Beaucoup de liquidités, peu de croissance

Les gouvernements européens comptent sur une reprise mondiale en 2014 qui remettrait leurs économies à flot. C’est le contraire qui adviendra. L’année 2013 va sonner le glas de ce qu’on nomme pompeusement la « reprise » américaine. Cela propulsera la crise économique mondiale dans sa phase aiguë. La timide embellie de l’économie américaine va prendre fin. Les États-Unis vont suivre l’Europe dans la crise.

La Fed, finalement imitée par la BCE, pratique une politique de relance par la monétisation de la dette consistant à racheter toutes sortes de créances pourries, publiques et privées. Elle acquiert la moitié des bons du Trésor américain pour soutenir leurs cours. Ces injections de liquidités par surchauffe de la « planche à billets », appelées quantitative easing (QE), traduit par « assouplissement quantitatif », ont gonflé les bulles spéculatives plutôt que de relancer l’économie réelle. Jamais tant de liquidités n’avaient produit si peu de croissance du PIB. Certes les politiques de relance budgétaire et monétaire avaient mis fin à la récession américaine au milieu de l’année 2009. Mais la reprise fut anémique, avec une croissance moyenne de 2% au cours des trois dernières années. Tout la freinait : la rareté du crédit, les coupes dans les budgets de l’État fédéral et des États fédérés, la chute des prix de l’immobilier. La consommation était faible et le chômage au-dessus de 8%.

Les États-Unis champions du surendettement

À l’été 2011, les États-Unis firent une entrée fracassante sur la scène internationale du surendettement. La majorité républicaine du Congrès s’engagea dans un bras de fer avec la Maison-Blanche au sujet du relèvement du plafond légal de la dette de l’État fédéral. En attendant un compromis entre la Maison-Blanche et le Congrès, le Trésor réduisit ses versements aux caisses de retraites des fonctionnaires. Ainsi l’État fédéral put, sans augmenter son endettement net, tenir jusqu’au 2 août, date limite fixée pour un accord. Finalement la Maison-Blanche et le Congrès trouvèrent un arrangement. Mais cette bruyante dramaturgie avait attiré l’attention du monde entier sur le surendettement des États-Unis et les dissensions de leurs élites politiques. Le géant américain n’inspirait plus confiance. L’Agence Chine nouvelle, émanation du gouvernement chinois, réclama une nouvelle monnaie de réserve mondiale, plus stable et plus sûre que le dollar, pour éviter que la défaillance d’un seul pays engendre une catastrophe mondiale. Première créancière des États-Unis, la Chine s’inquiétait de la sécurité de ses actifs en dollars et de la valeur des bons du Trésor américain. « Elle détient environ 1100 milliards de la dette du gouvernement américain. Si leur valeur baisse de 1%, elle va subir immédiatement une perte de 11 milliards de dollars », expliquait Francis Lun, directeur général de la société Lycean Holdings.
Il faut aux États-Unis presque trois dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Fin 2012, le déficit budgétaire américain atteignit 7% du PIB, et la dette publique le plafond légal de 16394 milliards de dollars fixé en août 2011 par le Congrès. Comparons les dettes publiques américaine et européenne avec la même définition dite de « Maastricht » qui couvre l’ensemble des administrations publiques au sens des comptes nationaux : l’État, les organismes divers d’administration centrale (ODAC), les administrations publiques locales et les administrations de sécurité sociale. La dette publique américaine atteignit 98% du PIB en décembre 2012 contre une moyenne de 91,8% du PIB en zone euro.

Falaise budgétaire

Le 31 décembre 2012, une série d’allégements fiscaux et d’exonérations provisoires de taxes destinées à soutenir les classes moyennes arrivèrent à échéance, après prolongation par le président Obama en 2010 : une « falaise fiscale » de près de 600 milliards de dollars. À la même date, la dette fédérale atteignit le plafond fixé en 2011. L’État fédéral ne peut s’endetter au-delà de la limite tracée par le Congrès sous peine d’interdiction de se financer par l’emprunt, donc de mise en cessation de paiement. Un programme d’austérité cataclysmique se serait déclenché automatiquement le 2 janvier 2013 si les démocrates partisans d’une augmentation des impôts et les républicains qui inclinaient à réduire la dépense publique n’avaient pas accordé leurs violons. Au dernier moment, d’âpres négociations aboutirent à un accord a minima, voté par le Sénat et la Chambre des représentants : le taux d’imposition passa de 35% à 39,6% pour les foyers fiscaux aux revenus supérieurs à 450000 dollars par an. C’était à mi-chemin entre le refus républicain de toute hausse fiscale et la volonté démocrate d’en instituer une à partir de 250000 dollars. Mais les deux camps retardèrent de deux mois l’essentiel : les décisions sur la réduction des dépenses de l’État fédéral. Le service de la dette et les deux grands postes de l’État-providence que sont la santé et les retraites déséquilibrent de plus en plus le budget fédéral. Quant aux dépenses militaires, elles constituent plus de 40% de celles de l’ensemble du monde.
Un nouveau « mur budgétaire » se dressera début mars. Le surendettement se sera accru, la légère réforme fiscale votée en début d’année ne modifiant pas significativement la donne. Pour éviter que l’État fédéral se retrouve en cessation de paiement, le Congrès devra se résoudre à voter une nouvelle hausse du plafond de la dette. Âprement souhaitée par les républicains, la mise en place d’un programme d’austérité semble inéluctable. Celui-ci aura un effet récessif sur l’économie. Le surendettement croissant et la récession provoqueront une hausse des taux d’intérêt que la Fed a réussi jusque-là à contenir en rachetant la moitié des bons du Trésor américain. Mais la Fed (dont le QE3 n’a agi que pendant quelques semaines) envisage de réduire fortement ses achats de dette publique américaine. En ce cas, les taux d’intérêt monteraient pour attirer les investisseurs, enclenchant une récession et une augmentation de la dette. Aucune de ces stratégies n’empêchera l’économie américaine d’entrer à nouveau en récession, dans un contexte de ralentissement international.
Le surendettement de l’État fédéral est sur la sellette. Mais d’autres bulles de dettes publiques explosent aussi : celles des États fédérés et des collectivités locales. Et des bulles de dettes privées se désintègrent également, comme celle des étudiants. L’édifice de la dette américaine s’écroule. De l’éboulis sortiront violences et émeutes. Les grandes banques ne résisteront pas au choc. "Too big to fail" ne sera plus de mise : les géants tomberont, les petits grandiront.

Thrombose monétaire

Confrontée à l’opposition du mouvement Tea Party au sein du parti républicain et, désormais, à celle de pays comme la Chine, la Fed ne peut plus s’adonner à une impression massive de dollars. Elle est à bout de munitions. L’inefficacité de ses politiques de relance monétaire se traduit par la faible « vitesse de circulation de la monnaie » ou « vélocité monétaire ». Ce concept se comprend ainsi : un client dépense de l’argent chez un commerçant ; celui-ci utilise aussitôt cet argent pour passer une nouvelle commande auprès d’un fournisseur ; ce dernier affecte tout de suite la somme reçue au paiement du salaire de son employé ; lequel court faire ses emplettes chez un autre commerçant ; et ainsi de suite. Cette chaîne d’activités forme le PIB. Aux États-Unis, la « vélocité monétaire » est à son plus bas niveau depuis 50 ans et elle continue à descendre rapidement. Au lieu d’irriguer l’économie réelle, les masses de dollars crées par la Fed sont en grande partie immobilisées dans les réserves des banques en une sorte de thrombose monétaire. C’est pourquoi les fleuves de dollars injectés par la Fed depuis 2008 n’ont pas généré beaucoup d’inflation.
Pour l’instant les actions font exception. Leur cours élevé est interprétée, à tord, comme un signe de bonne santé économique. En fait, les banques font des prêts à de grandes entreprises au bilan satisfaisant, qui s’en servent pour financer le rachat de leurs propres actions et en faire monter les cours.

Le pétrole et le gaz de schiste n’empêcheront pas la récession

Depuis 2000, les États-Unis ont spectaculairement accru leur extraction de gaz et de pétrole non conventionnels, dits « gaz et pétrole de schiste ». De 2000 à 2012, le gaz de schiste est passé de 2% à 37% de la production américaine de gaz naturel. Les Américains paient le gaz 50 à 70% moins cher que les Européens ou les Japonais. Les États-Unis s’approchent de l’indépendance énergétique, et avec eux le Mexique, riche de son pétrole, et le Canada, qui exploite ses sables bitumineux. Selon l’AIEA, dans trois ans, les États-Unis évinceront la Russie de sa position de premier producteur de gaz. Ils deviendront à nouveau exportateurs d’hydrocarbures, comme au début du XXe siècle. Cette révolution de l’énergie a lancé le grand retour de l’industrie aux États-Unis. Elle réduit les coûts de production de l’électricité, du carburant des usines, et des matières premières intégrées à de nombreux processus industriels. Une constellation d’industries délocalisées rejoint une mère Patrie à nouveau attrayante. Les débats écologiques de la fracturation hydrauliques des roches font rage, mais des progrès technologiques diminuant ses dégâts sur la nature sont à prévoir.
Ce bouleversement énergétique est prodigieux. Mais il ne suffira pas à enrayer la crise structurelle de l’économie américaine, ni celle des autres pays qui se lanceraient à leur tour dans l’exploitation de leurs hydrocarbures non conventionnels. Rien ne saurait enrayer une crise structurelle aussi profonde et avancée. Il aurait fallu que le gaz de schiste (comme l’austérité) arrive il y a 30 ans. Mais la révolution énergétique qu’il déclenche amortira quelque peu les effets de cette crise et, surtout, accélérera le redémarrage, une fois apurée la montagne de dettes et éradiqués les éléments vermoulus de l’économie mondiale.

Contamination aux pays émergents

La récession américaine aggravera celle de l’Europe et entraînera celle des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), dont la croissance ralentit déjà. Fortement exportatrices, les économies « émergentes » dépendent encore très largement de la consommation occidentale. Elles ne pourront lui substituer à temps leur propre consommation pour empêcher la mondialisation de la crise.

La reprise, c’est d’ores et déjà fini. La crise économique mondiale est entrée dans sa phase aiguë : la faillite en série des États. La Grèce fait souffler un vent de panique jusqu’à Washington.

La Grèce cachait le mastodonte américain

Longtemps, les Américains crurent que la crise grecque ne concernait que les Européens : les quelque 350 milliards d’euros de dette souveraine de ce petit pays de 11 millions d’habitants n’allaient pas plomber la reprise économique mondiale et faire trembler la planète ! Dans les médias américains, prévalait l’idée que le cas grec, auquel faisaient écho ceux du Portugal, de l’Espagne, de l’Irlande, résultait de l’anémie chronique de la Vieille Europe, incapable, hormis l’Allemagne, de profiter pleinement de la reprise économique mondiale.
Cette vision bornée méconnaissait le caractère systémique de la crise : c’est l’Occident dans son ensemble qui est surendetté dans des proportions démesurées. Les États-Unis sont concernés au premier chef, avec une dette publique ayant franchi, à la mi-mai, le plafond légal de 14 294 milliards de dollars fixé par le Congrès. Leur surendettement menace autrement plus sérieusement l’économie mondiale que celui de la Grèce.

Le Trésor public américain acculé aux expédients

Entretemps, la température a fortement augmenté à Washington, la majorité républicaine du Congrès s’étant engagée dans un bras de fer avec la Maison-Blanche au sujet du relèvement de ce plafond légal. Cet affrontement, qui dure encore, a projeté les États-Unis sur le devant de la scène mondiale du surendettement. En attendant un compromis avec le Congrès, le Trésor a cessé d’alimenter autant qu’il le devrait les caisses de retraites des fonctionnaires. Sans incidence sur le versement actuel des pensions, ces mesures sont légales. Le Congrès les a conçues pour fournir au gouvernement fédéral le moyen d’empêcher que la dette publique ne dépasse la limite qu’il lui a assignée. Elles dégageront une marge de 224 milliards de dollars de façon à ce que l’État continue d’émettre des titres de dette selon le calendrier prévu, jusqu’au 2 août, sans augmenter son endettement net.

Les États-Unis ont peur et font peur

Mais, volontiers donneurs de leçon, les États-Unis se voient désormais tancés par des personnalités habituellement aussi bienveillantes à leur égard que José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne : agacé par leurs remarques acides au sujet du traitement de la crise grecque par l’Euroland, il leur rappelait l’ampleur de leur propre endettement public.
En fait, les États-Unis inquiètent de plus en plus. Déjà, en avril dernier, l’agence de notation Standard and Poors révisait sa perspective sur leur note à long terme de « stable » à « négative ». Hier, un seuil a été franchi par sa consœur Moody’s : elle a placé la note des États-Unis sous surveillance « en vue d’un éventuel abaissement étant donné la probabilité croissante que la limite légale à la dette ne sera pas relevée dans les temps ». C’est la première fois que l’une des trois grandes agences de notation profère une menace de déclassement pareille à l’encontre des USA. « Faute d’un accord, les États-Unis pourraient manquer certains remboursements sur les obligations publiques en circulation », ajoute-t-elle. Moody’s ferait passer la note américaine passerait de AAA à AA, qui reste une catégorie d’investissement. Mais cela le freinerait. L’annonce de Moody’s a fait baisser le dollar et les emprunts d’État américains. L’agence veut stopper la surveillance dès qu’elle saura si un défaut est évitable ou pas. Le maintien par elle d’une perspective stable sur la note américaine dépendra du projet de budget négocié entre Démocrates et Républicains. Mais le poison du doute s’est insinué. Même si le Congrès s’arrange pour que soit évité un défaut technique le 2 août prochain, la probabilité d’une révision de la perspective à négative dans les semaines qui suivront a augmenté.
Ben Bernanke, le patron de la Fed, a fait écho aux inquiétudes de Moody’s en avertissant qu’ « un défaut des États-Unis sur ses dettes, ou sur ses engagements à l’égard de ses propres citoyens, créerait une crise majeure. Ne pas relever le plafond de la dette publique plongerait le système financier dans un désarroi considérable. » Christine Lagarde, nouvelle patronne du FMI, s’est émue elle aussi. Et voilà qu’Obama vient de piquer une crise de colère contre les chefs de file républicains au Congrès, mettant sa présidence dans la balance.
En toile de fond de ce drame, le ralentissement de l’économie américaine : elle n’a créé que 18 000 emplois en juin, contre 25 000 en mai et 217 000 en avril…

La crise est systémique

La formation de ce pot au noir explique pourquoi la Maison-Blanche s’inquiète tellement de l’effet de contagion de la Grèce, reprochant aux Européens de ne pas aider celle-ci avec l’intensité et la promptitude nécessaires pour éteindre la panique. Le caractère systémique de la crise commence à lui apparaître. Déjà, Standard and Poors et Moody’s ont envisagé de dégrader la note de l’Italie qui, économiquement, pèse plus de deux fois plus que la Grèce, l’Irlande et le Portugal additionnés. Si l’Italie tombe, elle entrainera la zone euro dans sa chute. Les Bourses s’affolent d’autant plus que les Européens hésitent à mettre sur pied un second plan d’aide à la Grèce analogue à celui décidé il y a un an, qui portait sur des prêts s’élevant à 110 milliards d’euros : ils sont en désaccord sur la nécessité de faire contribuer les créanciers privés de la Grèce (banques, compagnies d’assurance et fonds de pension) et sur les modalités d’une telle participation. Le FMI, qui a prêté à la Grèce 30 milliards d’euros en avril 2010, ne compte pas en faire plus pour l’instant. Les marchés financiers font généralement le lien entre la Grèce et l’Italie : si celle-là périt, celle-ci leur semblera condamnée.

L’Europe dans l’œil du cyclone

La descente aux enfers de la Grèce continue. Malgré le vote d’un second plan d’austérité par le Parlement grec, hier, l’agence Fitch a rétrogradé sa note. L’Europe dévisse. Le 4 juillet, l’Agence de notation Moody’s a abaissé de quatre crans la note à long terme du Portugal, la plaçant dans la catégorie des investissements risqués. Le 7 juillet 2011, Moody’s a abaissé la note sur la dette, garantie par le gouvernement Portugais, de quatre banques portugaises. Pourtant, en échange d’un prêt de 78 milliards d’euros décidé en mai, Lisbonne s’était déjà engagé à mettre en œuvre un plan de rigueur et de réforme sur trois ans pour ramener son déficit public de 9,1 % du PIB en 2010 à 5,9 % en 2011, puis à 3 % en 2013.
La contagion se répand en Europe. Moody’s a envisagé, hier, de dégrader à nouveau la note de Dublin, à cause de « la faiblesse continue de l’économie irlandaise ». Moody’s a donné ces précisions : « La perspective négative sur la notation du gouvernement irlandais reflète les risques importants pesant sur la mise en œuvre du plan de réduction du déficit, ainsi que le changement de ton des gouvernements européens sur les conditions auxquelles un soutien sera accordé aux pays en détresse financière».
La crise aura raison de l’euro : la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, en sortiront et dévalueront leurs monnaies. D’autres pays suivront. L’unification monétaire sans unification politique permettant une unification budgétaire est une chimère que la crise met en évidence.

Demain, ce sera le tour des États-Unis

C’est aujourd’hui l’Europe qui est dans l’œil du cyclone. Mais celui-ci ne tardera pas à traverser l’Atlantique, déferlant sur les États-Unis. Ils seront frappés par une grave crise obligataire. Le dollar se mettra en vrille. L’ambiance sur les marchés financiers deviendra dantesque. Le caractère systémique, donc mondial, de la crise deviendra évident pour tous. Il ne sera plus alors question de reprise économique mondiale. Le climat des relations internationales s’assombrira…

Le joli mois de mai n’a pas été riant pour l’économie américaine. La croissance du secteur manufacturier a plus ralenti que prévu : l’indice publié par les directeurs d’achats de l’ISM (Institute for Supply Management) s’élève à 53,5 points seulement. Ce niveau, nettement inférieur aux 60,4 points d’avril, est le plus bas depuis septembre 2009. Les économistes consultés par Reuters prévoyaient une décélération moins rapide : 57,7 points. La création nette d’emploi a été de 54 000 en mai, contre 232 000 en avril, 3 fois moins que prévu par les économistes. Le taux de chômage est grimpé à 9,1% en mai, son plus haut niveau depuis septembre 2010. La consommation est en berne (augmentation de la consommation réelle de 0,1% en mars et avril). L’immobilier aussi.
Le moteur américain de la croissance économique mondiale est en train de tomber en panne. Les colossales mesures de relance budgétaires et monétaires mises en œuvre jusqu’à maintenant n’auront pas réussi à empêcher une rechute de l’économie américaine. Elles l’auront seulement retardée.

L’échec de la planche à billets

La Réserve fédérale américaine (Fed) n’entend pas engager de nouvelles mesures de relance économique. Hier, dans une interview au Wall Street Journal, le président de la réserve fédérale de Dallas, Richard Fischer, a déclaré que « la Fed a fait son travail », et que, si des mesures de relance supplémentaires s’avèrent nécessaires, « elles devront venir d’ailleurs ». Cela veut dire qu’il n’y aura pas de « quantitative easing 3 », après le Q2 qui prend fin en ce mois de juin. La relance par la création monétaire à tout va par la banque centrale va prendre fin. L’économie américaine n’aura plus sa drogue. Elle va tomber en catalepsie.

Bientôt, un plan d’austérité

Il y a quelques jours, l’agence de notation Moody’s a menacé de placer le AAA américain sous surveillance négative. Standard & Poors en avait fait autant en avril. Le 16 mai dernier, l’endettement de l’État fédéral a atteint le plafond de 14 294 milliards de dollars fixé par le Congrès en janvier. La majorité républicaine va obliger le président Obama à œuvre un plan d’austérité qui intensifiera les convulsions de l’économie américaine, contrainte à  un cruel sevrage de crédits.

Le cœur du réacteur nucléaire prend feu

La rechute économique de l’économie américaine, clé de voute de l’économie mondiale, entrainera une rechute de cette dernière. Les pays fortement exportateurs pâtiront du resserrement des débouchés américains. Un moment calmée par les politiques de relance, la crise systémique reprend inexorablement son cours. L’actualité économique des États-Unis va bientôt éclipser celle de la Grèce ou du Portugal : cette fois-ci, c’est le cœur du réacteur nucléaire qui prend feu…

Après la Grèce, c’est au tour de l’Irlande d’être prise dans la tourmente financière. Affolées par l’emballement de sa dette publique (99,5% du PIB), les agences de notation dégradent sa note. La crise de confiance menace de s’étendre à l’Espagne et au Portugal, puis à l’Italie.
Le cas irlandais a de quoi frapper les esprits. Vertueux, l’État s’endettait peu, avant la crise. Le faible impôt sur les sociétés (12,5%) attirait les entreprises, la croissance économique caracolait à 6%, on admirait le « Tigre celtique ». Mais l’État s’est porté au secours du système bancaire, qui s’était mis en danger par ses débordements spéculatifs : cela l’a fait basculer dans le surendettement.
Ce sont les symptômes d’une crise « systémique » : le système en son entier est atteint. On répare d’un côté, ça lâche de l’autre. En Occident, la crise se déporte maintenant sur les États, de plus en plus endettés. Y compris les États-Unis : en 2008-2009, le plan Paulson de sauvetage des banques et de relance de l’économie a mobilisé 800 milliards de dollars de fonds publics. En 2010, la dette publique dépasse les 13 000 milliards de dollars (90% du PIB).

On fait fumer la planche à billets

Dans l’arsenal de crise, à côté des déficits budgétaires, prend place la création monétaire. Récemment, la Fed (Banque centrale américaine) a décidé d’injecter 600 milliards de dollars dans l’économie : c’est le « Quantitative Easing », on fait fumer la planche à billets. Ben Bernanke, le patron de la Fed, a pris cette décision à cause de la mollesse de la reprise économique américaine consécutive au plan Paulson. Ce faisant, Bernanke accélère l’essor de bulles spéculatives tandis que la consommation ne repart pas franchement.
Même le vertueux Jean-Claude Trichet, patron de la Banque centrale européenne (BCE) abandonne ses principes de rigueur monétaire pour racheter des obligations d’États européens en difficulté. Pour que Trichet en arrive là, c’est que la situation est grave…
Les divergences de vue sur les mesures à prendre compliquent la situation. Les Américains reprochent aux Européens de mettre en place des politiques d’austérité budgétaire au lieu de continuer d’essayer de doper la consommation par la dépense publique.
Autre pomme de discorde : les monnaies. Pékin refuse de réévaluer le yuan, faussant la concurrence mondiale. Le système monétaire international, fondé sur le dollar comme monnaie de référence adossée à une économie en crise, vacille.

Le point de non retour est dépassé

La crise a dépassé depuis longtemps le point de non retour : aucun homme d’État, patron de banque centrale ou d’institution financière internationale n’est en mesure de l’enrayer. La crise ébranle maintenant les États, après avoir frappé le système financier, exposé à une sévère rechute. À terme, les grands pays occidentaux (France, Grande-Bretagne, USA…) seront, eux aussi, entraînés dans la tourmente. Ces faillites d’États en série exacerberont la crise économique mondiale. Les pays émergents en subiront le contrecoup…

Au sommet du G20, à Toronto, en juin dernier, Barak Obama avait reproché à Angela Merckel d’entraîner l’Europe dans l’austérité, et de freiner ainsi la reprise économique mondiale : le président américain prônait la poursuite de la relance par la dette souveraine.
Mais les résultats de cette politique de relance sont décevants. L’économie américaine ne reverdit pas vraiment : la consommation est atone, le chômage n’est pas endigué. Et la croissance patine : l’OCDE l’annonce à 1,4% au quatrième trimestre (contre 2% au troisième, 1,6% au deuxième et 3,7% au premier).
Ben Bernanke, le patron de la Fed, est gagné par l’inquiétude. Il a déclaré, fin août, au symposium annuel – particulièrement morose cette fois-ci – organisé par la Fed à Jackson Hole, dans le Wyoming : "Le comité (de politique monétaire) est prêt à mettre en œuvre un assouplissement monétaire supplémentaire par le biais de mesures non conventionnelles si cela s’avère nécessaire, notamment si les perspectives devaient se détériorer sensiblement". Bernanke compte donc essayer de booster à nouveau la croissance par de l’argent public.
Mais, loin de se cantonner aux enceintes des réunions internationales, le débat sur la relance par la dette souveraine arrive sur le devant de la scène politique américaine. L’opinion s’émeut de l’emballement de la dette publique, qui a dépassé les 13 000 milliards de dollars (88% du PIB). Les contribuables américains ont le sentiment d’avoir payé les dettes des grandes banques du pays (puisqu’elles ont été sauvées par l’argent public) sans que leur sort, à eux, en soit adouci. Ils se sentent floués et angoissés. La commission sur le déficit mise en place par le président Obama fera connaître ses conclusions en décembre : de quoi attiser une colère montante dont témoigne l’essor du mouvement « Tea Party », qui instruit le procès de l’Etat fédéral, de la fed et des grandes banques.
Il faudra bien que la Fed et le gouvernement fédéral s’y mettent, à l’austérité. Déjà, les États fédérés et les villes ont commencé : réduction de personnels, de services publics, de transferts sociaux… Les consommateurs américains eux-mêmes la pratiquent désormais : eux qui étaient drogués à la carte de crédit, n’étaient plus que 56% à l’utiliser en 2009 contre 87% en 2007. Les élections de mi-mandat en novembre installeront au Congrès une nouvelle majorité, allergique aux déficits publics : Obama devra en tenir compte.
Il faudra aussi tenir compte des banques centrales étrangères (Chine, Euroland) qui se cabrent de plus en plus à l’idée de financer un nouveau cycle de relance par la dette publique américaine. Ainsi, la banque centrale chinoise diversifie discrètement ses avoirs en devises en acquérant des euros…
L’austérité aux USA aura des répercussions sur le commerce international : l’Europe et les pays émergents, dont la Chine, verront leurs débouchés à l’exportation se réduire. Tout cela sonne le glas de la reprise économique mondiale…

Le vent qui gonfle les voiles de la reprise économique mondiale continue de faiblir, comme en témoignent les statistiques américaines et chinoises publiées hier. L’effet des politiques de relance s’émousse avec une rapidité inquiétante.
La Fed a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour 2010 : la croissance, en glissement annuel – du quatrième trimestre 2009 au quatrième trimestre 2010 – ne serait que de 3% à 3,5% au lieu de 3,2% à 3,7% comme elle le prévoyait en avril dernier. La Fed a revu à la hausse ses prévisions de chômage : entre 8,3% à 8,7% fin 2011 au lieu d’une fourchette de 8,1% à 8,5% envisagée au printemps dernier. Depuis décembre 2007, l’économie américaine a perdu 5% de sa force de travail. Ces pertes d’emplois sont les plus intenses qu’aient endurées les USA depuis la Seconde Guerre mondiale. Ces statistiques décevantes laissent présager une chute de la consommation des ménages et du marché immobilier.
La production industrielle aux États-Unis a progressé de 0,1% en juin 2010 après un bond de 1,3% en mai, d’après la Fed. Les économistes interrogés par Reuters s’attendaient à une baisse de 0,1% en moyenne. On s’attend à un ralentissement de l’activité industrielle en juillet. L’indice des conditions d’activité industrielle de la Fed de Philadelphie (indice Phily Fed) est ressorti à 5,1 au mois de juillet contre 10 attendu et 8 au mois de juin. L’indice d’activité manufacturière régionale « Empire State » de la Fed de New York est ressorti à 5,1 seulement sur le mois de juillet 2010, contre un consensus de 18 environ.

La Chine ralentit elle aussi. Le produit intérieur brut (PIB) chinois a progressé de 10,3% en rythme annuel au deuxième trimestre contre une croissance de 11,9% enregistrée sur les trois premiers mois de l’année. Ce chiffre est légèrement moins élevé que les 10,5% de hausse attendus en moyenne par les économistes. La production manufacturière a reculé à 13,7% sur un an en juin, après avoir atteint 16,5% le mois précédent et alors que les analystes anticipaient une croissance de 15,3%. C’est le premier recul mensuel en données corrigées des variations saisonnières depuis novembre 2008. Les ventes au détail ont également ralenti en passant de +18,7% en mai à +18,3% en juin, tandis que la progression des investissements dans les zones urbaines est dans le même temps passée de 25,9% à 25,5%.

Décidément, le ciel de la reprise économique mondiale ne cesse de s’obscurcir…
Cette reprise aura été une deuxième vague "de correction" faiblement haussière après une première vague baissière. La faible intensité de cette hausse (en disproportion avec les politiques de relance massives mises en œuvre) laisse présager une troisième vague vertigineusement baissière, portant la crise à un paroxysme terrifiant. Les électrochocs des plans de relance ne suffisent pas à remettre sur pied une économie mondiale atteinte dans ses forces vives.

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