Tunisie


Deux projets de société incompatibles

La violence gagne l’Égypte et la Tunisie. Dans les deux cas, deux peuples s’affrontent : l’un veut la séparation de l’État et de la religion, et des libertés publiques analogues à celles des démocraties occidentales ; l’autre veut l’instauration de la charia (loi islamique) dans le cadre d’un État fusionnant le politique et le religieux.
Ce sont deux projets de société incompatibles. Cet antagonisme installe une situation de guerre civile en Égypte et en Tunisie. L’Égypte est la plus « avancée » dans ce processus. La Tunisie s’y engage à la suite de l’assassinat du député de gauche et opposant Mohamed Brahmi, qui a fait écho à celui d’un autre opposant, Chokri Belaïd, perpétré en février dernier.
Dans les deux pays, une violente réaction allergique est née de l’action de réislamisation des institutions et de la société par des gouvernements des Frères musulmans issus des urnes. En Égypte, l’armée a renversé le président Morsi avec l’assentiment de ceux des Égyptiens qui rejetaient la constitution d’inspiration islamiste votée par référendum en décembre 2012, ni l’islamisation systématique de l’État et des médias. De sanglants combats de rue les opposent aux partisans de Mohammed Morsi, qui exigent que l’armée le rétablisse dans ses fonctions. En Tunisie, l’incapacité de l’Assemblée nationale constituante (ANC) a voter une constitution (à cause de ses éléments islamistes), alors que cela aurait dû être fait le 23 octobre 2012 (au terme d’un an de délibérations) révolte les tenants de la laïcité. Ils voient dans cette procrastination une manœuvre d’Ennahda, le parti islamiste qui domine le gouvernement, visant à se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible et à profiter du pourrissement de la situation. C’est la stratégie du chaos.

Crise économique et violence islamiste

La montée de la violence torpille les économies égyptienne et tunisienne : tourisme en berne, investisseurs découragés… Cela dans le cadre d’une crise économique mondiale qui va entrer dans sa phase aiguë. C’est pourquoi le bilan économique des technocrates du gouvernement provisoire, non islamiste, mis en place par l’armée au Caire, ne pourra être que désastreux. Celui d’un éventuel gouvernement non islamiste en Tunisie, aussi.
La guerre civile s’accentuera dans ces deux pays. Leurs armées, sous dépendance américaine, n’installeront sans doute pas au pouvoir des dictateurs réprimant implacablement les islamistes. Ceux-ci entretiendront un climat de violence. À terme, ce sont eux qui tireront les marrons du feu et leur composante salafiste sera projetée sur l’avant-scène.

Hors contrôle et proche de son paroxysme, la crise économique dope les extrémismes et catalyse la Troisième Guerre mondiale comme la crise de 1929 le fit de la précédente. Déjà, les orages de la guerre tonnent du Sahel à la mer de Chine en passant par les Proche et Moyen Orients.

La guerre civile syrienne contamine les pays voisins. Tout près d’avoir l’arme atomique malgré l’embargo économique, l’Iran va au devant d’un bombardement israélo-américain. Il est l’épicentre d’un affrontement entre le chiisme, appuyé par la Russie et la Chine, et le sunnisme adossé aux pétromonarchies du Golfe, à la Turquie, à l’Occident. L’hégémonisme régional iranien y sombrera.

Aujourd’hui, le sunnisme fait cause commune avec l’Occident contre « l’arc chiite ». Demain il se retournera ouvertement contre son grand allié sous l’impulsion de l’intégrisme religieux financé par les pétromonarchies du Golfe, qui aura accaparé les appareils d’Etat par les urnes ou la terreur. Le djihad sunnite se déploie déjà en Afrique, devenue une base arrière.

Le conflit islam-Occident happera le reste du monde. Une guerre indo-pakistanaise enflammera l’Asie. L’Occident et ses alliés, le Japon et l’Inde, affronteront la Chine et l’islam. La Russie pourrait quitter le camp antioccidental pour bâtir une forteresse continentale avec l’Europe. C’est un enjeu vital pour celle-ci, qui brade ses budgets militaires alors que les forces américaines s’éloignent vers le Pacifique.

Un terrorisme à fort pouvoir destructeur adossé aux appareils d’Etat et l’emploi d’armes de destruction massive caractériseront la Troisième Guerre mondiale.

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Les artistes persécutés par les islamistes

Les artistes et auteurs tunisiens reçoivent des menaces de mort par téléphone et SMS, leurs portraits circulent sur facebook accompagnés de leur nom, de leur adresse et de la mention « dead or alive ». Leurs persécuteurs ? Des islamistes radicaux qui les accusent de « blasphème ».
Une exposition de peintures – l’édition 2012 du Printemps des arts, au palais Abdelia, à la Marsa, du 1er au 10 juin – plongea la Tunisie dans le chaos : peu avant la mi-juin, plusieurs villes furent, durant quelques jours, le théâtre de violentes émeutes fomentées par des groupes salafistes « pour défendre les valeurs du sacré ». Dévots estimant que les œuvres du Printemps des arts offensaient la religion musulmane et jeunes chômeurs avides de pillage s’y cotoyèrent dans des confrontations violentes avec les forces de l’ordre. Le gouvernement ordonna le couvre-feu. Bilan de ce chaos : un mort, plusieurs centaines de blessés, des postes de police incendiés, des bars saccagés…

Les artistes abandonnés par le pouvoir et la justice

Le gouvernement, dominé par le parti « islamo-conservateur » Ennahda qui se dit modéré, n’a pas condamné les menaces de mort adressées aux artistes. Bien au contraire, le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a rejeté la faute sur ces derniers : « L’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût, et artistiquement médiocres qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie, il n’a pas à être révolutionnaire, il doit être beau. » Conformément à cette conception totalitaire de l’art, le parti Ennahdha a voté une motion interne souhaitant la criminalisation des « atteintes au sacré ».
Les violences déclenchées par l’exposition de peinture du Printemps des arts firent écho à celles provoquées par le film Persépolis. La diffusion par la chaîne de télévision Nessma de ce film franco-iranien où figure une représentation d’Allah – c’est interdit par l’islam – avait exaspéré les islamistes radicaux. Il s’en était suivi de violents affrontements entre eux et les partisans de la laïcité. Les extrémistes avaient tenté d’envahir le siège de Nessma. Le PDG de la chaîne, Nabil Karoui, avait essayé d’éteindre l’incendie en présentant publiquement ses excuses au peuple tunisien pour la diffusion de la séquence litigieuse. Malgré cette reculade, les islamistes maintinrent leur action en justice contre lui pour « atteinte au sacré ». Il a été condamné en première instance à une amende de 1200 euros. Motif : « la diffusion d’un film troublant l’ordre public et portant atteinte aux bonnes mœurs ». Comme pour l’exposition de peintures, la justice a donné tord à l’homme de l’art et non pas aux extrémistes religieux. Les tribunaux d’État s’inféodent progressivement à la charia.

Le face-à-face des deux Tunisies

Depuis que la révolution a eu raison de Ben Ali, les salafistes tunisiens multiplient les démonstrations de force pour contraindre la population à vivre selon les préceptes de la charia. C’est le prosélytisme religieux par la terreur. Ainsi, en mai dernier, les bars de Sidi Bouzid – berceau du soulèvement populaire de 2011 – baissèrent leur rideau sous la pression des islamistes. Le 26 de ce même mois, à Jendouba, au nord-ouest du pays, une troupe déchaînée de « barbus » armés de couteaux, de sabres et de cocktails Molotov attaqua plusieurs bâtiments. Ils étaient furieux parce que plusieurs salafistes ayant agressé des citoyens avaient été arrêtés par la police.
L’inquisition islamiste resserre son étau sur la Tunisie : insultes, menaces et agressions contre les cinémas, les théâtres, les débits de boisson, les boîtes de nuit, les passantes aux tenues jugées provocantes… La meute des islamistes radicaux, dont la plupart étaient incarcérés avant la révolution, est lâchée sur la société tunisienne. Deux Tunisies se retrouvent ainsi face-à-face : celle des libertés et celle de la charia (loi islamique).

Ennahdha face aux surenchères salafistes

Ennahdha, qui est à la tête de la coalition gouvernementale, est écartelée entre son partenariat avec les partis modérés et les surenchères de la mouvance radicale. Les groupes salafistes tels que Ansar al-charia (les partisans de la charia) accusent Ennahdha de mollesse et de compromission avec les valeurs occidentales. Ils somment Ennahdha de choisir « entre l’islam et les ennemis de l’islam ». Ils se font l’écho des propos d’Ayem el-Zawahiri, le nouvel émir d’Al-Qaïda, accusant Ennahdha « d’inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’État américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe ».
La mouvance radicale tunisienne appelle la population au soulèvement contre « les atteintes à la religion ». Depuis janvier 2011, les salafistes tunisiens ont déjà mis la main sur 400 des 5000 mosquées du pays. Ils tissent aussi méthodiquement leur toile dans l’enseignement. Ils veulent faire de la Tunisie une théocratie sunnite, tournée vers les Lieux saints de la Mecque et la prestigieuse Turquie d’Erdogan.
Quel camp Ennahdha choisit-elle ? Mise en échec par la crise économique en tant que parti de gouvernement, Ennahdha se garde bien de renforcer l’État de droit contre les extrémistes : elle préfère dispenser des compensations symboliques, celles-là même qui plaisent aux courants fondamentalistes. Elle joue la carte de la réislamisation, conformément à sa vocation initiale.

La crise économique joue contre la démocratie

Les extrémistes exercent un pouvoir de séduction sur les jeunes chômeurs des quartiers pauvres. Le marasme de l’économie tunisienne leur fournit des troupes de plus en plus nombreuses. C’est un cercle vicieux : le tourisme, qui était l’un des piliers de l’économie tunisienne, ne s’est toujours pas remis de la révolution parce que le calme n’est pas revenu. Pour la même raison, le marché immobilier s’effondre et maints investisseurs retirent discrètement leurs capitaux.
En outre, la rechute de l’économie mondiale handicape inévitablement l’économie tunisienne. C’est là un problème central : la surenchère islamiste ne pourra que prospérer sur le terreau de la misère. Entrant dans sa phase aiguë, la crise économique mondiale va ruiner les chances d’un redressement rapide de l’économie tunisienne. Et gonfler les rangs des islamistes radicaux.
Certes, les courants démocratiques et libéraux attachés au pluralisme politique et culturel et aux libertés publiques représentent une fraction majoritaire de la société tunisienne, parmi les femmes, les jeunes, les fonctionnaires… Les classes moyennes sont le vecteur le plus important de ces valeurs. Mais que pourront-elles face à une déferlante islamiste populaire impulsée par la crise économique ? Leur propre paupérisation exposera certaines de leurs composantes à la tentation islamiste. En outre, les radicaux intensifieront l’usage de la terreur, dont on voit déjà les premières manifestations. La terreur est un élément clé des processus de captation du pouvoir par les islamistes radicaux. L’Iran en est un exemple : c’est par la terreur que l’ayatollah Rouhollah Khomeiny a écarté du pouvoir ses alliés (marxistes, libéraux…) de la révolution de 1979, et que son successeur, l’ayatollah Ali Khamenei, a étouffé la Révolution verte de 2009. Pourtant, la société iranienne comporte, elle aussi, une vaste classe moyenne et les aspirations à une démocratie pluraliste y sont fortes. Mais le pouvoir de la terreur est immense…
L’arrivée de la crise économique en Tunisie avait été le détonateur de la révolution dans ce pays l’année dernière. Mais les développements de la crise économique dévient le cours de la révolution au profit de la mouvance salafiste. L’opinion islamiste tunisienne est estimée à un peu plus d’un tiers des votants, qui eux-mêmes constituent la moitié de la population. Ce pourcentage est appelé à augmenter avec la rapide montée du chômage et le renchérissement du prix des denrées alimentaires. Le fondamentalisme islamiste – représenté par Ennahdha et les partis de la mouvance radicale financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar – pourrait être le grand gagnant des élections générales de mars 2013.

Semailles laïques, moissons islamistes

L’Occident considérait la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali comme un paradigme de modernité au sein du monde arabo-musulman, notamment pour l’essor de la laïcité et le statut de la femme. Certes, l’autoritarisme du régime (par ailleurs corrompu) bridait la vie politique et certaines libertés publiques, mais leur épanouissement à venir semblait inscrit dans les astres. En attendant cette apothéose, les mœurs se libéralisaient, les touristes et les investisseurs étrangers affluaient, l’économie prospérait.
La naissance du Printemps arabe en Tunisie conforta cette vision optimiste de l’avenir. Une vision élargie à l’ensemble des pays musulmans, qui semblaient voués à la contagion démocratique.
Mais cet optimisme a été démenti par les résultats des élections législatives tunisiennes d’octobre 2011 ayant porté au pouvoir le parti islamiste Ennahdha. Ils ont stupéfié la mouvance laïque tunisienne elle-même, qui avait sous-estimé l’ampleur du radicalisme religieux dans son pays.
Les progrès de l’islamisme radical dans un pays aussi moderne que la Tunisie laissent deviner ce qu’ils pourront être dans des pays musulmans beaucoup moins avancés en termes socio-économiques, au cours de la phase aiguë de la crise économique mondiale qui s’annonce.

En Libye, le printemps arabe tourne au drame : Kadhafi, qui a cessé de prendre ses ordres en Occident, a organisé une répression radicale de la rébellion sans s’encombrer d’inhibitions droits-de-l’hommistes. Résultat : les affrontement sont sanglants, la situation indécise. Outre sa garde personnelle, il s’appuie sur 30 000 mercenaires recrutés notamment dans divers pays d’Afrique, d’un niveau militaire souvent fort médiocre : ce pourrait être un facteur d’échec pour lui. En face, il y a plus islamiste que lui. Si cette révolution l’emporte, elle pourrait déboucher sur l’avènement d’un gouvernement d’inspiration théocratique comme celui de Téhéran.

Un nouveau choc pétrolier

Les Américains sont tentés par une opération militaire visant à destituer Kadhafi et à installer un gouvernement pro-occidental visant à préserver leurs intérêts pétroliers. Ceux-ci sont, en effet, menacés par les désordres libyens qui ont fait dépassé au cours du pétrole la barre symbolique des 100 euros. Les investisseurs s’inquiètent aussi d’une contagion des troubles à l’Arabie saoudite : des manifestations de chiites ont agité l’Est du pays. Alan Duncan, ancien trader du pétrole devenu ministre du Développement international, estime que la crise arabe pourrait porter le prix du baril de brut à 200 dollars, voire 250 dollars en cas d’attaques terroristes sur les installations pétrolières.
Un nouveau choc pétrolier menace la fragile reprise économique mondiale. Voilà un effet rétroactif de la géopolitique sur la crise économique mondiale. Jusque-là, celle-ci avait joué le rôle de déclencheur dans les révolutions arabes : la hausse des prix du sucre et de l’huile avait exaspéré les populations tunisienne et égyptienne, provoquant leur mise en mouvement. Cette dernière a, elle-même, commencé à déstabiliser les économies de ces pays, entrées dans un maelström de grèves et de revendications salariales propres à leur faire perdre leur avantage compétitif dans la mondialisation, et d’agitation politique de nature à effrayer les investisseurs en tout genre. Les tours-opérateurs français déplorent une diminution des réservations touristiques pour la Tunisie de 60 à 70 % par rapport à l’an dernier. Bien que préservées pour l’instant de la vague révolutionnaire, la Syrie et la Jordanie enregistrent une diminution de moitié de leurs réservations. Les pays européens en profitent : les réservations pour la Grèce et l’Espagne ont bondi de 70 %. Les économies des pays arabo-musulmans qui sont largement tributaires du tourisme sont frappées de plein fouet par « le printemps des peuples arabes ». La paupérisation qui menace ces pays multiplie les risques d’échec pour les « gouvernements démocratiques » au profit des islamistes radicaux.

L’affrontement Islam-Occident à venir

Le dévissage des économies égyptienne et tunisienne provoqué par le printemps arabe sera sans conséquence sur la reprise mondiale : ces économies, principalement fondées sur le tourisme, l’immobilier et l’aide internationale, pèsent peu à l’échelle de la planète. Il n’en va pas de même pour la Libye, quatrième producteur de pétrole de l’Afrique. Les pays arabo-musulmans détiennent plus des deux tiers des gisements pétroliers mondiaux : l’instabilité qui se propage dans ces pays est de nature à emballer toujours plus le prix des hydrocarbures.
Aussi les Américains sont-ils tentés par une intervention militaire en Libye : ils rapprochent leur flotte de ses côtes. Mais voilà : il est à craindre qu’un débarquement occidental, fût-il sous l’égide de l’ONU, soit interprété par « la rue arabe » comme une guerre de conquête menée par l’Occident. C’est que la psyché collective dans le monde arabo-musulman se tourne progressivement contre l’Occident, de plus en plus perçu non comme un modèle, mais comme un ennemi. Ce sont les prémisses du choc Islam-Occident à venir.

Hier, le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, a averti les ministres du G20 réunis à Paris que la flambée des prix alimentaires est proche de la côte d’alerte. Dans les deux prochaines années, « il pourrait y avoir une masse de troubles, les gouvernements pourraient tomber et les sociétés basculer dans le désordre », a-t-il prévenu.
La crise alimentaire ne fait que commencer. Le nombre d’être humains a presque doublé depuis 1970 bien que, dans le même temps, la croissance démographique soit passée de 2% par an à moins de 1,2%. Il faut nourrir chaque année 80 millions de bouches supplémentaires. L’offre de produits alimentaires s’essouffle : extension des cultures destinées à la production de biocarburants, érosion des sols, sécheresses, épuisement des nappes phréatiques par pompage excessif, croissance urbaine boulimique de terres arables…

Ventres affamés, têtes fanatisées

Les pénuries alimentaires menacent l’avenir de la planète. Elles génèrent des hausses de prix elles-mêmes attisées par des mouvements spéculatifs. La flambée des prix alimentaires mondiaux (soja, céréales..) n’est pas près de s’éteindre. C’est cette inflation qui a servi de déclencheur aux révoltes de Tunisie et d’Égypte qui se propagent dans le monde arabo-musulman. Mais cette même inflation, appelée à s’aggraver, va fragiliser les processus de démocratisation ébauchés par ces insurrections. Les régimes démocratiques nouveaux-nés auront de grandes difficultés à perdurer en étant dans l’incapacité croissante de nourrir leurs populations. Cela fera le jeu des extrémistes islamistes : quand les ventres sont affamés, les têtes sont fanatisées…

La chute soudaine de Zine el-Abidine Ben Ali a réjoui la majorité de médias occidentaux. Ils saluent « la révolution de Jasmin », comme ils avaient applaudi celle de 1979 ayant destitué le shah d’Iran. Ils célèbrent la chute d’un despote et ce qu’ils croient être l’avènement de la démocratie.
Ils ne voient pas que la disparition de ces régimes ouvre la boîte de Pandore de l’islamisme. Celui des mollahs est engagé dans une course à l’armement nucléaire susceptible de déclencher une émulation dans tout le Moyen-Orient. La chute de Saddam Hussein, consécutive à la guerre de 2003, a ouvert un boulevard aux partis islamistes. Aussi la laïcité a-t-elle fortement reculé en Irak, où les chrétiens sont persécutés.
La disparition soudaine du régime Ben Ali intervient dans le contexte de la crise économique mondiale, dont elle est une conséquence. L’augmentation des prix alimentaires (surtout le sucre et les oléagineux) a déclenché les émeutes. Cette inflation résulte en grande partie de la formation de bulles spéculatives sur les matières premières. Avec un fort impact sur une population dont 40,8% a moins de 25 ans et qui ploie sous un chômage à 14,7%. Vu le trend haussier du blé, il faut s’attendre à une aggravation de la crise alimentaire : la farine est vitale.
Voici ce petit pays de 10,5 millions d’habitants, jusques-là considéré comme un oasis de stabilité par les investisseurs et touristes étrangers, plongé dans le chaos, malgré les progrès économiques des dernières décennies. De quoi faire fuir les uns et les autres…
Dans un climat de reprise mondiale flageolante hypothéquée notamment par le surendettement de nombreux États, l’économie tunisienne est vouée à aller de dégringolade en dégringolade : une aubaine pour les islamistes.
Déjà, Rached Ghannouchi, chef en exil du parti islamiste Ennahda (qui avait remporté 22% des suffrages aux élections de 1989 et avait été interdit) annonce son retour au pays. La désorganisation des forces politiques en présence ne peut que favoriser l’essor des islamistes. Une surenchère entre eux est à prévoir.
Toujours à cause du prix des denrées alimentaires, l’Algérie est, elle aussi, en proie aux troubles, malgré sa rente pétrolière. Les moins de 25 ans constituent 45,6% de sa population, qui est de 35,5 millions d’habitants. L’affrontement des années 90 avec les islamistes avait fait de 100 000 à 200 000 morts. À partir de la Tunisie, un effet domino ne saurait manquer de s’exercer sur l’Algérie. Et sur l’Égypte, peut-être à la faveur de la succession du vieux président Moubarak.
Plus largement, de nombreux pays arabes, comme le Maroc ou la Jordanie, seront atteints par la vague du fondamentalisme islamique, sur fond de chômage, de trop plein démographique et de pauvreté galopante. Ce sera les moissons islamiques de la crise économique. Il faudrait une puissante reprise économique mondiale pour enrayer ce processus. Elle n’est pas en vue, loin de là.

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