 rebelles et 4 civils tués par l’aviation occidentale qui a essuyé des tirs de joie de mitrailleuse à balles traçantes : le 7 avril, 2 insurgés tués et une dizaine de blessés, un char rebelle ayant été détruit par l’aviation occidentale qui l’a pris pour un blindé des forces loyales à Kadhafi. En outre, les tirs de missiles sur les centres de communication et autres installations stratégiques de l’armée de Kadhafi, souvent situés au cœur des villes, ont forcément fait des victimes parmi les civils du proche voisinage.

Les civils, boucliers humains

Des bavures, il pourrait y en avoir beaucoup plus, vu les conditions de cet engagement militaire. D’autant que les forces de Kadhafi se sont adaptées, en se déplaçant avec des 4×4 Toyota semblables à ceux des insurgés et des véhicules civils. Leurs chars roulent la nuit. Les militaires loyalistes se font souvent accompagner de civils qui leur servent de boucliers humains. Il est d’autant plus difficile pour l’aviation occidentale d’identifier ses cibles qu’elle ne peut voler à basse altitude à cause des tirs possibles de missiles sol-air. Les militaires kadhafistes s’embusquent dans les villes, au milieu des civils. Leurs chars et leurs camions lance-roquettes sont embossés dans des cours, des ruelles. Les hélicoptères, qui pourraient les attaquer avec précision, ne peuvent cependant pas être utilisés car ils seraient vulnérables aux mitrailleuses doubles ou quadruples de calibre 13,87 millimètres de fabrication russe, aux lance-grenades antichars portatifs…

Faire la guerre, mais pas à fond

Voilà l’impossible mission du « soldat de la paix » : il doit faire la guerre, mais pas à fond. Aussi la fait-il mal. Faire la guerre à fond implique forcément des bavures sur les civils et aussi les combattants alliés. Cela implique aussi l’engagement de troupes au sol (pas seulement des forces spéciales) pour compléter l’action aérienne. Aussi le conflit libyen s’enlise-t-il. Les rebelles, inexpérimentés, inorganisés et mal armés, piétinent.

Soldat de la paix : un concept chimérique

Cela fait écho au conflit afghan, en ce sens que les forces occidentales y sont, là aussi, handicapées par les impératifs de la guerre humanitaire. Chaque « dommage collatéral » y est monté en épingle par les talibans et le gouvernement Karzaï. Les insurgés utilisent fréquemment les villageois comme boucliers humains. D’où une extrême retenue des Occidentaux dans la conduite de leurs opérations aériennes et terrestres qui en réduit l’efficacité.
L’Occident ne pourra pas continuer éternellement à se lancer dans des guerres – fort coûteuses – en se liant les mains. En ces temps de crise économique et de multiplication des conflits, le concept de soldat de la paix est appelé à être remis en question. C’est un concept chimérique, en forme d’oxymore – un soldat a vocation à faire la guerre – qui deviendra de plus en plus inapplicable.

L’amiral américain James Stavridis, commandant des forces de l’OTAN en Europe, a confié, devant le sénat américain, ses « soupçons » sur la présence de djihadistes parmi les insurgés. Des soupçons, il y a de quoi en avoir… La Libye est depuis 30 ans grande pourvoyeuses de djihadistes. Les siens prirent une part importante à la guérilla antisoviétique en Afghanistan dans les années quatre-vingt, où ils acquirent une solide expérience militaire. Ils continuèrent à briller en Irak, où ils constituèrent le plus important contingent de djihadistes étrangers après les Saoudiens, et les plus disposés à l’action kamikaze.
Les villes libyennes de Darnah et Benghazi, épicentres de la rébellion antikadhafiste, sont des foyers de l’islamisme radical. Au milieu des années quatre-vingt-dix, elles furent le théâtre de soulèvements intégristes violemment réprimés par Kadhafi. Les libyens jouent un rôle important au sein d’Al Qaida : Abou Yaya en est le n°3, et Abou Laith, l’un des plus importants chefs militaires. En novembre 2007, Ben Laden a adoubé la Jama’ ah al-libiyah al-muqatilah, succursale libyenne d’Al Qaida.

Main basse sur des missiles sol-air

Les djihadistes de la rébellion libyenne ont l’habileté politique de ne pas s’afficher en tant que tels face aux médias. Mais ils reçoivent des encouragements de l’étranger, tels ceux d’Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI), formulés dans ce communiqué du 24 février : « Nous déclarons notre soutien et notre aide à la révolution libyenne et à ses demandes légitimes, et nous assurons notre peuple en Libye que nous sommes avec vous et que nous ne vous laisserons pas tomber ». Les rebelles islamistes libyens profitent des occasions qui se présentent. Ainsi, ils ont acheminé vers le sanctuaire islamiste du Ténéré, au Tchad, des armes – parmi lesquelles des missiles sol-air – abandonnées par des militaires kadhafistes en déroute.
Armer la rébellion libyenne ? Ce serait armer son noyau dur, les djihadistes islamistes. Ils retourneraient contre l’Occident les armes qu’il leur fournirait, comme après la guerre d’Afghanistan des années quatre-vingt.

En Libye, le printemps arabe tourne au drame : Kadhafi, qui a cessé de prendre ses ordres en Occident, a organisé une répression radicale de la rébellion sans s’encombrer d’inhibitions droits-de-l’hommistes. Résultat : les affrontement sont sanglants, la situation indécise. Outre sa garde personnelle, il s’appuie sur 30 000 mercenaires recrutés notamment dans divers pays d’Afrique, d’un niveau militaire souvent fort médiocre : ce pourrait être un facteur d’échec pour lui. En face, il y a plus islamiste que lui. Si cette révolution l’emporte, elle pourrait déboucher sur l’avènement d’un gouvernement d’inspiration théocratique comme celui de Téhéran.

Un nouveau choc pétrolier

Les Américains sont tentés par une opération militaire visant à destituer Kadhafi et à installer un gouvernement pro-occidental visant à préserver leurs intérêts pétroliers. Ceux-ci sont, en effet, menacés par les désordres libyens qui ont fait dépassé au cours du pétrole la barre symbolique des 100 euros. Les investisseurs s’inquiètent aussi d’une contagion des troubles à l’Arabie saoudite : des manifestations de chiites ont agité l’Est du pays. Alan Duncan, ancien trader du pétrole devenu ministre du Développement international, estime que la crise arabe pourrait porter le prix du baril de brut à 200 dollars, voire 250 dollars en cas d’attaques terroristes sur les installations pétrolières.
Un nouveau choc pétrolier menace la fragile reprise économique mondiale. Voilà un effet rétroactif de la géopolitique sur la crise économique mondiale. Jusque-là, celle-ci avait joué le rôle de déclencheur dans les révolutions arabes : la hausse des prix du sucre et de l’huile avait exaspéré les populations tunisienne et égyptienne, provoquant leur mise en mouvement. Cette dernière a, elle-même, commencé à déstabiliser les économies de ces pays, entrées dans un maelström de grèves et de revendications salariales propres à leur faire perdre leur avantage compétitif dans la mondialisation, et d’agitation politique de nature à effrayer les investisseurs en tout genre. Les tours-opérateurs français déplorent une diminution des réservations touristiques pour la Tunisie de 60 à 70 % par rapport à l’an dernier. Bien que préservées pour l’instant de la vague révolutionnaire, la Syrie et la Jordanie enregistrent une diminution de moitié de leurs réservations. Les pays européens en profitent : les réservations pour la Grèce et l’Espagne ont bondi de 70 %. Les économies des pays arabo-musulmans qui sont largement tributaires du tourisme sont frappées de plein fouet par « le printemps des peuples arabes ». La paupérisation qui menace ces pays multiplie les risques d’échec pour les « gouvernements démocratiques » au profit des islamistes radicaux.

L’affrontement Islam-Occident à venir

Le dévissage des économies égyptienne et tunisienne provoqué par le printemps arabe sera sans conséquence sur la reprise mondiale : ces économies, principalement fondées sur le tourisme, l’immobilier et l’aide internationale, pèsent peu à l’échelle de la planète. Il n’en va pas de même pour la Libye, quatrième producteur de pétrole de l’Afrique. Les pays arabo-musulmans détiennent plus des deux tiers des gisements pétroliers mondiaux : l’instabilité qui se propage dans ces pays est de nature à emballer toujours plus le prix des hydrocarbures.
Aussi les Américains sont-ils tentés par une intervention militaire en Libye : ils rapprochent leur flotte de ses côtes. Mais voilà : il est à craindre qu’un débarquement occidental, fût-il sous l’égide de l’ONU, soit interprété par « la rue arabe » comme une guerre de conquête menée par l’Occident. C’est que la psyché collective dans le monde arabo-musulman se tourne progressivement contre l’Occident, de plus en plus perçu non comme un modèle, mais comme un ennemi. Ce sont les prémisses du choc Islam-Occident à venir.

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