Les artistes persécutés par les islamistes

Les artistes et auteurs tunisiens reçoivent des menaces de mort par téléphone et SMS, leurs portraits circulent sur facebook accompagnés de leur nom, de leur adresse et de la mention « dead or alive ». Leurs persécuteurs ? Des islamistes radicaux qui les accusent de « blasphème ».
Une exposition de peintures – l’édition 2012 du Printemps des arts, au palais Abdelia, à la Marsa, du 1er au 10 juin – plongea la Tunisie dans le chaos : peu avant la mi-juin, plusieurs villes furent, durant quelques jours, le théâtre de violentes émeutes fomentées par des groupes salafistes « pour défendre les valeurs du sacré ». Dévots estimant que les œuvres du Printemps des arts offensaient la religion musulmane et jeunes chômeurs avides de pillage s’y cotoyèrent dans des confrontations violentes avec les forces de l’ordre. Le gouvernement ordonna le couvre-feu. Bilan de ce chaos : un mort, plusieurs centaines de blessés, des postes de police incendiés, des bars saccagés…

Les artistes abandonnés par le pouvoir et la justice

Le gouvernement, dominé par le parti « islamo-conservateur » Ennahda qui se dit modéré, n’a pas condamné les menaces de mort adressées aux artistes. Bien au contraire, le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk, a rejeté la faute sur ces derniers : « L’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût, et artistiquement médiocres qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie, il n’a pas à être révolutionnaire, il doit être beau. » Conformément à cette conception totalitaire de l’art, le parti Ennahdha a voté une motion interne souhaitant la criminalisation des « atteintes au sacré ».
Les violences déclenchées par l’exposition de peinture du Printemps des arts firent écho à celles provoquées par le film Persépolis. La diffusion par la chaîne de télévision Nessma de ce film franco-iranien où figure une représentation d’Allah – c’est interdit par l’islam – avait exaspéré les islamistes radicaux. Il s’en était suivi de violents affrontements entre eux et les partisans de la laïcité. Les extrémistes avaient tenté d’envahir le siège de Nessma. Le PDG de la chaîne, Nabil Karoui, avait essayé d’éteindre l’incendie en présentant publiquement ses excuses au peuple tunisien pour la diffusion de la séquence litigieuse. Malgré cette reculade, les islamistes maintinrent leur action en justice contre lui pour « atteinte au sacré ». Il a été condamné en première instance à une amende de 1200 euros. Motif : « la diffusion d’un film troublant l’ordre public et portant atteinte aux bonnes mœurs ». Comme pour l’exposition de peintures, la justice a donné tord à l’homme de l’art et non pas aux extrémistes religieux. Les tribunaux d’État s’inféodent progressivement à la charia.

Le face-à-face des deux Tunisies

Depuis que la révolution a eu raison de Ben Ali, les salafistes tunisiens multiplient les démonstrations de force pour contraindre la population à vivre selon les préceptes de la charia. C’est le prosélytisme religieux par la terreur. Ainsi, en mai dernier, les bars de Sidi Bouzid – berceau du soulèvement populaire de 2011 – baissèrent leur rideau sous la pression des islamistes. Le 26 de ce même mois, à Jendouba, au nord-ouest du pays, une troupe déchaînée de « barbus » armés de couteaux, de sabres et de cocktails Molotov attaqua plusieurs bâtiments. Ils étaient furieux parce que plusieurs salafistes ayant agressé des citoyens avaient été arrêtés par la police.
L’inquisition islamiste resserre son étau sur la Tunisie : insultes, menaces et agressions contre les cinémas, les théâtres, les débits de boisson, les boîtes de nuit, les passantes aux tenues jugées provocantes… La meute des islamistes radicaux, dont la plupart étaient incarcérés avant la révolution, est lâchée sur la société tunisienne. Deux Tunisies se retrouvent ainsi face-à-face : celle des libertés et celle de la charia (loi islamique).

Ennahdha face aux surenchères salafistes

Ennahdha, qui est à la tête de la coalition gouvernementale, est écartelée entre son partenariat avec les partis modérés et les surenchères de la mouvance radicale. Les groupes salafistes tels que Ansar al-charia (les partisans de la charia) accusent Ennahdha de mollesse et de compromission avec les valeurs occidentales. Ils somment Ennahdha de choisir « entre l’islam et les ennemis de l’islam ». Ils se font l’écho des propos d’Ayem el-Zawahiri, le nouvel émir d’Al-Qaïda, accusant Ennahdha « d’inventer un islam acceptable aux yeux du Département d’État américain, de l’Union européenne ou des pays du Golfe ».
La mouvance radicale tunisienne appelle la population au soulèvement contre « les atteintes à la religion ». Depuis janvier 2011, les salafistes tunisiens ont déjà mis la main sur 400 des 5000 mosquées du pays. Ils tissent aussi méthodiquement leur toile dans l’enseignement. Ils veulent faire de la Tunisie une théocratie sunnite, tournée vers les Lieux saints de la Mecque et la prestigieuse Turquie d’Erdogan.
Quel camp Ennahdha choisit-elle ? Mise en échec par la crise économique en tant que parti de gouvernement, Ennahdha se garde bien de renforcer l’État de droit contre les extrémistes : elle préfère dispenser des compensations symboliques, celles-là même qui plaisent aux courants fondamentalistes. Elle joue la carte de la réislamisation, conformément à sa vocation initiale.

La crise économique joue contre la démocratie

Les extrémistes exercent un pouvoir de séduction sur les jeunes chômeurs des quartiers pauvres. Le marasme de l’économie tunisienne leur fournit des troupes de plus en plus nombreuses. C’est un cercle vicieux : le tourisme, qui était l’un des piliers de l’économie tunisienne, ne s’est toujours pas remis de la révolution parce que le calme n’est pas revenu. Pour la même raison, le marché immobilier s’effondre et maints investisseurs retirent discrètement leurs capitaux.
En outre, la rechute de l’économie mondiale handicape inévitablement l’économie tunisienne. C’est là un problème central : la surenchère islamiste ne pourra que prospérer sur le terreau de la misère. Entrant dans sa phase aiguë, la crise économique mondiale va ruiner les chances d’un redressement rapide de l’économie tunisienne. Et gonfler les rangs des islamistes radicaux.
Certes, les courants démocratiques et libéraux attachés au pluralisme politique et culturel et aux libertés publiques représentent une fraction majoritaire de la société tunisienne, parmi les femmes, les jeunes, les fonctionnaires… Les classes moyennes sont le vecteur le plus important de ces valeurs. Mais que pourront-elles face à une déferlante islamiste populaire impulsée par la crise économique ? Leur propre paupérisation exposera certaines de leurs composantes à la tentation islamiste. En outre, les radicaux intensifieront l’usage de la terreur, dont on voit déjà les premières manifestations. La terreur est un élément clé des processus de captation du pouvoir par les islamistes radicaux. L’Iran en est un exemple : c’est par la terreur que l’ayatollah Rouhollah Khomeiny a écarté du pouvoir ses alliés (marxistes, libéraux…) de la révolution de 1979, et que son successeur, l’ayatollah Ali Khamenei, a étouffé la Révolution verte de 2009. Pourtant, la société iranienne comporte, elle aussi, une vaste classe moyenne et les aspirations à une démocratie pluraliste y sont fortes. Mais le pouvoir de la terreur est immense…
L’arrivée de la crise économique en Tunisie avait été le détonateur de la révolution dans ce pays l’année dernière. Mais les développements de la crise économique dévient le cours de la révolution au profit de la mouvance salafiste. L’opinion islamiste tunisienne est estimée à un peu plus d’un tiers des votants, qui eux-mêmes constituent la moitié de la population. Ce pourcentage est appelé à augmenter avec la rapide montée du chômage et le renchérissement du prix des denrées alimentaires. Le fondamentalisme islamiste – représenté par Ennahdha et les partis de la mouvance radicale financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar – pourrait être le grand gagnant des élections générales de mars 2013.

Semailles laïques, moissons islamistes

L’Occident considérait la Tunisie de Bourguiba et de Ben Ali comme un paradigme de modernité au sein du monde arabo-musulman, notamment pour l’essor de la laïcité et le statut de la femme. Certes, l’autoritarisme du régime (par ailleurs corrompu) bridait la vie politique et certaines libertés publiques, mais leur épanouissement à venir semblait inscrit dans les astres. En attendant cette apothéose, les mœurs se libéralisaient, les touristes et les investisseurs étrangers affluaient, l’économie prospérait.
La naissance du Printemps arabe en Tunisie conforta cette vision optimiste de l’avenir. Une vision élargie à l’ensemble des pays musulmans, qui semblaient voués à la contagion démocratique.
Mais cet optimisme a été démenti par les résultats des élections législatives tunisiennes d’octobre 2011 ayant porté au pouvoir le parti islamiste Ennahdha. Ils ont stupéfié la mouvance laïque tunisienne elle-même, qui avait sous-estimé l’ampleur du radicalisme religieux dans son pays.
Les progrès de l’islamisme radical dans un pays aussi moderne que la Tunisie laissent deviner ce qu’ils pourront être dans des pays musulmans beaucoup moins avancés en termes socio-économiques, au cours de la phase aiguë de la crise économique mondiale qui s’annonce.

Les pays émergents du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont en train de rejoindre l’Occident dans la crise. La théorie, jusque-là très en vogue, du « découplage » entre Occident et BRIC (celui-ci étant censé remplacer celui-là comme locomotive de l’économie mondiale) montre son inanité.

Espagne : un tournant pour la « Vieille Europe »

L’Europe s’enfonce dans la crise. Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, « De la crise à la guerre, la faillite des élites » (éditions Jean-Cyrille Godefroy), le point de non retour de la crise systémique a été dépassé : arrivant beaucoup trop tard, l’austérité ne fait qu’accélérer la chute.
Les remises de dettes et injections de liquidité accordées à la Grèce ne l’empêchent pas d’asphyxier sous les plans d’austérité qui en sont la contrepartie. Son PIB a diminué de 6,9% en 2011. Ce sera pire en 2012 (sa cinquième année de récession), vu la baisse des salaires, la paralysie de la consommation, la crise politique…
L’Europe arrive à un tournant, avec l’entrée en récession de sa quatrième économie, l’Espagne : un chômage à 24,4% ; une consommation mourante ; un système bancaire ruiné par l’éclatement de la bulle immobilière. L’Espagne emprunte à des taux d’intérêt de plus en plus élevés (plus de 6% pour les emprunts à 5 ans). L’Eurogroupe consent aux banques espagnoles une aide jusqu’à 100 milliards d’euros, lesquels pèseront sur l’endettement des pays bailleurs de fonds…
La crise s’étend : le Portugal va mal, l’Italie aussi. La France est menacée. L’Eurogroupe, c’est-à-dire in fine l’Allemagne, ne pourra pas renflouer tous ces pays. Une Allemagne qui, elle-même, commence à faiblir à cause de l’affaissement de la demande européenne, qui draine 60% de ses exportations : la production industrielle allemande a reculé de 2,2% en avril. Le baromètre du centre de recherche ZEW indique que le moral des investisseurs a plongé en juin, à -16,9 points, contre 10,8 points en mai.

Économies anglo-saxonnes en crise

Le Royaume-Uni est un cas exemplaire. Étant hors de la zone euro, il ne subit pas le handicap d’une monnaie trop forte : il a laissé filer la livre sterling pour stimuler ses exportations. Et il s’est tourné vers une politique d’austérité draconienne. Cet arsenal ne l’a pas empêché d’entrer en récession à son tour : croissance négative de 0,3% au dernier trimestre 2011 et de 0,2% au premier trimestre 2012. Gageons que le deuxième trimestre sera du même tonneau. Fin 2009, il était sorti de cinq trimestres consécutifs de récession. Il est en pleine rechute…
Les États-Unis emboîtent le pas au Royaume-Uni vers le précipice. Le chômage tend à remonter. En avril, les commandes de biens durables ont augmenté de seulement 0,2% en avril, bien moins que prévu. L’indice de confiance des consommateurs publié par l’université du Michigan montre une démoralisation des ménages : après s’être hissé en mai à son plus haut niveau depuis 2007 (9 mois consécutifs de hausse), cet indice a reculé de 5,2 points à 74,1, alors que les analystes prévoyaient 77. La dette publique américaine dépasse 15 000 milliards de dollars, le déficit, 1000 milliards. Il faut presque 3 dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Jeffrey Lacker, l’un des dirigeants de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, a annoncé publiquement son désaccord avec les dernières mesures de relance prises par cette institution : « Les perspectives de croissance économique se sont à l’évidence détériorées depuis quelques semaines, mais on voit bien que la politique monétaire n’a pas la capacité de compenser les effets des facteurs qui entravent la croissance ». Les injections de liquidités ne redynamisent plus l’économie américaine, elles ne font que stimuler les bulles spéculatives.

Le BRIC plombé par le marasme occidental

Les pays du BRIC, fortement exportateurs, subissent le contrecoup de la diminution de la demande occidentale. À commencer par la Chine, dont les exportations s’effondrent. Le produit intérieur brut (PIB) n’a progressé que de 8,1% au premier trimestre, son niveau le plus bas depuis près de trois ans. Sa croissance annuelle qui, depuis 30 ans, caracolait à 10%, est annoncée à 8,2% pour 2012 par la Banque mondiale. Au-dessous de 8%, pourraient se déclencher de graves troubles sociaux. L’indice PMI des directeurs d’achat publié par la Fédération chinoise de la logistique et des achats (CFLP) était de 50,4 en mai, 3 points de moins qu’en avril. C’est un recul brutal. Or le secteur manufacturier représente près de 30% du PIB. Cela annonce un coût d’arrêt de l’économie chinoise. C’est pourquoi, pour la première fois depuis fin 2008, Pékin diminue ses taux d’intérêt pour relancer l’économie. Mais l’immense bulle immobilière chinoise menace d’éclater, ce qui désintégrerait un système bancaire farci de créances douteuses. La Chine s’achemine vers un collapsus économique.
L’Inde suit le même chemin que la Chine. Alors qu’elle avait depuis plusieurs années une croissance à 9%, elle n’a progressé que de 5,3 % au premier trimestre 2012 (son plus faible score trimestriel depuis 2002-2003), quand les analystes prévoyaient 6,1 %. Sur la même période, son secteur industriel s’est contracté de 0,3 %.
Même itinéraire pour le Brésil : il tempère sa prévision de croissance à 4,5% pour 2012, et vitupère contre les Européens et les Américains qui « dévaluent ». L’inquiétude le gagne…
La Russie profite de sa rente pétrolière. Mais la diminution du cours du baril (le brut tourne autour de 80 dollars) menace son économie, très dépendante de ses exportations d’hydrocarbures parce que faiblement diversifiée. Elle considère avec angoisse l’essor de l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis.

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