Les artistes persécutés par les islamistes

Les artistes et auteurs tunisiens reçoivent des menaces de mort par téléphone et SMS, leurs portraits circulent sur facebook accompagnés de leur nom, de leur adresse et de la mention « dead or alive ». Leurs persécuteurs ? Des islamistes radicaux qui les accusent de « blasphème ».
Une exposition de peintures – l’édition 2012 du Printemps des arts, au palais Abdelia, à la Marsa, du 1er au 10 juin – plongea la Tunisie dans le chaos : peu avant la mi-juin, plusieurs villes furent, durant quelques jours, le théâtre de violentes émeutes fomentées par des groupes salafistes « pour défendre les valeurs du sacré ». Dévots estimant que les œuvres du Printemps des arts offensaient la religion musulmane et jeunes chômeurs avides de pillage s’y cotoyèrent dans des confrontations violentes avec les forces de l’ordre. Le gouvernement ordonna le couvre-feu. Bilan de ce chaos : un mort, plusieurs centaines de blessés, des postes de police incendiés, des bars saccagés…

Les artistes abandonnés par le pouvoir et la justice

Le gouvernement, dominé par le parti « islamo-conservateur » Ennahda qui se dit modéré, n’a pas condamné les menaces de mort adressées aux artistes. Bien au contraire, le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a rejeté la faute sur ces derniers : « L’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût, et artistiquement médiocres qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie, il n’a pas à être révolutionnaire, il doit être beau. » Conformément à cette conception totalitaire de l’art, le parti Ennahdha a voté une motion interne souhaitant la criminalisation des « atteintes au sacré ».
Les violences déclenchées par l’exposition de peinture du Printemps des arts firent écho à celles provoquées par le film Persépolis. La diffusion par la chaîne de télévision Nessma de ce film franco-iranien où figure une représentation d’Allah – c’est interdit par l’islam – avait exaspéré les islamistes radicaux. Il s’en était suivi de violents affrontements entre eux et les partisans de la laïcité. Les extrémistes avaient tenté d’envahir le siège de Nessma. Le PDG de la chaîne, Nabil Karoui, avait essayé d’éteindre l’incendie en présentant publiquement ses excuses au peuple tunisien pour la diffusion de la séquence litigieuse. Malgré cette reculade, les islamistes maintinrent leur action en justice contre lui pour « atteinte au sacré ». Il a été condamné en première instance à une amende de 1200 euros. Motif : « la diffusion d’un film troublant l’ordre public et portant atteinte aux bonnes mœurs ». Comme pour l’exposition de peintures, la justice a donné tord à l’homme de l’art et non pas aux extrémistes religieux. Les tribunaux d’État s’inféodent progressivement à la charia.

Le face-à-face des deux Tunisies

Depuis que la révolution a eu raison de Ben Ali, les salafistes tunisiens multiplient les démonstrations de force pour contraindre la population à vivre selon les préceptes de la charia. C’est le prosélytisme religieux par la terreur. Ainsi, en mai dernier, les bars de Sidi Bouzid – berceau du soulèvement populaire de 2011 – baissèrent leur rideau sous la pression des islamistes. Le 26 de ce même mois, à Jendouba, au nord-ouest du pays, une troupe déchaînée de « barbus » armés de couteaux, de sabres et de cocktails Molotov attaqua plusieurs bâtiments. Ils étaient furieux parce que plusieurs salafistes ayant agressé des citoyens avaient été arrêtés par la police.
L’inquisition islamiste resserre son étau sur la Tunisie : insultes, menaces et agressions contre les cinémas, les théâtres, les débits de boisson, les boîtes de nuit, les passantes aux tenues jugées provocantes… La meute des islamistes radicaux, dont la plupart étaient incarcérés avant la révolution, est lâchée sur la société tunisienne. Deux Tunisies se retrouvent ainsi face-à-face : celle des libertés et celle de la charia (loi islamique).

Ennahdha face aux surenchères salafistes

Ennahdha, qui est à la tête de la coalition gouvernementale, est écartelée entre son partenariat avec les partis modérés et les surenchères de la mouvance radicale. Les groupes salafistes tels que Ansar al-charia (les partisans de la charia) accusent Ennahdha de mollesse et de compromission avec les valeurs occidentales. Ils somment Ennahdha de choisir « entre l’islam et les ennemis de l’islam ». Ils se font l’écho des propos d’Ayem el-Zawahiri, le nouvel émir d’Al-Qaïda, accusant Ennahdha « d’inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’État américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe ».
La mouvance radicale tunisienne appelle la population au soulèvement contre « les atteintes à la religion ». Depuis janvier 2011, les salafistes tunisiens ont déjà mis la main sur 400 des 5000 mosquées du pays. Ils tissent aussi méthodiquement leur toile dans l’enseignement. Ils veulent faire de la Tunisie une théocratie sunnite, tournée vers les Lieux saints de la Mecque et la prestigieuse Turquie d’Erdogan.
Quel camp Ennahdha choisit-elle ? Mise en échec par la crise économique en tant que parti de gouvernement, Ennahdha se garde bien de renforcer l’État de droit contre les extrémistes : elle préfère dispenser des compensations symboliques, celles-là même qui plaisent aux courants fondamentalistes. Elle joue la carte de la réislamisation, conformément à sa vocation initiale.

La crise économique joue contre la démocratie

Les extrémistes exercent un pouvoir de séduction sur les jeunes chômeurs des quartiers pauvres. Le marasme de l’économie tunisienne leur fournit des troupes de plus en plus nombreuses. C’est un cercle vicieux : le tourisme, qui était l’un des piliers de l’économie tunisienne, ne s’est toujours pas remis de la révolution parce que le calme n’est pas revenu. Pour la même raison, le marché immobilier s’effondre et maints investisseurs retirent discrètement leurs capitaux.
En outre, la rechute de l’économie mondiale handicape inévitablement l’économie tunisienne. C’est là un problème central : la surenchère islamiste ne pourra que prospérer sur le terreau de la misère. Entrant dans sa phase aiguë, la crise économique mondiale va ruiner les chances d’un redressement rapide de l’économie tunisienne. Et gonfler les rangs des islamistes radicaux.
Certes, les courants démocratiques et libéraux attachés au pluralisme politique et culturel et aux libertés publiques représentent une fraction majoritaire de la société tunisienne, parmi les femmes, les jeunes, les fonctionnaires… Les classes moyennes sont le vecteur le plus important de ces valeurs. Mais que pourront-elles face à une déferlante islamiste populaire impulsée par la crise économique ? Leur propre paupérisation exposera certaines de leurs composantes à la tentation islamiste. En outre, les radicaux intensifieront l’usage de la terreur, dont on voit déjà les premières manifestations. La terreur est un élément clé des processus de captation du pouvoir par les islamistes radicaux. L’Iran en est un exemple : c’est par la terreur que l’ayatollah Rouhollah Khomeiny a écarté du pouvoir ses alliés (marxistes, libéraux…) de la révolution de 1979, et que son successeur, l’ayatollah Ali Khamenei, a étouffé la Révolution verte de 2009. Pourtant, la société iranienne comporte, elle aussi, une vaste classe moyenne et les aspirations à une démocratie pluraliste y sont fortes. Mais le pouvoir de la terreur est immense…
L’arrivée de la crise économique en Tunisie avait été le détonateur de la révolution dans ce pays l’année dernière. Mais les développements de la crise économique dévient le cours de la révolution au profit de la mouvance salafiste. L’opinion islamiste tunisienne est estimée à un peu plus d’un tiers des votants, qui eux-mêmes constituent la moitié de la population. Ce pourcentage est appelé à augmenter avec la rapide montée du chômage et le renchérissement du prix des denrées alimentaires. Le fondamentalisme islamiste – représenté par Ennahdha et les partis de la mouvance radicale financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar – pourrait être le grand gagnant des élections générales de mars 2013.

Semailles laïques, moissons islamistes

L’Occident considérait la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali comme un paradigme de modernité au sein du monde arabo-musulman, notamment pour l’essor de la laïcité et le statut de la femme. Certes, l’autoritarisme du régime (par ailleurs corrompu) bridait la vie politique et certaines libertés publiques, mais leur épanouissement à venir semblait inscrit dans les astres. En attendant cette apothéose, les mœurs se libéralisaient, les touristes et les investisseurs étrangers affluaient, l’économie prospérait.
La naissance du Printemps arabe en Tunisie conforta cette vision optimiste de l’avenir. Une vision élargie à l’ensemble des pays musulmans, qui semblaient voués à la contagion démocratique.
Mais cet optimisme a été démenti par les résultats des élections législatives tunisiennes d’octobre 2011 ayant porté au pouvoir le parti islamiste Ennahdha. Ils ont stupéfié la mouvance laïque tunisienne elle-même, qui avait sous-estimé l’ampleur du radicalisme religieux dans son pays.
Les progrès de l’islamisme radical dans un pays aussi moderne que la Tunisie laissent deviner ce qu’ils pourront être dans des pays musulmans beaucoup moins avancés en termes socio-économiques, au cours de la phase aiguë de la crise économique mondiale qui s’annonce.

La réaction très brutale de la Turquie au vote par le Sénat, lundi dernier, de la proposition de loi de la députée UMP Valérie Boyer (auparavant adoptée par l’Assemblée nationale) montre que le gouvernement turc devient ouvertement antioccidental. La loi Boyer pénalise la négation de tout génocide. Les Turcs se sentent visés parce que, parmi les génocides, figure celui des Arméniens par l’Empire ottoman en 1915 (1,5 million de morts). Ankara s’obstine à nier son existence. En 2001, le Parlement français avait voté une loi reconnaissant le génocide arménien, mais sans en pénaliser les négationnistes.
La loi Boyer doit être ratifiée par le président Sarkozy. La Turquie a menacé de réduire les relations diplomatiques avec Paris au niveau des chargés d’affaires, d’exercer des représailles économiques et d’interdire son espace aérien et ses eaux territoriales à l’armée française, bien que les deux pays soient membres de l’OTAN.
Chaque année, malgré la crise, la France verse à la Turquie près de 130 millions d’euros en vue de son adhésion à l’Union européenne (UE), soit près de 900 millions sur sept ans (2007-2013). La Turquie, elle, occupe depuis 1974 la partie nord de Chypre, qui est un pays de l’UE…

La Turquie rejette les valeurs humanistes

La prise de position du gouvernement turc vis-à-vis de la loi Boyer témoigne d’un rejet des valeurs humanistes de la France et de l’UE. Appuyé sur l’AKP (le parti pour la Justice et le Développement), majoritaire depuis 2002, qui se dit islamiste « modéré », il multiplie les manifestations d’hostilité à l’Occident. La détérioration des relations de la Turquie avec Israël s’inscrit dans ce contexte.
La politique intérieure est à l’unisson : le gouvernement turc réprime de plus en plus sévèrement les oppositions kémaliste (partisane de la laïcité) et kurde. Depuis deux ou trois ans, il étouffe les libertés publiques et suborne la justice. Il muselle la presse : au moins 96 journalistes sont incarcérés en Turquie, qui occupe le 138ème au classement de Reporters Sans Frontières 2011. Il laisse se développer les persécutions antichrétiennes. Tout cela dans un contexte de forte croissance économique (à deux chiffres pour 2011).

Le choc des civilisations

Cette évolution accrédite la thèse du politologue américain Samuel Huntington (1927-2008) sur le « Choc des civilisations ». Le professeur Huntington estimait que, par sa position géographique au carrefour de trois continents, sa population (76 millions d’habitants), sa puissance économique et militaire, son appartenance au courant majoritaire de l’islam (le sunnisme), son passé impérial ottoman, la Turquie avait vocation à devenir « l’État phare » de la civilisation musulmane. Premier ministre depuis mars 2003, Erdogan lui en fait prendre le chemin de façon très habile. Il est conforté par des succès électoraux grandissants : l’AKP a remporté 34,3% des voix aux législatives de 2002, 46,6% à celles de 2007 et 49,9% à celles de 2011 (avec une participation de 84% pour ces dernières). Réussite économique et islamisme : voilà la combinaison gagnante d’Erdogan.

Erdogan, un génie politique au service du Califat

En avril 2005 dans mon livre sur la Turquie intitulé  "10 questions sur la Turquie et 10 réponses qui dérangent", j’écrivais ceci : "Sous la poigne d’un génie politique, Mustapha Kemal Atatürk, la Turquie fut au 20ème siècle le pays leader de la laïcité dans le monde musulman. Conduite par un autre homme d’exception, le charismatique Premier ministre islamiste Recep Tayyip Erdogan, elle tourne le dos à la laïcité kémaliste pour renouer avec son identité musulmane multiséculaire. Erdogan est un génie visionnaire, qui fait de l’intégration de la Turquie à l’Europe le levier pour balayer les derniers obstacles à la réislamisation de son pays. Le but ultime d’Erdogan : le rétablissement du califat, institution politico-religieuse surplombant la Oumma (la communauté des croyants), abolie par Kemal Atatürk en 1924.

Depuis 2005, Erdogan a beaucoup fait progresser la réislamisation de la Turquie,  pendant que Washington et Bruxelles obligeaient l’armée turque, traditionnellement gardienne de la laïcité kémaliste, à renoncer à le renverser par un putsch. Maintenant que l’armée est neutralisée, Erdogan dévoile ses canons : il secoue de plus en plus la tutelle occidentale. L’intégration de la Turquie à l’UE ? Il sait qu’elle est impossible, parce que les peuples européens n’en veulent pas, au contraire de l’oligarchie financière qui les gouverne encore. La procédure, non aboutie, d’intégration à l’UE ayant rempli son office – empêcher  l’armée de sortir de ses casernes – il poursuit sans entraves son seul et unique but : faire de la Turquie l’État phare de l’islam.

Le vrai visage de la Turquie d’Erdogan, c’est celui du totalitarisme islamiste. Les hackers ont « défacé » le site Internet de mon éditeur, Jean-Cyrille Godefroy, en insérant dans certaines pages un texte en turc, accompagné de deux photos de propagande (reproduction ci-dessous). Sur la photo de gauche, surplombant le drapeau turc, le Premier ministre Recep Tayipp Erdogan et son épouse, coiffée du foulard islamique, tiennent des enfants noirs dans leurs bras : une image empreinte d’humanisme. Au contraire, sur la photo de droite, deux soldats brandissent chacun une tête coupée alors qu’un drapeau français dont la partie rouge éclabousse la bande blanche figure dans le coin inférieur droit : ces soldats sont censés être français. Il est fait mention, en turc, de la répression menée par la France en Algérie en réponse aux sanglantes émeutes du 8 mai 1945. « SARKO », en bleu-blanc-rouge, désigne notre président de la République à la vindicte islamo-turque.

Les hackers ont appliqué ce procédé à tous mes essais dont le dernier en date, "De la crise à la guerre"(octobre 2011) et bien sûr "10 questions sur la Turquie et 10 réponses qui dérangent" (2005). Ils s’en sont pris aussi à d’autres ouvrages des éditions Jean-Cyrille Godefroy ayant un rapport avec la géopolitique, tels « Eurabia » de Bat Ye’or et « Frères musulmans dans l’ombre d’Al-Qaeda » d’Emmanuel Razavi.

La Turquie continue à nier le génocide arménien

Ce piratage s’inscrit dans la campagne de sabotage de sites Internet déclenchée par les Turcs à la suite du vote par l’Assemblée nationale de la proposition de loi de Valérie Boyer, député UMP des Bouches-du-Rhône, pénalisant la négation de tout génocide. Donc du génocide arménien de 1915 qui fit 1,5 million de morts. Parmi les sites piratés, celui de Valérie Boyer, qui a été injuriée et menacée de viol et de mort sur ses réseaux sociaux. Ses enfants et ses parents ont également été menacés. Dimanche dernier, le site Internet du Sénat, qui devra se prononcer à son tour sur cette loi, a été paralysé. Dans la page des commentaires de son blog, le hacker turc Iskorpitx a revendiqué le piratage du site du Sénat. Iskorpitx s’est rendu célèbre dans son pays pour avoir piraté un demi-million de sites Internet. Il n’a pu le faire qu’avec l’assentiment du gouvernement Erdogan, sans quoi il aurait vite été neutralisé par les services secrets turcs. Il en va de même pour ses actions de piratage en France.

Les Akincilar attaquent la France

Iskorpitx se dit proche du groupe islamo-nationaliste de hackers turcs qui se fait appeler Akincilar, du nom de la cavalerie légère ottomane. Le 21 décembre, le leader de ce groupe a lancé un mot d’ordre depuis Konya, en Turquie : « Une seule cible : la France ». En novembre dernier, Akincilar a revendiqué le piratage du site de « Charlie Hebdo », survenu au même moment que l’incendie probablement criminel des locaux de l’hebdomadaire satirique. Akincilar avait laissé un message dénonçant l’irrespect à l’égard de Mahomet dont a fait preuve le numéro spécial « Charia Hebdo » consacré aux intégristes islamistes.
Les Akincilar sont basés sur le territoire turc. Ils y opèrent en toute impunité. Début 2011, ils avaient bloqué le site de "Penguen", un hebdo satirique turc tournant la religion en dérision. Ils n’ont pas été poursuivis. C’est "Pengen" qui a eu des ennuis : une cour d’Istanbul a ouvert une procédure contre ce journal. Le gouvernement Erdogan soutient les Akincilar, qui sont des extrémistes islamistes, tandis qu’il réprime les tenants de la laïcité kémaliste.

Le gouvernement Erdogan soutient les hackers islamo-nationalistes

Il est évident que les services secrets turcs, riches en moyens humains et matériels, sont en mesure de mettre un terme aux agissements d’Akincilar. Et à ceux d’autres groupes de hackers turcs, qui sévissent aussi en France : par exemple Grayhatz, qui a revendiqué le détournement du site de Valérie Boyer. Ou bien Millikuvvetler, qui a revendiqué le piratage d’une centaine de sites Web. En fait, les services turcs les encadrent. C’est ainsi qu’en 2010 Akincilar avait revendiqué de nombreuses offensives contre des sites israéliens après l’assaut donné par Tsahal contre la flottille de Gaza. Les services turcs manipulaient cette expédition navale destinée à briser le blocus de la bande de Gaza. Ils exacerbèrent la violence lors de l’interception par l’armée israélienne.

Le mythe de l’islamisme "modéré" d’Erdogan

La proposition de loi de Valérie Boyer a provoqué une grave crise diplomatique avec la Turquie. L’intransigeance de cette dernière devrait faire réfléchir les Européens, de moins en moins nombreux il est vrai, qui souhaitent l’intégration de la Turquie à l’Union européenne, dont elle occupe la moitié d’un pays membre : Chypre. Et qui voient en Erdogan l’incarnation de l’islamisme « modéré ». Le Premier ministre turc s’est voué à un grand dessein : réislamiser la Turquie et restaurer le califat ottoman aboli par Kemal Atatürk en 1924.

Le 12 juin dernier, l’AKP (parti de la Justice et du Développement) a raflé la majorité absolue (326) des 550 sièges parlementaires aux élections législatives turques, faisant mieux qu’au précédent scrutin, en 2007 (47% des voix), qui lui-même avait amélioré le score de celui de 2003 (34%). C’est la troisième fois que ce parti fondamentaliste islamique, au pouvoir depuis 2003, remporte les législatives : une éclatante victoire pour sa figure de proue, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan.

Un génie politique

Erdogan est un génie politique. Maire d’Istanbul depuis 1994, il fut condamné, en 1998, à une peine de prison pour avoir prononcé un discours qualifié d’incitation à la haine, dans lequel il avait cité le poète nationaliste Ziya Gökalp, lors d’un meeting à Siirt, dans l’est du pays : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupelles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Il a comprit qu’il fallait adapter le vocabulaire islamiste pour éviter de se heurter de front à l’armée. En 1998, Erdoğan quitta le Parti de la Vertu (FP), une organisation fondamentaliste ayant succédé au Refah Partisi de Necmetin Erbakan, qui était à l’époque la figure de proue du fondamentalisme islamique sur la scène politique turque. Et, avec une grande habileté tactique, il prôna une séparation de la religion et de l’État. Il plaida pour ces nouvelles façons de faire envers et contre la veille garde islamiste, sans renoncer pour autant à son objectif : la réislamisation de la Turquie et la renaissance du vieil empire ottoman qui avait dominé les Balkans, le Moyen Orient et l’Afrique du Nord. En 2001, il créa l’AKP.

L’armée neutralisée par l’UE

Ce fut un coup au but. En 2003, l’AKP remporta les législatives. Sitôt au pouvoir, Erdogan a poussé la candidature de la Turquie à l’intégration à l’Union européenne. Objectif : utiliser Bruxelles pour se protéger des velléités putschistes de l’armée turque. L’UE n’a pas manqué d’accentuer la pression en faveur d’une démocratisation de la vie politique turque, pour qu’Ankara satisfasse aux « critères de Copenhague » imposés aux candidats à l’intégration.
Ainsi adossé à l’Europe, Erdogan multiplia les lois et mesures destinées à éreinter le pouvoir politique de l’armée, qui s’apparentait à un despotisme éclairé visant à sauvegarder, autant que possible, les acquis kémalistes en matière de laïcité. Il en est même venu à faire traduire en justice d’anciens officiers supérieurs accusés d’avoir comploté pour renverser le gouvernement de l’AKP. L’armée ne sortit pas de ses casernes pour autant, comme elle l’eût fait en d’autres temps…
Le processus d’intégration de la Turquie à l’UE patine, parce que les peuples européens le rejettent de plus en plus ouvertement. Qu’importe. Grâce à la pression européenne (et américaine), Erdogan a atteint son objectif : la neutralisation politique de l’armée turque. Il est déjà passé, depuis deux ans, à la phase suivante de son plan : le garrotage progressif des libertés publiques afin de réislamiser la Turquie. Il bride de plus en plus la presse, emprisonne les journalistes de l’opposition kémaliste et, à l’occasion, s’en prend aux intérêts des patrons liés à cette mouvance. Il encourage la prohibition de l’alcool, le port du voile… Il accentue le caractère islamiste de la politique étrangère turque dans les zones d’influences correspondant à l’empire ottoman de jadis, notamment les Balkans et l’Asie centrale.

Économie en expansion

Erdogan a su mener de front une réislamisation accélérée de la Turquie (lancé bien avant lui) et une politique économique libérale favorisant l’essor des patrons de PME issus des couches populaires et formés dans les imam-hatip, écoles et lycées qui ne sont pas voués seulement à la formation des imams, mais aussi aux enfants des milieux modestes. Ce patronat très pieux est l’un des meilleurs soutiens de l’AKP, qui a engrangé une fois de plus, le 12 juin, la moisson de la réussite économique turque de ces dernières années : l’inflation a été maîtrisée, la croissance économique a atteint près de 9% en 2010, et le revenu annuel par habitant a plus que triplé en une décennie. L’économie turque occupe le 16ème rang mondial, et le 6ème rang par rapport aux économies européennes.

Vers le califat

Les élections du 12 juin ont infligé à Erdogan une petite déconvenue : l’AKP n’a pas obtenu la majorité des deux tiers (367 sièges) à la Grande Assemblée nationale, requise pour modifier, sans l’aval des autres formations ou de l’opinion publique, la Constitution rédigée dans la foulée du coup d’État perpétré par l’armée en 1980. Et l’AKP est au-dessous du plancher des 330 députés requis pour soumettre les modifications de la Constitution à un référendum, avant de les faire valider par les autres partis politiques représentés au Parlement. Erdogan voudrait faire voter une réforme de la constitution, présidentialisant le régime et lui ouvrant une carrière de tout puissant chef de l’État. Il va s’employer à convaincre des parlementaires d’autres formations de voter en faveur de cette réforme constitutionnelle : un nouveau pari politique à la mesure de son talent…
Erdogan est admiré et respecté dans le monde arabe. Il y est déjà qualifié de « leader du Moyen-Orient ». Il rêve de restaurer le califat ottoman (fonction à la fois politique et religieuse) aboli par Atatürk en 1924. La crise économique mondiale, qui s’achemine vers sa phase aiguë avec la prochaine faillite en série des États, engendrera un contexte favorable à ce dessein : naufrage de la mondialisation, échauffement des esprits, choc des civilisations…

Les commentateurs occidentaux parient volontiers sur la victoire des démocrates contre les islamistes, en Égypte comme dans le reste du monde arabo-musulman qui entre en convulsions. Dans un premier temps, il n’y aura pas d’opposition marquée entre islamistes et démocrates. Les islamistes réclament des élections libres, en Égypte comme dans tous les pays musulmans où ils sont aux prises avec des régimes dits « pro-occidentaux ». Ils savent que, chaque fois que des élections sont organisées dans un pays musulman en les laissant tenter leur chance, ils remportent de grands succès, à quelques exceptions près qui confirment la règle. Le premier coup de tonnerre électoral des islamistes retentit en Algérie en 1990, avec le Front islamique du salut (FIS) qui remporta les élections locales avec 54 % des voix. En 1991, le FIS remporta le premier tour des élections à l’assemblée nationale algérienne avec 231 sièges sur 430. Le gouvernement algérien annula les élections par un coup d’État militaire, anticipant une victoire du FIS et craignant que ce dernier instaure une république islamique. Immédiatement, les islamistes commencèrent une lutte armée contre le gouvernement et ses partisans.
En Irak, les Américains en décidèrent autrement : les élections de 2005 ont ouvert les allées du pouvoir aux partis religieux. Devenus partis de gouvernement par les voies démocratiques ouvertes par la coalition, ils ont entrepris d’installer la charia (la loi islamique) dans le pays : fermeture des débits de boissons, extension du pot du voile, érosion des droits des femmes en matière de divorce et de succession, persécution des minorités chrétiennes… Les totalitarismes se tapissent volontiers dans les fourgons de la démocratie pour accéder au pouvoir. Hitler fut d’abord plébiscité par le peuple allemand. De l’Atlantique au Pacifique, les islamistes veulent des élections libres quand ils sont confrontés à des gouvernements qui leurs sont plus ou moins hostiles.

L’islam n’admet pas la séparation du Politique et du Religieux

On cite volontiers l’AKP (le Parti pour la justice et le développement) au pouvoir en Turquie depuis 2002, comme parti islamiste jouant le jeu démocratique. Certes, il le joue ! Recep Tayyip Erdogan, qui est un génie politique, utilise les « critères de Copenhague », c’est-à-dire le processus de démocratisation imposé par Bruxelles aux pays candidats à l’intégration dans l’Union européenne, pour éradiquer le pouvoir politique de l’armée, gardienne de la laïcité kémaliste. À quelle fin ? Réislamiser la Turquie, ce qui signifie abolir la (relative) séparation du Politique et du Religieux instituée par le despote éclairé Kemal Atatürk au sortir de la Première Guerre mondiale. Erdogan est en passe d’y arriver, appuyé qu’il est par la jobardise occidentale.
Les Occidentaux ne savent pas que tout parti fondamentaliste islamique est fidèle à un dogme central de la théologie musulmane, chiite comme sunnite : le Politique et le Religieux ne doivent faire qu’un. Pas de sphère privée. Pas de ces libertés publiques inhérentes à la démocratie occidentale : liberté de culte, d’association, habeas corpus… La taqqyia (mensonge) fait partie des stratagèmes préconisés par les textes religieux pour parvenir à faire triompher l’islam. Aucune réforme de fond de la théologie musulmane n’a remis en question l’interdiction de séparer le Politique et le Religieux. C’est pourquoi mettre dans la même catégorie les chrétiens-démocrates (« Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César », disent les Évangiles) et les islamo-démocrates relève d’une méconnaissance totale des corpus doctrinaux de l’islam, quand ce n’est pas d’un souci de masquer la réalité.
La démocratie, les islamistes savent s’en servir pour arriver au pouvoir. En Égypte, les Frères musulmans avancent à pas feutrés, soucieux de ne pas effrayer : la révolution bourgeoise remplit très bien son office en détrônant Moubarak. Ils sauront lui confisquer le pouvoir, le moment venu.
Cela donnera un affrontement entre démocrates épris de liberté et islamistes ? Ce sera le pot de terre contre le pot de fer. Les plus féroces l’emporteront par la terreur. Ce ne sera pas les démocrates, peu enclins à la violence et désarmés par l’Occident droit-de-l’hommiste. En outre, l’armée, majoritairement composée d’appelés, est de plus en plus infiltrée par les islamistes.

La crise économique, meilleure alliée des islamistes

Les révolutions arabo-musulmanes arrivent en pleine crise économique. Elles en sont, en partie, la conséquence : hausse des prix alimentaires, chômage… La crise économique entre dans une deuxième phase : la faillite des États surendettés. Il est vain d’anticiper l’avenir de l’intégrisme islamiste en le découplant des développements à venir de la crise économique. C’est pourtant ce que font la plupart des spécialistes du monde musulman, généralement dépourvus de culture économique, ou bien tributaires d’analyses économiques erronées. On ne saurait bien prévoir sans interdisciplinarité.
La crise systémique qui affecte l’économie mondiale la mène vers de nouveaux abîmes. Ce sera un facteur décisif pour faire pencher la balance en faveur des intégristes islamistes dans le monde arabo-musulman. Les démocrates ne feront pas le poids.

La crise économique mondiale retentit sur la géopolitique. Elle défait certains liens et les remplace par d’autres. Au Moyen Orient, elle détricote le réseau d’alliances installé par Washington au sortir de la Deuxième Guerre mondiale puis de la Guerre froide. La dislocation du système géopolitique américain vient de franchir un seuil : la Turquie, alliée des États-Unis et pilier de l’OTAN au Moyen Orient, claque la porte au nez d’un autre allié des États-Unis : Israël.

Aujourd’hui, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, la Turquie a menacé I’État hébreu d’une rupture des relations s’il ne s’excusait pas pour son raid du 31 mai dernier contre la flottille d’aide pour Gaza qui avait fait neuf morts turcs. La Turquie, qui a rappelé son ambassadeur, a annoncé avoir fermé son espace aérien à l’aviation militaire israélienne. La mesure pourrait être étendue à l’aviation civile. « Israël ne s’excusera jamais pour avoir défendu ses habitants », a répondu le bureau du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Ce dernier avait déjà signifié lui-même, vendredi dernier, le refus israélien de s’excuser.

La Turquie réclamait jusqu’à présent la création d’une commission d’enquête internationale et indépendante pour enquêter sur l’affaire de la flottille. Aujourd’hui, Davutoglu est apparu plus souple au sujet d’une commission créée par Israël pour lancer sa propre enquête : « Si cette commission conclut que le raid était injuste et s’ils s’excusent, cela serait aussi suffisant ». Israël ne peut évidemment pas accepter cela… Autre exigence formulée par le chef de la diplomatie turque : le paiement de compensations pour les familles des neuf victimes de l’assaut. Les Turcs veulent aussi la libération des trois navires turcs saisis pendant l’opération contre la flottille. Et, surtout, la fin du blocus de Gaza.

Cet épisode s’inscrit dans la perspective d’une tension croissante entre Ankara et Tel-Aviv depuis l’opération « Plomb durci » menée par l’armée israélienne à Gaza fin 2008-début 2009 pour neutraliser les tirs de roquettes et de missiles du Hamas. Les imprécations du Premier ministre turc Tayyip Recep Erdogan contre le président israélien Shimon Perez à Davos en janvier 2009 furent un éclatant signe de discorde.

Autre symptôme : les couacs dans la coopération militaire entre la Turquie et Israël. En 1996, tous deux avaient signé un accord militaire – vivement critiqué par la plupart des pays arabes et l’Iran – prévoyant un entraînement de leurs aviations dans leurs espaces aériens respectifs. L’exercice Anatolian Eagle (Aigle d’Anatolie), prévu du 18 au 23 octobre 2009, fut annulé à la suite de la décision de la Turquie d’en exclure Israël qui entraina le retrait – par solidarité – des États-Unis et d’autres pays de l’Otan, tels que l’Italie. Motif avancé par Ankara : l’opinion turque, heurtée par l’expédition militaire menée par Israël dans la bande de Gaza à la fin de l’année précédente, ne comprendrait pas que les deux armées s’entraînent ensemble. Et voilà que la Turquie vient d’exclure Israël des manœuvres aériennes internationales Anatolian Eagle programmées du 7 au 18 juin 2010 dans son ciel avec la participation des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l’Italie, de l’Espagne et de l’Otan… Cela confirme la décision annoncée cette semaine par le gouvernement turc d’exclure Israël de trois manœuvres militaires conjointes. Dimanche, les soldats israéliens ont reçu ordre de ne plus se rendre en Turquie, que ce soit en mission ou pour raisons « privées » (la Turquie était l’un des destinations favorites des touristes israéliens ces dernières années.

Cette rupture d’alliance est un coup très dur pour Israël qui considérait jusque-là la Turquie comme un allié stratégique de toute première importance. Le vaste espace aérien turc était précieux pour l’entraînement de son aviation. Ces exercices se déroulaient notamment près des frontières de l’Iran et de la Syrie, voisins les plus hostiles de l’État hébreu. Les pilotes israéliens faisaient des simulations d’attaques contre des systèmes de défense antiaériens comme ceux qui protègent les installations nucléaires iraniennes, ou des exercices de ravitaillement en plein vol pour des missions à longue distance. Les services de renseignement des deux pays s’échangeaient des informations. Israël faisait d’importantes ventes d’armes à la Turquie. La Turquie est un gros partenaire économique d’Israël (tourisme, immobilier…)

La détérioration de ses relations avec la Turquie inquiète Israël au plus haut point. La neutralité bienveillante d’Ankara lui serait plus que jamais utile dans l’épreuve de force engagée avec l’Iran. Les relations avec l’Égypte et la Jordanie, les deux seuls pays arabes entretenant des relations diplomatiques avec l’État hébreu, se sont très nettement refroidies. Les efforts américains pour convaincre des pays du Golfe de faire un geste envers Israël ont été vains. Du côté palestinien, rien de nouveau non plus. Israël se retrouve de plus en plus isolé dans la région.

Associée au bloc atlantique durant la guerre froide par Kemal Atatürk, fondateur de l’État nation turc et défenseur de la laïcité, la Turquie a été alliée à Israël dès la création de cette dernière. Mais, ces dernières années, elle a relégué son alliance stratégique avec Israël au second plan au profit d’un rapprochement avec l’Iran, l’Irak, la Syrie, ou d’autres pays du monde arabe. Et elle a développé son influence dans ses anciennes possessions impériales d’Asie centrale, du Caucase, d’Afrique du Nord et des Balkans : c’est le panturquisme, nourri des réminiscences de l’empire ottoman. Depuis qu’en 2002, l’AKP [le parti de la Justice et du développement, d’obédience islamiste] est arrivé au pouvoir, la Turquie tente de se positionner à l’échelle internationale comme une puissance musulmane. C’est pourquoi elle se détache de l’Occident. L’armée turque, traditionnel rempart de la laïcité, était garante de l’alliance avec Israël et l’Occident. Mais elle a été politiquement neutralisée par l’AKP.

La trajectoire musulmane de la Turquie finira par rompre complètement ses liens avec Israël, ainsi qu’avec l’Occident. Unique puissance musulmane de l’OTAN, elle en sortira tandis qu’Israël y entrera conformément à ses vœux : au cours de ces dix dernières années, Israël et l’OTAN se sont rapprochés. Les forces israéliennes sont de plus en plus associées aux manœuvres de l’OTAN. Les services de renseignement israéliens coopèrent avec ceux de l’OTAN. Fin 2006, Israël a obtenu un "accord de partenariat" avec l’OTAN. Le terrorisme islamiste fait peser une menace commune sur les pays de l’OTAN et Israël, poste avancé de l’Occident en terre d’islam.

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