Beaucoup de liquidités, peu de croissance

Les gouvernements européens comptent sur une reprise mondiale en 2014 qui remettrait leurs économies à flot. C’est le contraire qui adviendra. L’année 2013 va sonner le glas de ce qu’on nomme pompeusement la « reprise » américaine. Cela propulsera la crise économique mondiale dans sa phase aiguë. La timide embellie de l’économie américaine va prendre fin. Les États-Unis vont suivre l’Europe dans la crise.

La Fed, finalement imitée par la BCE, pratique une politique de relance par la monétisation de la dette consistant à racheter toutes sortes de créances pourries, publiques et privées. Elle acquiert la moitié des bons du Trésor américain pour soutenir leurs cours. Ces injections de liquidités par surchauffe de la « planche à billets », appelées quantitative easing (QE), traduit par « assouplissement quantitatif », ont gonflé les bulles spéculatives plutôt que de relancer l’économie réelle. Jamais tant de liquidités n’avaient produit si peu de croissance du PIB. Certes les politiques de relance budgétaire et monétaire avaient mis fin à la récession américaine au milieu de l’année 2009. Mais la reprise fut anémique, avec une croissance moyenne de 2% au cours des trois dernières années. Tout la freinait : la rareté du crédit, les coupes dans les budgets de l’État fédéral et des États fédérés, la chute des prix de l’immobilier. La consommation était faible et le chômage au-dessus de 8%.

Les États-Unis champions du surendettement

À l’été 2011, les États-Unis firent une entrée fracassante sur la scène internationale du surendettement. La majorité républicaine du Congrès s’engagea dans un bras de fer avec la Maison-Blanche au sujet du relèvement du plafond légal de la dette de l’État fédéral. En attendant un compromis entre la Maison-Blanche et le Congrès, le Trésor réduisit ses versements aux caisses de retraites des fonctionnaires. Ainsi l’État fédéral put, sans augmenter son endettement net, tenir jusqu’au 2 août, date limite fixée pour un accord. Finalement la Maison-Blanche et le Congrès trouvèrent un arrangement. Mais cette bruyante dramaturgie avait attiré l’attention du monde entier sur le surendettement des États-Unis et les dissensions de leurs élites politiques. Le géant américain n’inspirait plus confiance. L’Agence Chine nouvelle, émanation du gouvernement chinois, réclama une nouvelle monnaie de réserve mondiale, plus stable et plus sûre que le dollar, pour éviter que la défaillance d’un seul pays engendre une catastrophe mondiale. Première créancière des États-Unis, la Chine s’inquiétait de la sécurité de ses actifs en dollars et de la valeur des bons du Trésor américain. « Elle détient environ 1100 milliards de la dette du gouvernement américain. Si leur valeur baisse de 1%, elle va subir immédiatement une perte de 11 milliards de dollars », expliquait Francis Lun, directeur général de la société Lycean Holdings.
Il faut aux États-Unis presque trois dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Fin 2012, le déficit budgétaire américain atteignit 7% du PIB, et la dette publique le plafond légal de 16394 milliards de dollars fixé en août 2011 par le Congrès. Comparons les dettes publiques américaine et européenne avec la même définition dite de « Maastricht » qui couvre l’ensemble des administrations publiques au sens des comptes nationaux : l’État, les organismes divers d’administration centrale (ODAC), les administrations publiques locales et les administrations de sécurité sociale. La dette publique américaine atteignit 98% du PIB en décembre 2012 contre une moyenne de 91,8% du PIB en zone euro.

Falaise budgétaire

Le 31 décembre 2012, une série d’allégements fiscaux et d’exonérations provisoires de taxes destinées à soutenir les classes moyennes arrivèrent à échéance, après prolongation par le président Obama en 2010 : une « falaise fiscale » de près de 600 milliards de dollars. À la même date, la dette fédérale atteignit le plafond fixé en 2011. L’État fédéral ne peut s’endetter au-delà de la limite tracée par le Congrès sous peine d’interdiction de se financer par l’emprunt, donc de mise en cessation de paiement. Un programme d’austérité cataclysmique se serait déclenché automatiquement le 2 janvier 2013 si les démocrates partisans d’une augmentation des impôts et les républicains qui inclinaient à réduire la dépense publique n’avaient pas accordé leurs violons. Au dernier moment, d’âpres négociations aboutirent à un accord a minima, voté par le Sénat et la Chambre des représentants : le taux d’imposition passa de 35% à 39,6% pour les foyers fiscaux aux revenus supérieurs à 450000 dollars par an. C’était à mi-chemin entre le refus républicain de toute hausse fiscale et la volonté démocrate d’en instituer une à partir de 250000 dollars. Mais les deux camps retardèrent de deux mois l’essentiel : les décisions sur la réduction des dépenses de l’État fédéral. Le service de la dette et les deux grands postes de l’État-providence que sont la santé et les retraites déséquilibrent de plus en plus le budget fédéral. Quant aux dépenses militaires, elles constituent plus de 40% de celles de l’ensemble du monde.
Un nouveau « mur budgétaire » se dressera début mars. Le surendettement se sera accru, la légère réforme fiscale votée en début d’année ne modifiant pas significativement la donne. Pour éviter que l’État fédéral se retrouve en cessation de paiement, le Congrès devra se résoudre à voter une nouvelle hausse du plafond de la dette. Âprement souhaitée par les républicains, la mise en place d’un programme d’austérité semble inéluctable. Celui-ci aura un effet récessif sur l’économie. Le surendettement croissant et la récession provoqueront une hausse des taux d’intérêt que la Fed a réussi jusque-là à contenir en rachetant la moitié des bons du Trésor américain. Mais la Fed (dont le QE3 n’a agi que pendant quelques semaines) envisage de réduire fortement ses achats de dette publique américaine. En ce cas, les taux d’intérêt monteraient pour attirer les investisseurs, enclenchant une récession et une augmentation de la dette. Aucune de ces stratégies n’empêchera l’économie américaine d’entrer à nouveau en récession, dans un contexte de ralentissement international.
Le surendettement de l’État fédéral est sur la sellette. Mais d’autres bulles de dettes publiques explosent aussi : celles des États fédérés et des collectivités locales. Et des bulles de dettes privées se désintègrent également, comme celle des étudiants. L’édifice de la dette américaine s’écroule. De l’éboulis sortiront violences et émeutes. Les grandes banques ne résisteront pas au choc. "Too big to fail" ne sera plus de mise : les géants tomberont, les petits grandiront.

Thrombose monétaire

Confrontée à l’opposition du mouvement Tea Party au sein du parti républicain et, désormais, à celle de pays comme la Chine, la Fed ne peut plus s’adonner à une impression massive de dollars. Elle est à bout de munitions. L’inefficacité de ses politiques de relance monétaire se traduit par la faible « vitesse de circulation de la monnaie » ou « vélocité monétaire ». Ce concept se comprend ainsi : un client dépense de l’argent chez un commerçant ; celui-ci utilise aussitôt cet argent pour passer une nouvelle commande auprès d’un fournisseur ; ce dernier affecte tout de suite la somme reçue au paiement du salaire de son employé ; lequel court faire ses emplettes chez un autre commerçant ; et ainsi de suite. Cette chaîne d’activités forme le PIB. Aux États-Unis, la « vélocité monétaire » est à son plus bas niveau depuis 50 ans et elle continue à descendre rapidement. Au lieu d’irriguer l’économie réelle, les masses de dollars crées par la Fed sont en grande partie immobilisées dans les réserves des banques en une sorte de thrombose monétaire. C’est pourquoi les fleuves de dollars injectés par la Fed depuis 2008 n’ont pas généré beaucoup d’inflation.
Pour l’instant les actions font exception. Leur cours élevé est interprétée, à tord, comme un signe de bonne santé économique. En fait, les banques font des prêts à de grandes entreprises au bilan satisfaisant, qui s’en servent pour financer le rachat de leurs propres actions et en faire monter les cours.

Le pétrole et le gaz de schiste n’empêcheront pas la récession

Depuis 2000, les États-Unis ont spectaculairement accru leur extraction de gaz et de pétrole non conventionnels, dits « gaz et pétrole de schiste ». De 2000 à 2012, le gaz de schiste est passé de 2% à 37% de la production américaine de gaz naturel. Les Américains paient le gaz 50 à 70% moins cher que les Européens ou les Japonais. Les États-Unis s’approchent de l’indépendance énergétique, et avec eux le Mexique, riche de son pétrole, et le Canada, qui exploite ses sables bitumineux. Selon l’AIEA, dans trois ans, les États-Unis évinceront la Russie de sa position de premier producteur de gaz. Ils deviendront à nouveau exportateurs d’hydrocarbures, comme au début du XXe siècle. Cette révolution de l’énergie a lancé le grand retour de l’industrie aux États-Unis. Elle réduit les coûts de production de l’électricité, du carburant des usines, et des matières premières intégrées à de nombreux processus industriels. Une constellation d’industries délocalisées rejoint une mère Patrie à nouveau attrayante. Les débats écologiques de la fracturation hydrauliques des roches font rage, mais des progrès technologiques diminuant ses dégâts sur la nature sont à prévoir.
Ce bouleversement énergétique est prodigieux. Mais il ne suffira pas à enrayer la crise structurelle de l’économie américaine, ni celle des autres pays qui se lanceraient à leur tour dans l’exploitation de leurs hydrocarbures non conventionnels. Rien ne saurait enrayer une crise structurelle aussi profonde et avancée. Il aurait fallu que le gaz de schiste (comme l’austérité) arrive il y a 30 ans. Mais la révolution énergétique qu’il déclenche amortira quelque peu les effets de cette crise et, surtout, accélérera le redémarrage, une fois apurée la montagne de dettes et éradiqués les éléments vermoulus de l’économie mondiale.

Contamination aux pays émergents

La récession américaine aggravera celle de l’Europe et entraînera celle des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), dont la croissance ralentit déjà. Fortement exportatrices, les économies « émergentes » dépendent encore très largement de la consommation occidentale. Elles ne pourront lui substituer à temps leur propre consommation pour empêcher la mondialisation de la crise.

Les pays émergents du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont en train de rejoindre l’Occident dans la crise. La théorie, jusque-là très en vogue, du « découplage » entre Occident et BRIC (celui-ci étant censé remplacer celui-là comme locomotive de l’économie mondiale) montre son inanité.

Espagne : un tournant pour la « Vieille Europe »

L’Europe s’enfonce dans la crise. Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, « De la crise à la guerre, la faillite des élites » (éditions Jean-Cyrille Godefroy), le point de non retour de la crise systémique a été dépassé : arrivant beaucoup trop tard, l’austérité ne fait qu’accélérer la chute.
Les remises de dettes et injections de liquidité accordées à la Grèce ne l’empêchent pas d’asphyxier sous les plans d’austérité qui en sont la contrepartie. Son PIB a diminué de 6,9% en 2011. Ce sera pire en 2012 (sa cinquième année de récession), vu la baisse des salaires, la paralysie de la consommation, la crise politique…
L’Europe arrive à un tournant, avec l’entrée en récession de sa quatrième économie, l’Espagne : un chômage à 24,4% ; une consommation mourante ; un système bancaire ruiné par l’éclatement de la bulle immobilière. L’Espagne emprunte à des taux d’intérêt de plus en plus élevés (plus de 6% pour les emprunts à 5 ans). L’Eurogroupe consent aux banques espagnoles une aide jusqu’à 100 milliards d’euros, lesquels pèseront sur l’endettement des pays bailleurs de fonds…
La crise s’étend : le Portugal va mal, l’Italie aussi. La France est menacée. L’Eurogroupe, c’est-à-dire in fine l’Allemagne, ne pourra pas renflouer tous ces pays. Une Allemagne qui, elle-même, commence à faiblir à cause de l’affaissement de la demande européenne, qui draine 60% de ses exportations : la production industrielle allemande a reculé de 2,2% en avril. Le baromètre du centre de recherche ZEW indique que le moral des investisseurs a plongé en juin, à -16,9 points, contre 10,8 points en mai.

Économies anglo-saxonnes en crise

Le Royaume-Uni est un cas exemplaire. Étant hors de la zone euro, il ne subit pas le handicap d’une monnaie trop forte : il a laissé filer la livre sterling pour stimuler ses exportations. Et il s’est tourné vers une politique d’austérité draconienne. Cet arsenal ne l’a pas empêché d’entrer en récession à son tour : croissance négative de 0,3% au dernier trimestre 2011 et de 0,2% au premier trimestre 2012. Gageons que le deuxième trimestre sera du même tonneau. Fin 2009, il était sorti de cinq trimestres consécutifs de récession. Il est en pleine rechute…
Les États-Unis emboîtent le pas au Royaume-Uni vers le précipice. Le chômage tend à remonter. En avril, les commandes de biens durables ont augmenté de seulement 0,2% en avril, bien moins que prévu. L’indice de confiance des consommateurs publié par l’université du Michigan montre une démoralisation des ménages : après s’être hissé en mai à son plus haut niveau depuis 2007 (9 mois consécutifs de hausse), cet indice a reculé de 5,2 points à 74,1, alors que les analystes prévoyaient 77. La dette publique américaine dépasse 15 000 milliards de dollars, le déficit, 1000 milliards. Il faut presque 3 dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Jeffrey Lacker, l’un des dirigeants de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, a annoncé publiquement son désaccord avec les dernières mesures de relance prises par cette institution : « Les perspectives de croissance économique se sont à l’évidence détériorées depuis quelques semaines, mais on voit bien que la politique monétaire n’a pas la capacité de compenser les effets des facteurs qui entravent la croissance ». Les injections de liquidités ne redynamisent plus l’économie américaine, elles ne font que stimuler les bulles spéculatives.

Le BRIC plombé par le marasme occidental

Les pays du BRIC, fortement exportateurs, subissent le contrecoup de la diminution de la demande occidentale. À commencer par la Chine, dont les exportations s’effondrent. Le produit intérieur brut (PIB) n’a progressé que de 8,1% au premier trimestre, son niveau le plus bas depuis près de trois ans. Sa croissance annuelle qui, depuis 30 ans, caracolait à 10%, est annoncée à 8,2% pour 2012 par la Banque mondiale. Au-dessous de 8%, pourraient se déclencher de graves troubles sociaux. L’indice PMI des directeurs d’achat publié par la Fédération chinoise de la logistique et des achats (CFLP) était de 50,4 en mai, 3 points de moins qu’en avril. C’est un recul brutal. Or le secteur manufacturier représente près de 30% du PIB. Cela annonce un coût d’arrêt de l’économie chinoise. C’est pourquoi, pour la première fois depuis fin 2008, Pékin diminue ses taux d’intérêt pour relancer l’économie. Mais l’immense bulle immobilière chinoise menace d’éclater, ce qui désintégrerait un système bancaire farci de créances douteuses. La Chine s’achemine vers un collapsus économique.
L’Inde suit le même chemin que la Chine. Alors qu’elle avait depuis plusieurs années une croissance à 9%, elle n’a progressé que de 5,3 % au premier trimestre 2012 (son plus faible score trimestriel depuis 2002-2003), quand les analystes prévoyaient 6,1 %. Sur la même période, son secteur industriel s’est contracté de 0,3 %.
Même itinéraire pour le Brésil : il tempère sa prévision de croissance à 4,5% pour 2012, et vitupère contre les Européens et les Américains qui « dévaluent ». L’inquiétude le gagne…
La Russie profite de sa rente pétrolière. Mais la diminution du cours du baril (le brut tourne autour de 80 dollars) menace son économie, très dépendante de ses exportations d’hydrocarbures parce que faiblement diversifiée. Elle considère avec angoisse l’essor de l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis.

Au sommet du G20, à Toronto, en juin dernier, Barak Obama avait reproché à Angela Merckel d’entraîner l’Europe dans l’austérité, et de freiner ainsi la reprise économique mondiale : le président américain prônait la poursuite de la relance par la dette souveraine.
Mais les résultats de cette politique de relance sont décevants. L’économie américaine ne reverdit pas vraiment : la consommation est atone, le chômage n’est pas endigué. Et la croissance patine : l’OCDE l’annonce à 1,4% au quatrième trimestre (contre 2% au troisième, 1,6% au deuxième et 3,7% au premier).
Ben Bernanke, le patron de la Fed, est gagné par l’inquiétude. Il a déclaré, fin août, au symposium annuel – particulièrement morose cette fois-ci – organisé par la Fed à Jackson Hole, dans le Wyoming : "Le comité (de politique monétaire) est prêt à mettre en œuvre un assouplissement monétaire supplémentaire par le biais de mesures non conventionnelles si cela s’avère nécessaire, notamment si les perspectives devaient se détériorer sensiblement". Bernanke compte donc essayer de booster à nouveau la croissance par de l’argent public.
Mais, loin de se cantonner aux enceintes des réunions internationales, le débat sur la relance par la dette souveraine arrive sur le devant de la scène politique américaine. L’opinion s’émeut de l’emballement de la dette publique, qui a dépassé les 13 000 milliards de dollars (88% du PIB). Les contribuables américains ont le sentiment d’avoir payé les dettes des grandes banques du pays (puisqu’elles ont été sauvées par l’argent public) sans que leur sort, à eux, en soit adouci. Ils se sentent floués et angoissés. La commission sur le déficit mise en place par le président Obama fera connaître ses conclusions en décembre : de quoi attiser une colère montante dont témoigne l’essor du mouvement « Tea Party », qui instruit le procès de l’Etat fédéral, de la fed et des grandes banques.
Il faudra bien que la Fed et le gouvernement fédéral s’y mettent, à l’austérité. Déjà, les États fédérés et les villes ont commencé : réduction de personnels, de services publics, de transferts sociaux… Les consommateurs américains eux-mêmes la pratiquent désormais : eux qui étaient drogués à la carte de crédit, n’étaient plus que 56% à l’utiliser en 2009 contre 87% en 2007. Les élections de mi-mandat en novembre installeront au Congrès une nouvelle majorité, allergique aux déficits publics : Obama devra en tenir compte.
Il faudra aussi tenir compte des banques centrales étrangères (Chine, Euroland) qui se cabrent de plus en plus à l’idée de financer un nouveau cycle de relance par la dette publique américaine. Ainsi, la banque centrale chinoise diversifie discrètement ses avoirs en devises en acquérant des euros…
L’austérité aux USA aura des répercussions sur le commerce international : l’Europe et les pays émergents, dont la Chine, verront leurs débouchés à l’exportation se réduire. Tout cela sonne le glas de la reprise économique mondiale…

Les ménages français broient toujours du noir. L’indicateur qui mesure leur moral s’est stabilisé « à un bas niveau » (-39 points), selon l’Insee. Il baisse depuis le début de l’année. Ils continuent à s’inquiéter du chômage et de leurs finances qui se dégradent. Pas de quoi redonner des couleurs à la consommation, moteur de la croissance française.

Le moral des industriels est un peu meilleur : l’indicateur synthétique du climat des affaires de l’Insee publié hier a progressé de deux points en juillet, pour s’établir à 98, « son plus haut niveau depuis juillet 2008 ». L’activité des industriels a progressé et leurs stocks « s’allègent » mais les carnets de commandes, un peu regarnis en juillet, sont toujours « peu fournis ». Et surtout, les perspectives de production pour les prochains mois « se détériorent à nouveau et sont jugées basses ».

Le mois dernier, François Fillon a annoncé 100 milliards d’euros d’économies d’ici 2013 pour, cette année-là, ramener le déficit de la France à 3% contre 8% en 2010. Il a cependant précisé que ces restrictions de dépenses ne couvriraient que la moitié du chemin, le reste devant être assuré par une croissance économique ayant retrouvé un certain tonus : il compte sur 2,5% pour 2011. Ça n’en prend pas le chemin. Si cette atonie se confirme, le gouvernement alourdira la pression fiscale. En effet, ce n’est pas le recul de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans d’ici à 2018 qui fournira l’appoint nécessaire dans le court terme. Quant à une réduction drastique des dépenses, à deux ans de la présidentielle, il ne faut pas trop y compter…

Avec un déficit à 8% et une dette publique à 84% du PIB, la France file du mauvais coton. L’écart de rendement avec les obligations allemandes se creuse. En février dernier, l’agence de notation Moody’s a prévenu que l’alourdissement de la dette mettrait en péril la note AAA de la France. Voilà, pour le gouvernement, un sacré casse-tête en perspective.

Conclusion : en dehors d’une réduction drastique des dépenses publiques, point de salut…

Pour ce qui est des mauvaises nouvelles sur la croissance mondiale, la journée d’hier a prolongé celle d’avant-hier. Elles provenaient des États-Unis. Les chiffres d’affaires publiés par General Electric et Bank of America ont déçu. Mais surtout, les prix à la consommation ont diminué de 0,1% en juin aux USA : c’est leur troisième repli mensuel consécutif, soit la série la plus longue depuis la période octobre-décembre 2008. Les analystes prévoyaient une stabilisation.
Cette tendance déflationniste devrait se confirmer, vu que le moral des ménages américains est en berne : l’indice de confiance du consommateur Reuters-Université du Michigan a chuté à 66,5 en juillet en première estimation, au plus bas depuis août 2009, contre 76 en juin et 74,5 escompté par le marché.
La main de fer de la déflation commence à étrangler l’économie américaine. L’éclatement de la bulle de dettes provoque la déflation : c’est la grande liquidation des dettes. Aussi les politiques de faibles taux d’intérêt et de relance par la dette souveraine n’empêchent-elles pas la dépression économique, caractérisée par une production industrielle en baisse, des faillites en cascade, un chômage envahissant. Les États-Unis emboitent le pas au Japon, déflationniste depuis de nombreuses années.

Après la Grèce et le Portugal, voilà que le piège de la crise se referme sur l’Espagne. L’agence de notation financière Moody’s a abaissé les notes de cinq régions espagnoles, avec perspectives négatives, après avoir menacé mercredi d’abaisser la note souveraine de l’Espagne en raison de ses faibles perspectives de croissance. L’agence a abaissé de Aa1 à Aa2 les notes de quatre régions : Castille-et-Leon (centre), Estrémadure (est), Murcie (sud-est) et Madrid. Elle a abaissé de Aa2 à Aa3 la note de la région de Castille-la-Manche (centre). « Les perspectives pour toutes ces régions restent négatives », déclare Moody’s.

En avril dernier, une autre agence, Standard & Poors, avait dégradé la note de l’Espagne de AA+ à AA, assortie d’une perspective négative : ça veut dire que la note est susceptible d’être à nouveau révisée à la baisse si la situation se détériore plus vite que prévu. En mai, c’était au tour de l’agence Fitch de déprécier la note souveraine de l’Espagne, la réduisant de AAA à AA+.

Pauvre Espagne ! La voici traquée à son tour par les marchés financiers comme une bête malade. Malade, elle l’est au plus haut point… C’était un magnifique spécimen de cette économie casino dopée au crédit qui avait présidé au développement de la mondialisation : le « miracle économique espagnol » tant vanté au cours des dernières décennies reposait en réalité largement sur le développement de deux bulles spéculatives – le tourisme et l’immobilier – que la crise mondiale a fait éclater.

Dans les 10 ans ayant précédé la crise, l’économie espagnole avait été gonflée à l’hélium : dix ans de prêts européens à faibles taux qui avaient dopé les dépenses et les investissements. TGV, routes, projets touristiques grandioses… : rien n’était trop beau. Pendant cette période, l’Espagne avait bâti plus de logements neufs que l’Allemagne, la France et l’Italie réunies et les prix de l’immobilier avaient doublé. Toujours durant ces dix années fatidiques, les dépenses de consommation avaient progressé deux fois plus vite que la moyenne européenne et les salaires avaient augmenté de 30%. Le marché du travail avait absorbé 5 millions d’immigrés, dont beaucoup employés dans le secteur du bâtiment…

Quand un marché dopé au crédit se retourne brutalement c’est la catastrophe : à l’overdose de crédit succède la gueule de bois. Fin mai, le Fonds monétaire international (FMI) publiait le diagnostic suivant : « Les défis sont sérieux : un marché du travail dysfonctionnel, l’éclatement de la bulle immobilière, un énorme déficit budgétaire, un secteur privé et une dette externe qui pèsent lourd, une croissance anémique de la productivité, une faible compétitivité et un secteur bancaire présentant des poches de faiblesse. » En 2009, l’économie espagnole s’est contractée de 3,9%. Le boom immobilier a viré à l’horreur économique. Près de la moitié des logements vacants appartiennent aux banques. Fin 2009, la dette externe totale de l’Espagne se montait à 1 735 milliards d’euros, 170% du PIB. Plus de 4 millions de salariés ont perdu leur emploi. Le taux de chômage est à 20%, plus du double de la moyenne européenne ! Un actif espagnol sur 5 est privé d’emploi ! Un million d’immigrés sont au chômage : leur taux est supérieur de 30% à celui des Espagnols.

Le gouvernement Zapatero, qui s’était longtemps obstiné à nier la crise, engage des réformes dans un contexte institutionnel incommode. Il n’exerce qu’un contrôle limité : les régions emploient plus de la moitié des 3 millions de fonctionnaires dans une bureaucratie souvent inefficace et effectuent 57% de la dépense publique.

Fin 2009, les déficits publics espagnols s’élevaient à 11,2% du PIB en 2009. Les mesures adoptées par le gouvernement socialiste visent à les réduire à 6% en 2011 et 3% en 2013. Et voilà que la politique d’austérité lancée vaille que vaille par le gouvernement menace la reprise. En mai dernier, il a nettement révisé à la baisse sa prévision de croissance 2010 : le Produit intérieur brut (PIB) ne devrait progresser que de 1,3% cette année, contre une précédente estimation de 1,8%. Moody’s explique donc sa décision par la faiblesse des perspectives de croissance de l’économie espagnole « plus faibles que celles des autres souverains notés AAA, explique Kathrin Muehlbronner, vice-président de l’agence et analyste en chef pour l’Espagne. À court terme, l’accélération de l’assainissement budgétaire du gouvernement combiné à des coûts d’emprunt plus élevés que connaissent actuellement le gouvernement, les consommateurs et les entreprises, vont probablement ralentir la croissance ».

La malheureuse Espagne est comme un animal pris au collet : plus elle bouge, plus le garrot la cisaille. Quoiqu’elle fasse, ça n’ira pas. Maintenant qu’elle est en plein dans le collimateur des agences de notation, elle n’échappera pas à la dégringolade de ses notes : cela surenchérira ses emprunts et l’enfoncera de plus en plus pendant qu’elle se débattra en vain. Voilà ce qui arrive quand éclatent les bulles spéculatives délirantes.

Après l’Espagne, à qui le tour ?

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