Guerre mondiale


Rafsandjani écarté

L’ayatollah Ali Akbar Hachemi Rafsandjani n’en sera pas. Lui qui portait les espoirs de réforme de la jeunesse et des classes moyennes à l’élection présidentielle du 14 juin, vient d’en être écarté par la volonté du Guide suprême, Ali Khamenei. Celui-ci contrôle le Conseil des gardiens de la Constitution,  qui présélectionne les candidats à l’élection présidentielle. Le Conseil des gardiens a écarté la candidature de cette personnalité majeure de la vie politique iranienne qu’est l’ayatollah Rafsandjani, en invoquant son grand âge (78 ans) et sa position de président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, instance d’arbitrage entre le Parlement, le Conseil des gardiens et l’Assemblée des experts (celle-ci élit, contrôle et peut révoquer le Guide suprême) : ces deux motifs sont fallacieux.
En réalité, il s’agissait d’écarter le seul candidat aux velléités réformatrices capable de remporter l’élection. Cinq des huit candidats retenus par le Conseil des gardiens sont des conservateurs, les trois autres sont plus modérés. Mais ces derniers sont des personnalités de moindre envergure, qui ne pourront guère mettre en danger les conservateurs, d’autant que cette élection sera truquée comme le fut celle de 2009.
Khamenei prépare le remplacement d’Ahmadinejad, qui termine son second et dernier mandat, par l’un de ses affidés, par exemple le négociateur en chef du dossier nucléaire, Saïd Jalili, qui joua un rôle central dans la répression du Mouvement vert en 2009. Cela prouve la volonté du Guide suprême de ne pas engager le régime sur la voie du réformisme et du renoncement aux programmes atomique et balistique. Aussi ne faut-il pas s’attendre à ce que les négociations sur le nucléaire iranien conduites par le Groupe 5+1 (les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne) et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sortent de l’impasse. Conséquence : un bombardement israélo-américain de l’Iran, à plus ou moins brève échéance. Son exécution serait compliquée par l’éventuel maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, l’allié syrien alaouite de l’Iran. D’autant que la Russie vient d’annoncer la prochaine livraison de systèmes antiaériens S-300 à la Syrie, qui rendra beaucoup plus dangereux le survol de son espace aérien par les aviations militaires occidentales.

Vers le bombardement de l’Iran

Certains espèrent un réveil du Mouvement vert de 2009 : des foules immenses avaient manifesté plusieurs mois durant pour dénoncer la réélection truquée d’Ahmadinejad. Mais la répression fut si atroce que les chances de voir un soulèvement de cette ampleur se reproduire en juin sont minces. Certes de vives tensions internes dues aux conséquences économiques de l’embargo affaiblissent le régime. Mais Khamenei conserve la haute main sur les forces de sécurité (les Gardiens de la révolution, la milice islamique du Bassidj, les services de renseignement). La théocratie s’assure de leur fidélité en leur octroyant des privilèges économiques et financiers. Le décès de Khamenei pourrait déstabiliser le régime, mais sa santé semble robuste. Contre vents et marées, il maintient le cap : préserver le régime théocratique et poursuivre les programmes nucléaire et balistique.

Hors contrôle et proche de son paroxysme, la crise économique dope les extrémismes et catalyse la Troisième Guerre mondiale comme la crise de 1929 le fit de la précédente. Déjà, les orages de la guerre tonnent du Sahel à la mer de Chine en passant par les Proche et Moyen Orients.

La guerre civile syrienne contamine les pays voisins. Tout près d’avoir l’arme atomique malgré l’embargo économique, l’Iran va au devant d’un bombardement israélo-américain. Il est l’épicentre d’un affrontement entre le chiisme, appuyé par la Russie et la Chine, et le sunnisme adossé aux pétromonarchies du Golfe, à la Turquie, à l’Occident. L’hégémonisme régional iranien y sombrera.

Aujourd’hui, le sunnisme fait cause commune avec l’Occident contre "l’arc chiite". Demain il se retournera ouvertement contre son grand allié sous l’impulsion de l’intégrisme religieux financé par les pétromonarchies du Golfe, qui aura accaparé les appareils d’Etat par les urnes ou la terreur. Le djihad sunnite se déploie déjà en Afrique, devenue une base arrière.

Le conflit islam-Occident happera le reste du monde. Une guerre indo-pakistanaise enflammera l’Asie. L’Occident et ses alliés, le Japon et l’Inde, affronteront la Chine et l’islam. La Russie pourrait quitter le camp antioccidental pour bâtir une forteresse continentale avec l’Europe. C’est un enjeu vital pour celle-ci, qui brade ses budgets militaires alors que les forces américaines s’éloignent vers le Pacifique.

Un terrorisme à fort pouvoir destructeur adossé aux appareils d’Etat et l’emploi d’armes de destruction massive caractériseront la Troisième Guerre mondiale.

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La réaction très brutale de la Turquie au vote par le Sénat, lundi dernier, de la proposition de loi de la députée UMP Valérie Boyer (auparavant adoptée par l’Assemblée nationale) montre que le gouvernement turc devient ouvertement antioccidental. La loi Boyer pénalise la négation de tout génocide. Les Turcs se sentent visés parce que, parmi les génocides, figure celui des Arméniens par l’Empire ottoman en 1915 (1,5 million de morts). Ankara s’obstine à nier son existence. En 2001, le Parlement français avait voté une loi reconnaissant le génocide arménien, mais sans en pénaliser les négationnistes.
La loi Boyer doit être ratifiée par le président Sarkozy. La Turquie a menacé de réduire les relations diplomatiques avec Paris au niveau des chargés d’affaires, d’exercer des représailles économiques et d’interdire son espace aérien et ses eaux territoriales à l’armée française, bien que les deux pays soient membres de l’OTAN.
Chaque année, malgré la crise, la France verse à la Turquie près de 130 millions d’euros en vue de son adhésion à l’Union européenne (UE), soit près de 900 millions sur sept ans (2007-2013). La Turquie, elle, occupe depuis 1974 la partie nord de Chypre, qui est un pays de l’UE…

La Turquie rejette les valeurs humanistes

La prise de position du gouvernement turc vis-à-vis de la loi Boyer témoigne d’un rejet des valeurs humanistes de la France et de l’UE. Appuyé sur l’AKP (le parti pour la Justice et le Développement), majoritaire depuis 2002, qui se dit islamiste « modéré », il multiplie les manifestations d’hostilité à l’Occident. La détérioration des relations de la Turquie avec Israël s’inscrit dans ce contexte.
La politique intérieure est à l’unisson : le gouvernement turc réprime de plus en plus sévèrement les oppositions kémaliste (partisane de la laïcité) et kurde. Depuis deux ou trois ans, il étouffe les libertés publiques et suborne la justice. Il muselle la presse : au moins 96 journalistes sont incarcérés en Turquie, qui occupe le 138ème au classement de Reporters Sans Frontières 2011. Il laisse se développer les persécutions antichrétiennes. Tout cela dans un contexte de forte croissance économique (à deux chiffres pour 2011).

Le choc des civilisations

Cette évolution accrédite la thèse du politologue américain Samuel Huntington (1927-2008) sur le « Choc des civilisations ». Le professeur Huntington estimait que, par sa position géographique au carrefour de trois continents, sa population (76 millions d’habitants), sa puissance économique et militaire, son appartenance au courant majoritaire de l’islam (le sunnisme), son passé impérial ottoman, la Turquie avait vocation à devenir « l’État phare » de la civilisation musulmane. Premier ministre depuis mars 2003, Erdogan lui en fait prendre le chemin de façon très habile. Il est conforté par des succès électoraux grandissants : l’AKP a remporté 34,3% des voix aux législatives de 2002, 46,6% à celles de 2007 et 49,9% à celles de 2011 (avec une participation de 84% pour ces dernières). Réussite économique et islamisme : voilà la combinaison gagnante d’Erdogan.

Erdogan, un génie politique au service du Califat

En avril 2005 dans mon livre sur la Turquie intitulé  "10 questions sur la Turquie et 10 réponses qui dérangent", j’écrivais ceci : "Sous la poigne d’un génie politique, Mustapha Kemal Atatürk, la Turquie fut au 20ème siècle le pays leader de la laïcité dans le monde musulman. Conduite par un autre homme d’exception, le charismatique Premier ministre islamiste Recep Tayyip Erdogan, elle tourne le dos à la laïcité kémaliste pour renouer avec son identité musulmane multiséculaire. Erdogan est un génie visionnaire, qui fait de l’intégration de la Turquie à l’Europe le levier pour balayer les derniers obstacles à la réislamisation de son pays. Le but ultime d’Erdogan : le rétablissement du califat, institution politico-religieuse surplombant la Oumma (la communauté des croyants), abolie par Kemal Atatürk en 1924.

Depuis 2005, Erdogan a beaucoup fait progresser la réislamisation de la Turquie,  pendant que Washington et Bruxelles obligeaient l’armée turque, traditionnellement gardienne de la laïcité kémaliste, à renoncer à le renverser par un putsch. Maintenant que l’armée est neutralisée, Erdogan dévoile ses canons : il secoue de plus en plus la tutelle occidentale. L’intégration de la Turquie à l’UE ? Il sait qu’elle est impossible, parce que les peuples européens n’en veulent pas, au contraire de l’oligarchie financière qui les gouverne encore. La procédure, non aboutie, d’intégration à l’UE ayant rempli son office – empêcher  l’armée de sortir de ses casernes – il poursuit sans entraves son seul et unique but : faire de la Turquie l’État phare de l’islam.

L’oligarchie financière qui gouverne l’Occident depuis plusieurs décennies a fait croire que la crise était imprévisible. Faux : des experts l’avaient annoncée, certains depuis plus de dix ans. Ils avaient les bons outils d’analyse. La crise entre dans sa phase la plus aiguë avec la « faillite » en série des
États, qui se répercute sur les grandes banques et l’économie réelle. À son paroxysme, elle sera pire que celle de 1929 et provoquera la chute de l’oligarchie financière. À l’échelle planétaire, la guerre et la paix dépendent du climat économique. La crise de 1929 entraîna la montée du nazisme et la
Deuxième Guerre mondiale. La crise d’aujourd’hui, en minant le printemps démocratique arabe par une paupérisation qui fera le jeu des extrémismes, mènera à la Troisième Guerre mondiale. Celle-ci opposera l’Occident et ses alliés, le Japon et l’Inde, à l’Islam et à la Chine, en un cocktail de guerres civiles, interethniques et interétatiques, enrichi de terrorisme et d’armes de destruction massive. Les peuples européens devront prendre en main leur défense. Quel camp la Russie choisira-telle ?
À la mondialisation économique aura succédé le chaos mondial.

Couverture du livre De la grise à la guerre, la faillite des élites

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