Tunisie


Dénomination « Daech » : la langue de bois

La rhétorique gouvernementale française au sujet de l’État islamique (EI) cultiva jusqu’à des temps récents la langue de bois. Notre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, récusait l’emploi de l’expression « État islamique ». Un État ? : « Il voudrait l’être, il ne l’est pas. Et c’est lui faire un cadeau que de l’appeler État », disait Fabius. Et l’accolement de l’épithète « islamique » à État « occasionne une confusion : islam/islamisme/musulman. Il s’agit de ce que les Arabes appellent Daech et de ce que j’appelle pour ma part les égorgeurs de Daech. »
Il se trouve que l’expression arabe Daech ne dénie pas à l’EI sa nature d’État islamique puisqu’elle est l’acronyme dans cette langue de « État islamique d’Irak et du Levant ». Alors pourquoi Fabius a-t-il lancé l’expression Daech, reprise pas l’ensemble des médias français ? Le public français ne connaissant pas la traduction arabe de ce terme, celui-ci recouvrait d’un voile pudique la réalité.

Pour vaincre l’ennemi, il faut d’abord le désigner

En ne nommant pas les réalités par leur nom, on ne les empêche pas d’exister. Et pour combattre efficacement l’ennemi, il faut d’abord le désigner avec précision. C’est ce qu’a fait le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, dimanche 22 novembre 2015, lors de l’émission « Le Grand Rendez-vous » sur Europe 1 et I-Télé. « C’est la première fois que nous sommes confrontés à un ennemi hybride, un ennemi à deux têtes. Il y a d’une part cet État en constitution, État terroriste, apocalyptique, un peu messianique, qui veut reconstituer le territoire du califat, et qui s’organise avec une armée, des ressources propres, une administration, qui perçoit l’impôt, et qui veut étendre son territoire. Et puis de l’autre côté, vous avez ce mouvement terroriste international, émanation aussi de l’État islamique, et qui a pour objectif de frapper, en particulier le monde occidental, de mettre en péril les démocraties. » Par ces propos, le ministre de la Défense – qui a évité la dénomination Daech – reconnaît donc à l’EI la nature d’État de facto (de fait). Et non pas d’État de jure (de droit), c’est-à-dire reconnu par les autres États et, par conséquent, possédant des représentations diplomatiques, un siège à l’Organisation des nations unies (ONU) et autres attributs et prérogatives officiels. État de facto et État de jure sont deux formulations du Droit international public.
Ayant posé les définitions exactes sans s’abriter derrière des artifices de langage, Le Drian poursuivait : « Ce sont deux dimensions d’un même État terroriste et donc deux guerre différentes dans une seule guerre. Il y a ce que je pourrais appeler la guerre de l’ombre : il faut traquer les terroristes. Et puis il faut en même temps frapper au coeur, dans le champ de bataille, pour anéantir l’État islamique. »

La tête de l’hydre repoussera

Al-Qaida est une organisation terroriste sans appareil d’État, tandis que l’EI est devenu un appareil d’État pilotant – peu ou prou – des réseaux terroristes internationaux. Anéantir cet État par une guerre conventionnelle est un louable objectif. Celui-ci est inatteignable sans troupes au sol nombreuses, bien équipées et compétentes pour renforcer puissamment l’armée gouvernementale syrienne. Si cette condition venait à être remplie, l’anéantissement de l’EI qui en résulterait ne signifierait pas la fin du terrorisme islamique : privé de l’appareil d’État mis sur pied par l’EI, il poursuivrait ses efforts pour s’emparer des autres appareils d’État du monde musulman. L’exemple de la Tunisie est éloquent. Refusant la constitution et le gouvernement d’inspiration laïque issus du processus électoral, les djihadistes tunisiens, se réclamant de plus en plus de l’EI et non plus d’Al-Qaida, s’emploient à conquérir le pouvoir par la violence. Les attentats du Bardo (18 mars 2015) et de Souss (26 juin 2015) ont sapé le tourisme, l’un des piliers de l’économie tunisienne. En démolissant méthodiquement celle-ci, ils veulent décrédibiliser les promesses gouvernementales d’un meilleur avenir adressées à la jeunesse frappée par le chômage. Priver le régime démocratique de la possibilité de revivifier l’économie tunisienne, c’est l’affaiblir. Les djihadistes visent à ce que la propagation du paupérisme rabatte vers eux des centaines de milliers de jeunes n’espérant plus de la démocratie laïque pro-occidentale une amélioration de leur sort. Lorsque ce phénomène aura atteint sa masse critique, il ne restera aux djihadistes qu’à mettre la main sur l’État tunisien, par les urnes ou un putsch.
Les djihadistes infligent leur stratégie de sabotage économique à tous les pays musulmans dans lesquels ils sont en mesure de commettre des attentats. Celui de Charm El-Cheikh contre un avion civil russe le 31 octobre 2015 a donné le coup de grâce au tourisme égyptien, indispensable à l’économie du pays. Les ondes de choc du Bardo, de Souss ou de Charm El-Cheikh ont dépassé les frontières de la Tunisie et de l’Égypte, diminuant l’afflux de touristes dans d’autres pays musulmans. Par exemple le Maroc. En massacrant les touristes, les djihadistes font coup double : ils privent le pays visé non seulement de ses dividendes touristiques, mais aussi des capitaux élisant domicile sous d’autres cieux à cause du climat d’insécurité ainsi créé, ce qui ajoute à l’affaiblissement de son économie.
Cette stratégie du chaos, amplifiée par le ralentissement économique mondial en cours, livrera, à la longue, certains États du monde musulman aux djihadistes. Ils s’en serviront alors pour encadrer et démultiplier l’efficacité des réseaux terroristes lancés à l’assaut de l’Occident. Si l’EI venait à être éradiqué, ces États feraient office de substituts, pérennisant le bicéphalisme du terrorisme islamiste. Le combat contre l’hydre à deux têtes s’annonce long et dramatique. L’attentat du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis semble avoir fait progresser la prise de conscience du danger terroriste islamiste par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles occidentales, qui le sous-estiment chroniquement et sont invariablement prises de court.

Pertes civiles supérieures aux pertes militaires

Bilan d’une soirée de terrorisme dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, et à Saint-Denis : 130 morts (à ce jour) et 350 blessés. Bilan de l’armée française engagée contre les Talibans et Al-Qaida en Afghanistan pendant 13 ans, de 2001 à 2014 : 89 tués, 700 blessés. Une fois les troupes soviétiques parties d’Afghanistan, Al-Qaida, jusque-là épaulée par les États-Unis, a effectué contre eux une série d’attentats, dont ceux du 11 septembre 2001, les plus meurtriers de l’histoire du terrorisme : en moins de deux heures, 19 terroristes détournant quatre avions de ligne tuèrent 2 973 civils et en blessèrent 6 291. Sans compter les maladies et décès survenus au fil des années à cause des inhalations de poussières toxiques provoquée par l’écroulement des gratte-ciels. Pendant la dernière guerre d’Afghanistan, en 13 ans, 2 216 militaires américains ont été tués, 19 950 blessés.
Deux ans et demi plus tard, il y eut une réplique au 11/9, moins dévastatrice : les attentats de Madrid. Le matin du 11 mars 2004, explosèrent plusieurs bombes posées dans des trains de banlieue de la capitale espagnole par des islamistes marocains : 200 morts, 1 400 blessées. Cet attentat fut le plus important en Europe depuis l’explosion du vol 103 de la Panam au-dessus de Lockerbie le 21 décembre 1988 (attribuée à la Libye) qui avait tué 270 personnes (259 passagers et membres d’équipage et 11 villageois). Une autre réplique, moins meutrière, se produisit à Londres le 7 juillet 2005 : quatre bombes déposées par des islamistes dans le centre de la capitale britannique explosèrent en l’espace de 56 minutes. Trois rames de métro et un autobus furent atteints : 52 morts et 700 blessés. Le nombre des morts dû aux attentats de Madrid et de Londres reste à un étiage très supérieur à celui de la pléiade d’attentats basques, corses, irlandais, arméniens, néo-nazis, gauchistes, anarchistes, fascistes, islamistes, ayant jalonné les dernières décennies en Occident. À l’exception de celui de la gare italienne de Bologne attribué à l’extrême droite qui, le 2 août 1980, tua 85 personnes et en blessa 200. Et de celui d’Oklahoma City aux États-Unis perpétré le 19 avril 1995 par des extrémistes de droite, qui fit 168 morts et 680 blessés.
Le terrorisme islamiste fait des hécatombes dans certains pays non occidentaux : les attentats de Bombay du 12 mars 1993 firent 257 morts, ceux du 26 au 29 novembre 2008 en firent 188. L’attentat du 18 octobre 2007 à Karachi dans lequel périt Benazir Bhutto, femme Premier ministre du Pakistan, coûta la vie à 139 personnes, celui de l’école militaire de Peshawar du 16 décembre 2014 en tua 141 dont 132 enfants. En Irak, où fourmillent les attentats, une série d’entre eux a fait 717 morts durant le seul mois de septembre 2015. L’Afrique sub-saharienne paie elle aussi un lourd tribut au terrorisme islamiste. Boko Haram, qui sévit au nord-est du Nigeria, au Cameroun, au Niger et au Tchad, a massacré quelque 3500 civils en 2015. Cette organisation islamiste ralliée à l’EI multiplie les attentats à la bombe. Ceux du 20 septembre 2015, dans les villes de Maiduguri et Monguno, ont fait au moins 94 morts.

Fusion du front et de l’arrière

De nos jours, quand un État est en guerre contre l’islamisme radical, le front ne se cantonne pas au théâtre des opérations militaires extérieures (surtout le Sahel et le Proche-Orient pour la France). Il est aussi « à l’arrière » – si éloignée soit-elle du front -, au sein du territoire et des populations civiles de cet État. Elles sont en première ligne partout où elles se trouvent : dans les rues, les stades, les grands magasins, les salles de spectacles, les avions de ligne…
Depuis la Première Guerre mondiale, l’évolution de la technologie militaire a progressivement aboli la séparation du front et de l’arrière. En 14-18, ils étaient distincts. Les raids sur l’arrière exécutés par l’aviation de bombardement ultralégère et balbutiante de l’époque n’avaient qu’un faible pouvoir de destruction. L’artillerie lourde (« la Grosse Bertha » allemande) fut peu utilisée contre les populations civiles. Les artilleurs des deux camps concentraient leurs tirs sur les positions militaires ennemies.
Les spectaculaires progrès en allonge et en puissance de l’aviation de bombardement fusionnèrent le front et l’arrière pendant la Deuxième Guerre mondiale en rendant possible la destruction rapide – partielle ou totale – de nombreuses villes par les « bombardements de zone ». Londres subit les vagues de bombardiers bimoteurs légers allemands. Les bombardements de l’aviation stratégique anglo-américaine disposaient, contrairement à la Luftwaffe, de quadrimoteurs à long rayon d’action organisés en escadrilles géantes pour anéantir d’immenses espaces urbains sous un tapis de bombes. Ils détruisirent de nombreuses villes allemandes. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, au sol, l’artillerie, elle-même en progrès, pilonna les villes. Leningrad (actuellement Saint-Pétersbourg) fut sous les tirs de l’artillerie lourde allemande pendant un siège qui dura du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944. Un million d’habitants périrent (le froid et la faim contribuèrent fortement à cette hécatombe). En 1945, les civils subirent le pilonnage des villes-forteresses allemandes par les chars et l’artillerie de l’Armée rouge. Il en périt plus de 20 000 au siège de Breslau, du 15 février au 6 mai 1945. Lors de la Bataille de Berlin, du 16 avril au 2 mai 1945, les Russes encerclèrent la ville avec 40 000 pièces d’artillerie, une tous les dix mètres. Les salves de leurs fusées Katioucha étaient effrayantes. Plus de 20 000 habitants perdirent la vie durant cette bataille.
Le Japon de la Deuxième Guerre mondiale paya un tribut particulièrement lourd à la fusion du front et de l’arrière. C’est seulement en juin 1944 que les escadrilles de B29 Superforteresses quadrimoteurs américaines commencèrent les bombardements de zone sur Tokyo et les autres grandes villes japonaises. À partir de novembre 1944, le rythme de ces bombardements massifs s’accéléra. Comme en Europe, les Américains privilégièrent le bombardement de zone par rapport au bombardement d’objectifs précis. Les B29 anéantirent presque totalement Nagoya le 3 janvier 1945, puis Tokyo le 9 mars de la même année. Une fois les grandes villes rasées, les Américains ciblèrent les villes moyennes. À l’été 1945, nombre d’entre elles, comme Toyoma (127 000 habitants) furent anéanties. Ce fut ensuite le tour des villes de moins de 100 000 habitants, puis de moins de 10 000 habitants.
La destruction des villes fut bien plus rapide au Japon qu’en Allemagne parce qu’elles étaient bâties non pas en pierres, mais en bois et en papier, conformément aux procédés traditionnels : les bombes incendiaires les enflammaient comme de l’étoupe. Le vent rabattait au sol l’air embrasé, transformant en torches les civils. Là aussi, l’eau ne protégeait pas du feu. Lors du grand bombardement de Tokyo, des cohortes se précipitèrent dans les canaux où elles périrent ébouillantées. Pendant la nuit du 9 mars, 80 000 Tokyoïtes perdirent la vie sous les bombes américaines.
En un laps de temps très court (un peu plus d’un an), 780 000 civils japonais périrent alors que le pays comptait 72 millions d’habitants. Avant l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, les bombardements conventionnels de l’aviation américaine avaient détruit 69 cités peuplées de 21 millions de personnes, 290 kilomètres carrés d’espaces urbains dont la moitié de l’étendue des 42 plus grandes villes japonaises. La surface des zones ravagées à Tokyo représentait quinze fois celle détruite par le Blitz à Londres. Les bombardements de l’aviation avaient diminué la production de guerre japonaise de 35%, contre seulement 10% pour la production allemande. Toutefois, il fallut l’effet de sidération provoqué par les bombes atomiques jetées sur Hiroshima et Nagasaki pour que le Japon se rendît.
Le bombardement de zone fut encore pratiqué par l’US Air Force pendant la guerre du Vietnam, notamment sur Hanoï. Les bombes avaient beaucoup gagné en puissance explosive par rapport à leurs aînées de la Deuxième Guerre mondiale. Les tapis de bombes des B52 faisaient trembler le sol jusqu’à plusieurs kilomètres de distance. L’ensemble des bombardements américains au Vietnam totalisa une puissance explosive d’environ 640 fois celle de la bombe atomique larguée sur Hiroshima.

Avènement du bombardement de précision

Les temps ont changé. À partir des années 1980, ont été signés plusieurs accords internationaux visant à protéger les civils plongés dans la guerre. Notamment la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), signée à Genève le 10 octobre 1980 et entrée en vigueur le 2 décembre 1983. Elle vise à interdire ou limiter l’emploi de certaines armes conventionnelles : celles qui provoquent des dommages excessifs ou inutiles sur les combattants, mais aussi celles qui ne discriminent pas entre combattants et civils. Accord-cadre, le CCAC s’est enrichi au fil du temps de divers protocoles, notamment sur les bombes incendiaires, le laser aveuglant, les mines…
L’Occident s’est engagé dans un processus de protection des civils aux antipodes des bombardements de terreur dont il usa abondamment pendant la Deuxième Guerre mondiale. La dissuasion nucléaire fait exception, à la différence près qu’elle vise à ne jamais mettre en œuvre la stratégie anticités qu’elle théorise.
Après la guerre du Vietnam, les progrès technologiques ont amélioré la précision des armements à un point tel que le bombardement d’objectif a presque totalement remplacé le bombardement de zone : bombes à guidage laser, missiles tirés à plusieurs milliers de kilomètres et atteignant leur cible à un mètre près, drones équipés de caméras dont on dirige le tir depuis des centres opérationnels lointains. La précision du bombardement d’objectif est sans commune mesure avec ce qu’elle était pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il fallait alors 9 000 bombes pour toucher une cible de la taille d’un abri pour avion. Au Vietnam, il n’en fallait plus que 300. Aujourd’hui, il suffit d’une seule munition à guidage laser tirée par un avion. Les frappes sont devenues si précises et exemptes de risques pour leurs opérateurs qu’elles permettent une continuité des assauts aériens de la zone des combats aux centres vitaux et aux structures de commandement qu’elles détruisent. L’ennemi est paralysé : ses troupes ne sont pas détruites mais elles ne peuvent plus manœuvrer.
Les dégâts sur les civils sont désormais « collatéraux », involontaires, et non plus souhaités par les stratèges militaires occidentaux. Depuis la fin de la guerre du Vietnam, il n’est plus question pour eux de planifier des hécatombes de civils ennemis pour qu’ils contraignent leurs gouvernements à signer la capitulation. Les Russes, au contraire, ont poursuivi les bombardements de terreur, en Afghanistan de 1979 à 1989 puis en Tchétchénie de 1994 à 1996 et de 1999 à 2000. Leur artillerie détruisit la capitale, Grozny. Les évaluations fournies par les ONG situent entre 100 000 et 300 000 le nombre des civils tués pendant les deux guerres de Tchétchénie. Le bombardement de zone fut utilisé par Saddam Hussein contre les Kurdes d’Irak. Et par l’armée turque contre ceux de Turquie, rasant de nombreux villages et provoquant un exode rural. Damas y a aussi recours contre la rébellion syrienne. Les Russes s’en servent actuellement en Syrie.

Limites des bombardements d’objectif

Les inévitables pertes civiles résultant des bombardements d’objectif effectués par les Occidentaux ne sont plus que des dommages collatéraux, des bavures. Mais l’ennemi tente souvent de les provoquer en regroupant des civils autour d’objectifs stratégiques. Sitôt portées à la connaissance des grands médias (souvent par l’ennemi), ces bavures créent le scandale. Pourtant, les pertes civiles ainsi provoquées sont infinitésimales par rapport à celles dues aux bombardements de Hambourg, Dresde, Tokyo, Hiroshima, Nagasaki… pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il n’est que de comparer les faibles résultats de la coalition arabo-occidentale qui bombarde l’EI en Syrie et en Irak depuis l’été 2014 avec l’efficacité de l’aviation russe entrée en action en Syrie depuis la fin septembre contre la rébellion soi disant « modérée » – en réalité principalement islamiste – et maintenant aussi contre l’EI. La coalition inhibe ses frappes pour limiter le plus possible les pertes civiles. Les Russes n’en ont cure : ils frappent massivement, utilisant même des bombardiers stratégiques et des missiles de croisière. Les djihadistes ne peuvent pas se protéger des bombardements russes en se plaçant systématiquement au milieu des civils alors qu’ils s’en font un bouclier efficace contre les bombardements de la coalition. Pour cause : le bombardement aérien de précision ne parvient pas à détruire des djihadistes embusqués dans un hôpital, une maternité, un établissement scolaire ou un immeuble sans infliger de dégâts aux civils empêchés par eux de se mettre à l’abri en dehors du périmètre visé. Il en va de même pour l’artillerie, pourtant arrivée à un degré phénoménal de précision elle aussi.

Le terrorisme islamiste, acteur majeur de la scène internationale

Le terrorisme islamiste s’est imposé comme un acteur majeur de la vie politique nationale et internationale. Les civils sont sa cible n°1. Ils visent cette cible très facile pour obliger les gouvernements concernés à prendre les décisions qui leur conviennent. Les attentats islamistes dans les gares d’Atocha, à Madrid, le 11 mars 2004, firent 200 morts et 1400 blessés. Le gouvernement du Premier ministre José Maria Aznar crut bon d’accuser les Basques de l’organisation terroriste Euskadi Ta Askatasuna (ETA). Donnée favorite jusqu’aux attentats d’Atocha, la formation politique d’Aznar, le Parti Populaire (PP), fut défaite par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Prenant acte de l’émotion populaire suscitée par ces attentats islamistes considérés comme des représailles à l’engagement des troupes espagnoles en Irak, le nouveau gouvernement les en retira aussitôt.
Les attentats de janvier à Paris contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes ont suscité dans l’opinion publique française une réaction inverse à celle d’outre-Pyrénées en 2004 : elle a renforcé son appui à la participation de l’aviation militaire française à la lutte contre l’organisation État islamique (EI), appelée aussi Daech, au Proche Orient. Les attentats du 13 novembre dernier sont en train d’influencer encore plus fortement la politique étrangère française. Le gouvernement s’est – enfin – résolu à modifier l’ordre de ses priorités au Proche-Orient en désignant l’EI comme l’ennemi à abattre avant tout, alors que jusque-là il le classait ex-aequo avec le président syrien Bachar El-Assad qui n’attaque pas la France. Et le gouvernement a effectué un rapprochement bienvenu avec la Russie. Lui qui avait malencontreusement officialisé le 5 août dernier un accord annulant la livraison des deux navires Mistral qu’elle avait commandés et payés, a envoyé en Méditerranée orientale le porte-avions Charles de Gaulle bombarder l’EI en étroite collaboration avec la flotte russe. Hollande semble renoncer à diaboliser Vladimir Poutine. Celui-ci a, de son côté, ordonnée publiquement aux amiraux russes de considérer la flotte française comme une « alliée » dans le combat contre l’EI et, en conséquence, de coordonner le mieux possible leurs efforts avec elle. C’est l’attentat perpétré dans le Sinaï égyptien contre l’Airbus de Metrojet reliant la station balnéaire de Charm El-Cheikh à Saint-Pétersbourg, dans lequel ont péri 224 touristes et membres d’équipage russes, qui a décidé le président russe à lancer des bombardements massifs en Syrie.
L’attentat de Charm El-Cheikh et celui du 13 novembre ont modifié le jeu diplomatique. Paris et Moscou s’emploient à réorganiser la coalition internationale contre l’EI. David Cameron, a annoncé qu’il étendrait à la Syrie – sous réserve d’approbation par le Parlement britannique – l’action de la Royal Air Force (RAF), jusque-là cantonnée à l’Irak. Mais les bombardements aériens ne suffiront pas à éradiquer l’EI. Il est urgent d’étoffer les troupes au sol constituées par l’armée gouvernementale syrienne (usée), les milices chiites et celles du Hezbollah. Par crainte de s’embourber comme en Afghanistan et en Irak, Occidentaux et Russes ne veulent pas en envoyer (hormis des éléments des « troupes spéciales »). Aussi Poutine essaie-t-il d’obtenir un supplément de troupes au sol de la part de l’Iran. Certes, de nombreux points de désaccord subsistent entre les protagonistes de la lutte anti-EI. Washington ne semble pas remettre en question aussi fortement que Paris son rejet d’Assad. Autre complication : le 24 novembre, la Turquie (en réalité complice de l’EI dont elle écoule le pétrole et laisse passer les recrues) a abattu un avion russe coupable d’avoir survolé son territoire pendant 20 secondes pour les besoins de sa mission de bombardement sur une zone syrienne limitrophe peuplée de rebelles turkmènes qu’elle protège. Ankara a saisi l’OTAN de cette affaire… Les dirigeants occidentaux croient encore que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est leur allié.

Le Quartet tunisien prix Nobel de la Paix

Une vive crainte de voir le processus démocratique tunisien naufrager : voilà ce que signifie l’attribution du Prix Nobel de la paix 2015 à un « Quartet » d’organisations démocratiques tunisiennes. L’entité lauréate est constituée de deux syndicats – l’Union générale du travail tunisien (UGTT), représentant les salariés, et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), qui est patronale – ainsi que de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et de l’Ordre national des avocats. Ces quatre organisations ont joué un rôle capital dans le sauvetage de la « Révolution de jasmin », unique survivante du Printemps arabe.

Quand les islamistes étaient au pouvoir

C’est celle-là qui inaugura celui-ci en 2011. Dans un premier temps, elle déboucha sur un cauchemar islamiste. Le 23 octobre 2011, la première élection démocratique de l’histoire de la Tunisie, consacrée à la désignation des membres de l’Assemblée nationale constituante (ANC) sous l’emprise du parti Ennahda (Mouvement de la Renaissance), émanation des Frères musulmans, et des salafistes. Hamadi Jebali, Premier ministre (c’était alors la fonction gouvernementale dominante) issu d’Ennahda, forma un gouvernement de coalition (la Troïka) avec deux formations laïques : le Congrès pour la République (CPR) – dont le chef, Moncef Marzouki, devint président de la Tunisie -, et Ettakatol. Ennahda était maître de ce gouvernement. Ceci dans la patrie d’Habib Bourguiba, fondateur de l’État laïc…
Ennahda exerça le pouvoir avec une grande bienveillance pour les salafistes, les laissant menacer et agresser les universitaires laïcs, les artistes « blasphémateurs », les vendeurs d’alcool, les tenanciers de boîtes de nuit, les femmes « impudiques »… Le 14 septembre 2012, le ministère de l’Intérieur, aux mains d’Ennahda, attendit plusieurs heures avant de donner l’ordre aux forces de sécurité de disperser une foule déchaînée d’islamistes radicaux prenant d’assaut l’ambassade des États-Unis à Tunis. Le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, s’attendrissait sur les exactions des nervis salafistes : « Ce sont nos enfants », disait-il.
Le 6 février 2013, ces « enfants » assassinèrent Chokri Belaïd, personnalité d’opposition laïque très en vue, membre de l’Ordre national des avocats de Tunisie. « Ministère de l’Intérieur, ministère terroriste ! », scandèrent des manifestants après l’annonce de la mort de Belaïd. Le 25 juillet de la même année, un autre opposant renommé, Mohamed Brahmi, président du Courant populaire, fut assassiné à son tour. Un djihadiste franco-tunisien, Boubaker Al Hakim, dit Habou Mouqatel, se réclamant de l’État islamique (EI), a revendiqué par vidéo ces deux meurtres.

La démocratie par Le Dialogue national

Alors, surmontant leurs dissensions, l’UTICA et l’UGTT, auxquelles se joignirent la LTDH et l’Ordre des avocats, lancèrent « le Dialogue national » pour faire aboutir la démocratisation tunisienne. Il en résulta une feuille de route exigeant le départ de la troïka gouvernementale issue des élections de la Constituante, l’instauration d’un exécutif de technocrates et l’organisation d’élections législatives et présidentielle. La pression émanant du Dialogue national, les manifestations de rue de l’opposition et le précédent de la reprise du pouvoir par l’armée en Égypte (qui a destitué le président islamiste Mohamed Morsi), intimidèrent Ennahda qui lâcha du lest : le 26 janvier 2014, trois ans après la Révolution de jasmin, l’ANC – pourtant dominée par les islamistes – se résolut à voter une constitution laïque. Puis le mouvement laïc Nidaa Tounès domina les législatives du 26 octobre 2014 avec 85 sièges contre 69 pour Ennahda, et forma avec ce dernier un gouvernement de coalition. Il s’ensuivit l’élection présidentielle du 23 novembre 2014, qui a porté à la présidence de la République (transformée en clé de voûte par la nouvelle constitution) un ancien ministre de Ben Ali, Beli Caïd Essebsi.

Le terrorisme sabote l’économie tunisienne

Qu’à cela ne tienne ! Les salafistes s’emploient à contourner par la violence ce (relatif) échec électoral de l’islamisme radical. Ils mènent une guérilla contre l’armée dans les monts Chambi, au centre ouest de la Tunisie. Ils contrôlent plusieurs camps d’entraînement dans le pays. Et surtout, ils torpillent l’économie tunisienne par de sanglants attentats. Ceux du musée du Bardo le 18 mars 2015 (24 morts dont 21 touristes étrangers), et de Souss le 26 juin (39 morts dont 38 étrangers) ont porté le coup de grâce à une industrie touristique déjà minée par le climat d’insécurité ayant résulté de la chute de Ben Ali. Cette industrie représentait près d’un cinquième du PIB tunisien. La croissance économique de l’année 2015 n’atteindra pas le 1% initialement annoncé officiellement tandis que 46,9% des diplômés ne trouvent pas de travail. D’abord issus pour la plupart du groupe Okba Ibn-Naffa, émanant d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) qui opérait surtout à partir de l’Algérie, les salafistes tunisiens se rallient progressivement à l’EI en pleine expansion dans la Libye voisine qui leur sert de base arrière principale. Ils savent qu’un effondrement économique rabattrait en nombre vers les rangs djihadistes une jeunesse privée de tout débouché économique. Les lauréats du Quartet le savent aussi. Le 16 octobre, du Centre de conférences de Deauville, Wided Bouchamaoui, président de l’UTICA et brillante femme d’affaires, déclara : « Nous avons besoin de relancer l’économie. Nous avons besoin de partenaires, que nous serons heureux d’accueillir en Tunisie. Nous avons besoin des investisseurs étrangers, de nos amis. » Cet appel aux investisseurs étrangers, les autres membres du Quartet, et l’ensemble des décideurs tunisiens le lancent également avec insistance.
Hélas, l’horizon économique tunisien est bien sombre. Faire revenir les touristes et attirer les investisseurs étrangers semble une gageure après le traumatisme des attentats de cette année. Certes, pour les rassurer, l’effort sécuritaire est en voie d’intensification, grâce à la loi antiterroriste votée en juillet, au quadruplement de l’aide militaire française annoncé le 5 octobre par Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense (10 millions d’euros par an en 2016 et 2017 contre 2,5 millions actuellement), et au doublement de l’aide militaire américaine en 2016 (99 millions de dollars, soit 88,5 millions d’euros, au lieu de 40 millions de dollars, soit 35 millions d’euros, de 2011 à 2014). Cela suffira-t-il à déjouer toutes les tentatives d’attentats à venir dans un pays qui détient le plus haut pourcentage de ressortissants faisant le djihad au Proche-Orient – 3000 sur 10 millions d’habitants ? Et qui est bordé par le chaudron djihadiste libyen irradiant vers la bande sahélo-saharienne et l’Afrique sub-saharienne et menaçant à terme toute l’Afrique du Nord ?

L’économie mondiale : de moins en moins porteuse

L’évolution de la situation économique tunisienne influera de façon déterminante sur les rapports de force entre les tenants d’une démocratie laïque et apaisée et les fanatiques du djihad. Les décideurs du pays doivent relever un incommensurable défi : au-delà des efforts sécuritaires, redonner une belle santé génératrice de plein emploi à leur économie en nageant à contre-courant de l’économie mondiale en plein ralentissement.
L’intervention massive des États et des banques centrales a jugulé la crise de 2008 déclenchée par l’éclatement de la bulle immobilière américaine. Mais ces gigantesques injections de liquidités irriguent peu les économies réelles occidentales. La croissance en Europe de l’Ouest, peu dynamisée par les injections de liquidités de la Banque centrale européenne (BCE) et la baisse de l’euro et du pétrole, est attendue à 1,5% pour l’année 2015. Les injections massives de liquidités ont principalement regonflé des bulles spéculatives qui finiront par éclater sans que les États surendettés soient à même, cette fois-ci, d’éteindre l’incendie. Le moteur américain regagne des tours, mais à un niveau décevant par rapport aux gigantesques mesures de relance budgétaires, et monétaire (trois quantitative easing – QE – de la Banque centrale -Fed) mises en œuvre après la crise de 2008. La croissance du PIB était de 2,4% en 2014.
Ces dernières années, l’opinion dominante voyait dans les pays émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) les nouveaux moteurs de la croissance mondiale. Leur masse est devenue impressionnante : 50% du PIB mondial. Le plus important d’entre eux, la Chine, représente 13% du PIB mondial. Mais voilà, sitôt la crise grecque (provisoirement) jugulée, la tempête financière s’est portée sur la Chine, deuxième économie mondiale, première en termes de parité de pouvoir d’achat (elle a dépassé celle des États-Unis l’année dernière selon ce critère). En cette année 2015, les mauvaises nouvelles arrivent de Chine en avalanche.
Après la récession de 2009, la Chine avait mis en œuvre un plan de relance de près de 800 milliards de dollars. Il avait largement profité aux pays fortement exportateurs de matières premières (Russie, Australie, Brésil, Argentine, pétromonarchies du Golfe…) et de machines-outils et autres produits industriels (Allemagne, Japon). La Chine apparaissait comme la locomotive de l’économie mondiale.
Mais une bulle immobilière représentant 15% du PIB s’était formée en Chine. Au premier trimestre 2015, elle a éclaté, appauvrissant les classes moyennes chinoises en plein essor.
Pour surmonter la crise immobilière et la faiblesse des rendements obligataires, les épargnants chinois, encouragés par leur gouvernement, se sont portés vers les marchés boursiers. Il en résulta une bulle boursière qui atteignit son plus haut niveau en juin dernier. En juillet, l’indice Shangaï Composite perdit brutalement 30% de sa valeur (au moins 1000 milliards d’euros de capitalisation boursière), saccageant l’épargne de 100 millions d’actionnaires individuels chinois, qui détiennent 80% de la capitalisation boursière (au lieu de 10% pour les épargnants à la Bourse de Paris). Le krach boursier chinois se propagea aux places financières du reste de l’Asie, des États-Unis et de l’Europe.
La consommation intérieure chinoise tant espérée pour relayer celle, plus ou moins anémiée, de l’Occident, n’est pas au rendez-vous. Les hausses de salaires (+10% en 2014) profitent beaucoup plus à l’épargne qu’à la consommation intérieure tout en augmentant les coûts de production, ce qui incite des entreprises occidentales à déménager leur production vers d’autres pays aux devises plus faibles comme le Bangladesh, le Cambodge, le Vietnam.
Désormais il faut s’attendre à la survenue d’une crise bancaire chinoise. Au cours de ces derniers mois, la Banque centrale – appelée Banque populaire chinoise (BPC) – a intensifié sa politique de prêts aux entreprises et aux particuliers, au point que le montant des prêts qui ne pourront jamais être remboursés a dépassé les 1000 milliards de yuans (140 milliards d’euros). À quoi il faut ajouter les prêts du shadow banking, ce système financier parallèle et opaque qui a largement contribué au financement de la croissance chinoise, mais dont les ratios de solvabilité sont inférieurs à ceux des banques traditionnelles. Cette situation va inexorablement déboucher sur un gigantesque krach bancaire chinois.
Bien qu’encensée naguère comme la locomotive de l’économie mondiale, la Chine n’a pas cessé de dépendre de la consommation occidentale, qui ne s’est jamais vraiment remise de la crise de 2008. Les exportations de la Chine sont en train de ralentir malgré les dévaluations successives du yuan. La plupart des économistes évaluent la croissance du PIB à 4% pour 2015, au lieu des 7% officiellement proclamés par Pékin. Et encore… Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis, prévoit 2% seulement. Pékin a l’habitude de travestir ses performances économiques. Ainsi, chaque année, les chiffres de la consommation d’énergie en Chine correspondent à une croissance du PIB moindre que celle officiellement annoncée. Les statistiques du commerce extérieur au départ de Chine sont supérieures à celles enregistrées à destination.
La crise financière de la Chine risque de l’entraîner dans une crise politique, facteur supplémentaire d’instabilité financière.
Le ralentissement de la croissance de l’économie chinoise diminue ses besoins en matières premières, donc le volume et le prix de celles que lui vendent les autres pays du BRICS, notamment le Brésil et la Russie, et d’autres pays fournisseurs comme l’Australie. Elle réduit aussi sa demande en biens industriels (machines-outils, automobiles), ce qui freine les exportations allemandes et japonaises. Elle inquiète les Bourses. Le spectre d’une déflation généralisée se profile. Le cercle vicieux d’une récession mondiale s’amorce.
La crise financière chinoise pourrait donc frapper l’Occident. Le sauvetage des banques réalisé par les États en 2008 ne pourrait être réédité, parce que la plupart sont surendettés.

Dans un tel contexte, le redressement économique de la Tunisie s’annonce problématique. C’est susceptible de mettre en péril la démocratie laïque qu’elle est parvenue à instaurer en surmontant de terribles obstacles. Le déferlement de la misère pourrait ternir le prestige de ce système politique et ouvrir les portes du pouvoir à l’islamisme radical substitué à une voie économique obstruée. Cet islamisme de gouvernement n’aurait rien d’autre à proposer qu’une fuite en avant dans une surenchère djihadiste dirigée contre les « mécréants » de l’intérieur et de l’étranger. Ce phénomène compensatoire serait le fait de beaucoup d’autres pays s’ils devenaient eux aussi la proie d’une crise économique aiguë.

Deux projets de société incompatibles

La violence gagne l’Égypte et la Tunisie. Dans les deux cas, deux peuples s’affrontent : l’un veut la séparation de l’État et de la religion, et des libertés publiques analogues à celles des démocraties occidentales ; l’autre veut l’instauration de la charia (loi islamique) dans le cadre d’un État fusionnant le politique et le religieux.
Ce sont deux projets de société incompatibles. Cet antagonisme installe une situation de guerre civile en Égypte et en Tunisie. L’Égypte est la plus « avancée » dans ce processus. La Tunisie s’y engage à la suite de l’assassinat du député de gauche et opposant Mohamed Brahmi, qui a fait écho à celui d’un autre opposant, Chokri Belaïd, perpétré en février dernier.
Dans les deux pays, une violente réaction allergique est née de l’action de réislamisation des institutions et de la société par des gouvernements des Frères musulmans issus des urnes. En Égypte, l’armée a renversé le président Morsi avec l’assentiment de ceux des Égyptiens qui rejetaient la constitution d’inspiration islamiste votée par référendum en décembre 2012, ni l’islamisation systématique de l’État et des médias. De sanglants combats de rue les opposent aux partisans de Mohammed Morsi, qui exigent que l’armée le rétablisse dans ses fonctions. En Tunisie, l’incapacité de l’Assemblée nationale constituante (ANC) a voter une constitution (à cause de ses éléments islamistes), alors que cela aurait dû être fait le 23 octobre 2012 (au terme d’un an de délibérations) révolte les tenants de la laïcité. Ils voient dans cette procrastination une manœuvre d’Ennahda, le parti islamiste qui domine le gouvernement, visant à se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible et à profiter du pourrissement de la situation. C’est la stratégie du chaos.

Crise économique et violence islamiste

La montée de la violence torpille les économies égyptienne et tunisienne : tourisme en berne, investisseurs découragés… Cela dans le cadre d’une crise économique mondiale qui va entrer dans sa phase aiguë. C’est pourquoi le bilan économique des technocrates du gouvernement provisoire, non islamiste, mis en place par l’armée au Caire, ne pourra être que désastreux. Celui d’un éventuel gouvernement non islamiste en Tunisie, aussi.
La guerre civile s’accentuera dans ces deux pays. Leurs armées, sous dépendance américaine, n’installeront sans doute pas au pouvoir des dictateurs réprimant implacablement les islamistes. Ceux-ci entretiendront un climat de violence. À terme, ce sont eux qui tireront les marrons du feu et leur composante salafiste sera projetée sur l’avant-scène.

Hors contrôle et proche de son paroxysme, la crise économique dope les extrémismes et catalyse la Troisième Guerre mondiale comme la crise de 1929 le fit de la précédente. Déjà, les orages de la guerre tonnent du Sahel à la mer de Chine en passant par les Proche et Moyen Orients.

La guerre civile syrienne contamine les pays voisins. Tout près d’avoir l’arme atomique malgré l’embargo économique, l’Iran va au devant d’un bombardement israélo-américain. Il est l’épicentre d’un affrontement entre le chiisme, appuyé par la Russie et la Chine, et le sunnisme adossé aux pétromonarchies du Golfe, à la Turquie, à l’Occident. L’hégémonisme régional iranien y sombrera.

Aujourd’hui, le sunnisme fait cause commune avec l’Occident contre « l’arc chiite ». Demain il se retournera ouvertement contre son grand allié sous l’impulsion de l’intégrisme religieux financé par les pétromonarchies du Golfe, qui aura accaparé les appareils d’Etat par les urnes ou la terreur. Le djihad sunnite se déploie déjà en Afrique, devenue une base arrière.

Le conflit islam-Occident happera le reste du monde. Une guerre indo-pakistanaise enflammera l’Asie. L’Occident et ses alliés, le Japon et l’Inde, affronteront la Chine et l’islam. La Russie pourrait quitter le camp antioccidental pour bâtir une forteresse continentale avec l’Europe. C’est un enjeu vital pour celle-ci, qui brade ses budgets militaires alors que les forces américaines s’éloignent vers le Pacifique.

Un terrorisme à fort pouvoir destructeur adossé aux appareils d’Etat et l’emploi d’armes de destruction massive caractériseront la Troisième Guerre mondiale.

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Les artistes persécutés par les islamistes

Les artistes et auteurs tunisiens reçoivent des menaces de mort par téléphone et SMS, leurs portraits circulent sur facebook accompagnés de leur nom, de leur adresse et de la mention « dead or alive ». Leurs persécuteurs ? Des islamistes radicaux qui les accusent de « blasphème ».
Une exposition de peintures – l’édition 2012 du Printemps des arts, au palais Abdelia, à la Marsa, du 1er au 10 juin – plongea la Tunisie dans le chaos : peu avant la mi-juin, plusieurs villes furent, durant quelques jours, le théâtre de violentes émeutes fomentées par des groupes salafistes « pour défendre les valeurs du sacré ». Dévots estimant que les œuvres du Printemps des arts offensaient la religion musulmane et jeunes chômeurs avides de pillage s’y cotoyèrent dans des confrontations violentes avec les forces de l’ordre. Le gouvernement ordonna le couvre-feu. Bilan de ce chaos : un mort, plusieurs centaines de blessés, des postes de police incendiés, des bars saccagés…

Les artistes abandonnés par le pouvoir et la justice

Le gouvernement, dominé par le parti « islamo-conservateur » Ennahda qui se dit modéré, n’a pas condamné les menaces de mort adressées aux artistes. Bien au contraire, le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a rejeté la faute sur ces derniers : « L’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût, et artistiquement médiocres qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie, il n’a pas à être révolutionnaire, il doit être beau. » Conformément à cette conception totalitaire de l’art, le parti Ennahdha a voté une motion interne souhaitant la criminalisation des « atteintes au sacré ».
Les violences déclenchées par l’exposition de peinture du Printemps des arts firent écho à celles provoquées par le film Persépolis. La diffusion par la chaîne de télévision Nessma de ce film franco-iranien où figure une représentation d’Allah – c’est interdit par l’islam – avait exaspéré les islamistes radicaux. Il s’en était suivi de violents affrontements entre eux et les partisans de la laïcité. Les extrémistes avaient tenté d’envahir le siège de Nessma. Le PDG de la chaîne, Nabil Karoui, avait essayé d’éteindre l’incendie en présentant publiquement ses excuses au peuple tunisien pour la diffusion de la séquence litigieuse. Malgré cette reculade, les islamistes maintinrent leur action en justice contre lui pour « atteinte au sacré ». Il a été condamné en première instance à une amende de 1200 euros. Motif : « la diffusion d’un film troublant l’ordre public et portant atteinte aux bonnes mœurs ». Comme pour l’exposition de peintures, la justice a donné tord à l’homme de l’art et non pas aux extrémistes religieux. Les tribunaux d’État s’inféodent progressivement à la charia.

Le face-à-face des deux Tunisies

Depuis que la révolution a eu raison de Ben Ali, les salafistes tunisiens multiplient les démonstrations de force pour contraindre la population à vivre selon les préceptes de la charia. C’est le prosélytisme religieux par la terreur. Ainsi, en mai dernier, les bars de Sidi Bouzid – berceau du soulèvement populaire de 2011 – baissèrent leur rideau sous la pression des islamistes. Le 26 de ce même mois, à Jendouba, au nord-ouest du pays, une troupe déchaînée de « barbus » armés de couteaux, de sabres et de cocktails Molotov attaqua plusieurs bâtiments. Ils étaient furieux parce que plusieurs salafistes ayant agressé des citoyens avaient été arrêtés par la police.
L’inquisition islamiste resserre son étau sur la Tunisie : insultes, menaces et agressions contre les cinémas, les théâtres, les débits de boisson, les boîtes de nuit, les passantes aux tenues jugées provocantes… La meute des islamistes radicaux, dont la plupart étaient incarcérés avant la révolution, est lâchée sur la société tunisienne. Deux Tunisies se retrouvent ainsi face-à-face : celle des libertés et celle de la charia (loi islamique).

Ennahdha face aux surenchères salafistes

Ennahdha, qui est à la tête de la coalition gouvernementale, est écartelée entre son partenariat avec les partis modérés et les surenchères de la mouvance radicale. Les groupes salafistes tels que Ansar al-charia (les partisans de la charia) accusent Ennahdha de mollesse et de compromission avec les valeurs occidentales. Ils somment Ennahdha de choisir « entre l’islam et les ennemis de l’islam ». Ils se font l’écho des propos d’Ayem el-Zawahiri, le nouvel émir d’Al-Qaïda, accusant Ennahdha « d’inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’État américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe ».
La mouvance radicale tunisienne appelle la population au soulèvement contre « les atteintes à la religion ». Depuis janvier 2011, les salafistes tunisiens ont déjà mis la main sur 400 des 5000 mosquées du pays. Ils tissent aussi méthodiquement leur toile dans l’enseignement. Ils veulent faire de la Tunisie une théocratie sunnite, tournée vers les Lieux saints de la Mecque et la prestigieuse Turquie d’Erdogan.
Quel camp Ennahdha choisit-elle ? Mise en échec par la crise économique en tant que parti de gouvernement, Ennahdha se garde bien de renforcer l’État de droit contre les extrémistes : elle préfère dispenser des compensations symboliques, celles-là même qui plaisent aux courants fondamentalistes. Elle joue la carte de la réislamisation, conformément à sa vocation initiale.

La crise économique joue contre la démocratie

Les extrémistes exercent un pouvoir de séduction sur les jeunes chômeurs des quartiers pauvres. Le marasme de l’économie tunisienne leur fournit des troupes de plus en plus nombreuses. C’est un cercle vicieux : le tourisme, qui était l’un des piliers de l’économie tunisienne, ne s’est toujours pas remis de la révolution parce que le calme n’est pas revenu. Pour la même raison, le marché immobilier s’effondre et maints investisseurs retirent discrètement leurs capitaux.
En outre, la rechute de l’économie mondiale handicape inévitablement l’économie tunisienne. C’est là un problème central : la surenchère islamiste ne pourra que prospérer sur le terreau de la misère. Entrant dans sa phase aiguë, la crise économique mondiale va ruiner les chances d’un redressement rapide de l’économie tunisienne. Et gonfler les rangs des islamistes radicaux.
Certes, les courants démocratiques et libéraux attachés au pluralisme politique et culturel et aux libertés publiques représentent une fraction majoritaire de la société tunisienne, parmi les femmes, les jeunes, les fonctionnaires… Les classes moyennes sont le vecteur le plus important de ces valeurs. Mais que pourront-elles face à une déferlante islamiste populaire impulsée par la crise économique ? Leur propre paupérisation exposera certaines de leurs composantes à la tentation islamiste. En outre, les radicaux intensifieront l’usage de la terreur, dont on voit déjà les premières manifestations. La terreur est un élément clé des processus de captation du pouvoir par les islamistes radicaux. L’Iran en est un exemple : c’est par la terreur que l’ayatollah Rouhollah Khomeiny a écarté du pouvoir ses alliés (marxistes, libéraux…) de la révolution de 1979, et que son successeur, l’ayatollah Ali Khamenei, a étouffé la Révolution verte de 2009. Pourtant, la société iranienne comporte, elle aussi, une vaste classe moyenne et les aspirations à une démocratie pluraliste y sont fortes. Mais le pouvoir de la terreur est immense…
L’arrivée de la crise économique en Tunisie avait été le détonateur de la révolution dans ce pays l’année dernière. Mais les développements de la crise économique dévient le cours de la révolution au profit de la mouvance salafiste. L’opinion islamiste tunisienne est estimée à un peu plus d’un tiers des votants, qui eux-mêmes constituent la moitié de la population. Ce pourcentage est appelé à augmenter avec la rapide montée du chômage et le renchérissement du prix des denrées alimentaires. Le fondamentalisme islamiste – représenté par Ennahdha et les partis de la mouvance radicale financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar – pourrait être le grand gagnant des élections générales de mars 2013.

Semailles laïques, moissons islamistes

L’Occident considérait la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali comme un paradigme de modernité au sein du monde arabo-musulman, notamment pour l’essor de la laïcité et le statut de la femme. Certes, l’autoritarisme du régime (par ailleurs corrompu) bridait la vie politique et certaines libertés publiques, mais leur épanouissement à venir semblait inscrit dans les astres. En attendant cette apothéose, les mœurs se libéralisaient, les touristes et les investisseurs étrangers affluaient, l’économie prospérait.
La naissance du Printemps arabe en Tunisie conforta cette vision optimiste de l’avenir. Une vision élargie à l’ensemble des pays musulmans, qui semblaient voués à la contagion démocratique.
Mais cet optimisme a été démenti par les résultats des élections législatives tunisiennes d’octobre 2011 ayant porté au pouvoir le parti islamiste Ennahdha. Ils ont stupéfié la mouvance laïque tunisienne elle-même, qui avait sous-estimé l’ampleur du radicalisme religieux dans son pays.
Les progrès de l’islamisme radical dans un pays aussi moderne que la Tunisie laissent deviner ce qu’ils pourront être dans des pays musulmans beaucoup moins avancés en termes socio-économiques, au cours de la phase aiguë de la crise économique mondiale qui s’annonce.

En Libye, le printemps arabe tourne au drame : Kadhafi, qui a cessé de prendre ses ordres en Occident, a organisé une répression radicale de la rébellion sans s’encombrer d’inhibitions droits-de-l’hommistes. Résultat : les affrontement sont sanglants, la situation indécise. Outre sa garde personnelle, il s’appuie sur 30 000 mercenaires recrutés notamment dans divers pays d’Afrique, d’un niveau militaire souvent fort médiocre : ce pourrait être un facteur d’échec pour lui. En face, il y a plus islamiste que lui. Si cette révolution l’emporte, elle pourrait déboucher sur l’avènement d’un gouvernement d’inspiration théocratique comme celui de Téhéran.

Un nouveau choc pétrolier

Les Américains sont tentés par une opération militaire visant à destituer Kadhafi et à installer un gouvernement pro-occidental visant à préserver leurs intérêts pétroliers. Ceux-ci sont, en effet, menacés par les désordres libyens qui ont fait dépassé au cours du pétrole la barre symbolique des 100 euros. Les investisseurs s’inquiètent aussi d’une contagion des troubles à l’Arabie saoudite : des manifestations de chiites ont agité l’Est du pays. Alan Duncan, ancien trader du pétrole devenu ministre du Développement international, estime que la crise arabe pourrait porter le prix du baril de brut à 200 dollars, voire 250 dollars en cas d’attaques terroristes sur les installations pétrolières.
Un nouveau choc pétrolier menace la fragile reprise économique mondiale. Voilà un effet rétroactif de la géopolitique sur la crise économique mondiale. Jusque-là, celle-ci avait joué le rôle de déclencheur dans les révolutions arabes : la hausse des prix du sucre et de l’huile avait exaspéré les populations tunisienne et égyptienne, provoquant leur mise en mouvement. Cette dernière a, elle-même, commencé à déstabiliser les économies de ces pays, entrées dans un maelström de grèves et de revendications salariales propres à leur faire perdre leur avantage compétitif dans la mondialisation, et d’agitation politique de nature à effrayer les investisseurs en tout genre. Les tours-opérateurs français déplorent une diminution des réservations touristiques pour la Tunisie de 60 à 70 % par rapport à l’an dernier. Bien que préservées pour l’instant de la vague révolutionnaire, la Syrie et la Jordanie enregistrent une diminution de moitié de leurs réservations. Les pays européens en profitent : les réservations pour la Grèce et l’Espagne ont bondi de 70 %. Les économies des pays arabo-musulmans qui sont largement tributaires du tourisme sont frappées de plein fouet par « le printemps des peuples arabes ». La paupérisation qui menace ces pays multiplie les risques d’échec pour les « gouvernements démocratiques » au profit des islamistes radicaux.

L’affrontement Islam-Occident à venir

Le dévissage des économies égyptienne et tunisienne provoqué par le printemps arabe sera sans conséquence sur la reprise mondiale : ces économies, principalement fondées sur le tourisme, l’immobilier et l’aide internationale, pèsent peu à l’échelle de la planète. Il n’en va pas de même pour la Libye, quatrième producteur de pétrole de l’Afrique. Les pays arabo-musulmans détiennent plus des deux tiers des gisements pétroliers mondiaux : l’instabilité qui se propage dans ces pays est de nature à emballer toujours plus le prix des hydrocarbures.
Aussi les Américains sont-ils tentés par une intervention militaire en Libye : ils rapprochent leur flotte de ses côtes. Mais voilà : il est à craindre qu’un débarquement occidental, fût-il sous l’égide de l’ONU, soit interprété par « la rue arabe » comme une guerre de conquête menée par l’Occident. C’est que la psyché collective dans le monde arabo-musulman se tourne progressivement contre l’Occident, de plus en plus perçu non comme un modèle, mais comme un ennemi. Ce sont les prémisses du choc Islam-Occident à venir.

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