Beaucoup de liquidités, peu de croissance

Les gouvernements européens comptent sur une reprise mondiale en 2014 qui remettrait leurs économies à flot. C’est le contraire qui adviendra. L’année 2013 va sonner le glas de ce qu’on nomme pompeusement la « reprise » américaine. Cela propulsera la crise économique mondiale dans sa phase aiguë. La timide embellie de l’économie américaine va prendre fin. Les États-Unis vont suivre l’Europe dans la crise.

La Fed, finalement imitée par la BCE, pratique une politique de relance par la monétisation de la dette consistant à racheter toutes sortes de créances pourries, publiques et privées. Elle acquiert la moitié des bons du Trésor américain pour soutenir leurs cours. Ces injections de liquidités par surchauffe de la « planche à billets », appelées quantitative easing (QE), traduit par « assouplissement quantitatif », ont gonflé les bulles spéculatives plutôt que de relancer l’économie réelle. Jamais tant de liquidités n’avaient produit si peu de croissance du PIB. Certes les politiques de relance budgétaire et monétaire avaient mis fin à la récession américaine au milieu de l’année 2009. Mais la reprise fut anémique, avec une croissance moyenne de 2% au cours des trois dernières années. Tout la freinait : la rareté du crédit, les coupes dans les budgets de l’État fédéral et des États fédérés, la chute des prix de l’immobilier. La consommation était faible et le chômage au-dessus de 8%.

Les États-Unis champions du surendettement

À l’été 2011, les États-Unis firent une entrée fracassante sur la scène internationale du surendettement. La majorité républicaine du Congrès s’engagea dans un bras de fer avec la Maison-Blanche au sujet du relèvement du plafond légal de la dette de l’État fédéral. En attendant un compromis entre la Maison-Blanche et le Congrès, le Trésor réduisit ses versements aux caisses de retraites des fonctionnaires. Ainsi l’État fédéral put, sans augmenter son endettement net, tenir jusqu’au 2 août, date limite fixée pour un accord. Finalement la Maison-Blanche et le Congrès trouvèrent un arrangement. Mais cette bruyante dramaturgie avait attiré l’attention du monde entier sur le surendettement des États-Unis et les dissensions de leurs élites politiques. Le géant américain n’inspirait plus confiance. L’Agence Chine nouvelle, émanation du gouvernement chinois, réclama une nouvelle monnaie de réserve mondiale, plus stable et plus sûre que le dollar, pour éviter que la défaillance d’un seul pays engendre une catastrophe mondiale. Première créancière des États-Unis, la Chine s’inquiétait de la sécurité de ses actifs en dollars et de la valeur des bons du Trésor américain. « Elle détient environ 1100 milliards de la dette du gouvernement américain. Si leur valeur baisse de 1%, elle va subir immédiatement une perte de 11 milliards de dollars », expliquait Francis Lun, directeur général de la société Lycean Holdings.
Il faut aux États-Unis presque trois dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Fin 2012, le déficit budgétaire américain atteignit 7% du PIB, et la dette publique le plafond légal de 16394 milliards de dollars fixé en août 2011 par le Congrès. Comparons les dettes publiques américaine et européenne avec la même définition dite de « Maastricht » qui couvre l’ensemble des administrations publiques au sens des comptes nationaux : l’État, les organismes divers d’administration centrale (ODAC), les administrations publiques locales et les administrations de sécurité sociale. La dette publique américaine atteignit 98% du PIB en décembre 2012 contre une moyenne de 91,8% du PIB en zone euro.

Falaise budgétaire

Le 31 décembre 2012, une série d’allégements fiscaux et d’exonérations provisoires de taxes destinées à soutenir les classes moyennes arrivèrent à échéance, après prolongation par le président Obama en 2010 : une « falaise fiscale » de près de 600 milliards de dollars. À la même date, la dette fédérale atteignit le plafond fixé en 2011. L’État fédéral ne peut s’endetter au-delà de la limite tracée par le Congrès sous peine d’interdiction de se financer par l’emprunt, donc de mise en cessation de paiement. Un programme d’austérité cataclysmique se serait déclenché automatiquement le 2 janvier 2013 si les démocrates partisans d’une augmentation des impôts et les républicains qui inclinaient à réduire la dépense publique n’avaient pas accordé leurs violons. Au dernier moment, d’âpres négociations aboutirent à un accord a minima, voté par le Sénat et la Chambre des représentants : le taux d’imposition passa de 35% à 39,6% pour les foyers fiscaux aux revenus supérieurs à 450000 dollars par an. C’était à mi-chemin entre le refus républicain de toute hausse fiscale et la volonté démocrate d’en instituer une à partir de 250000 dollars. Mais les deux camps retardèrent de deux mois l’essentiel : les décisions sur la réduction des dépenses de l’État fédéral. Le service de la dette et les deux grands postes de l’État-providence que sont la santé et les retraites déséquilibrent de plus en plus le budget fédéral. Quant aux dépenses militaires, elles constituent plus de 40% de celles de l’ensemble du monde.
Un nouveau « mur budgétaire » se dressera début mars. Le surendettement se sera accru, la légère réforme fiscale votée en début d’année ne modifiant pas significativement la donne. Pour éviter que l’État fédéral se retrouve en cessation de paiement, le Congrès devra se résoudre à voter une nouvelle hausse du plafond de la dette. Âprement souhaitée par les républicains, la mise en place d’un programme d’austérité semble inéluctable. Celui-ci aura un effet récessif sur l’économie. Le surendettement croissant et la récession provoqueront une hausse des taux d’intérêt que la Fed a réussi jusque-là à contenir en rachetant la moitié des bons du Trésor américain. Mais la Fed (dont le QE3 n’a agi que pendant quelques semaines) envisage de réduire fortement ses achats de dette publique américaine. En ce cas, les taux d’intérêt monteraient pour attirer les investisseurs, enclenchant une récession et une augmentation de la dette. Aucune de ces stratégies n’empêchera l’économie américaine d’entrer à nouveau en récession, dans un contexte de ralentissement international.
Le surendettement de l’État fédéral est sur la sellette. Mais d’autres bulles de dettes publiques explosent aussi : celles des États fédérés et des collectivités locales. Et des bulles de dettes privées se désintègrent également, comme celle des étudiants. L’édifice de la dette américaine s’écroule. De l’éboulis sortiront violences et émeutes. Les grandes banques ne résisteront pas au choc. "Too big to fail" ne sera plus de mise : les géants tomberont, les petits grandiront.

Thrombose monétaire

Confrontée à l’opposition du mouvement Tea Party au sein du parti républicain et, désormais, à celle de pays comme la Chine, la Fed ne peut plus s’adonner à une impression massive de dollars. Elle est à bout de munitions. L’inefficacité de ses politiques de relance monétaire se traduit par la faible « vitesse de circulation de la monnaie » ou « vélocité monétaire ». Ce concept se comprend ainsi : un client dépense de l’argent chez un commerçant ; celui-ci utilise aussitôt cet argent pour passer une nouvelle commande auprès d’un fournisseur ; ce dernier affecte tout de suite la somme reçue au paiement du salaire de son employé ; lequel court faire ses emplettes chez un autre commerçant ; et ainsi de suite. Cette chaîne d’activités forme le PIB. Aux États-Unis, la « vélocité monétaire » est à son plus bas niveau depuis 50 ans et elle continue à descendre rapidement. Au lieu d’irriguer l’économie réelle, les masses de dollars crées par la Fed sont en grande partie immobilisées dans les réserves des banques en une sorte de thrombose monétaire. C’est pourquoi les fleuves de dollars injectés par la Fed depuis 2008 n’ont pas généré beaucoup d’inflation.
Pour l’instant les actions font exception. Leur cours élevé est interprétée, à tord, comme un signe de bonne santé économique. En fait, les banques font des prêts à de grandes entreprises au bilan satisfaisant, qui s’en servent pour financer le rachat de leurs propres actions et en faire monter les cours.

Le pétrole et le gaz de schiste n’empêcheront pas la récession

Depuis 2000, les États-Unis ont spectaculairement accru leur extraction de gaz et de pétrole non conventionnels, dits « gaz et pétrole de schiste ». De 2000 à 2012, le gaz de schiste est passé de 2% à 37% de la production américaine de gaz naturel. Les Américains paient le gaz 50 à 70% moins cher que les Européens ou les Japonais. Les États-Unis s’approchent de l’indépendance énergétique, et avec eux le Mexique, riche de son pétrole, et le Canada, qui exploite ses sables bitumineux. Selon l’AIEA, dans trois ans, les États-Unis évinceront la Russie de sa position de premier producteur de gaz. Ils deviendront à nouveau exportateurs d’hydrocarbures, comme au début du XXe siècle. Cette révolution de l’énergie a lancé le grand retour de l’industrie aux États-Unis. Elle réduit les coûts de production de l’électricité, du carburant des usines, et des matières premières intégrées à de nombreux processus industriels. Une constellation d’industries délocalisées rejoint une mère Patrie à nouveau attrayante. Les débats écologiques de la fracturation hydrauliques des roches font rage, mais des progrès technologiques diminuant ses dégâts sur la nature sont à prévoir.
Ce bouleversement énergétique est prodigieux. Mais il ne suffira pas à enrayer la crise structurelle de l’économie américaine, ni celle des autres pays qui se lanceraient à leur tour dans l’exploitation de leurs hydrocarbures non conventionnels. Rien ne saurait enrayer une crise structurelle aussi profonde et avancée. Il aurait fallu que le gaz de schiste (comme l’austérité) arrive il y a 30 ans. Mais la révolution énergétique qu’il déclenche amortira quelque peu les effets de cette crise et, surtout, accélérera le redémarrage, une fois apurée la montagne de dettes et éradiqués les éléments vermoulus de l’économie mondiale.

Contamination aux pays émergents

La récession américaine aggravera celle de l’Europe et entraînera celle des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), dont la croissance ralentit déjà. Fortement exportatrices, les économies « émergentes » dépendent encore très largement de la consommation occidentale. Elles ne pourront lui substituer à temps leur propre consommation pour empêcher la mondialisation de la crise.

Les pays émergents du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont en train de rejoindre l’Occident dans la crise. La théorie, jusque-là très en vogue, du « découplage » entre Occident et BRIC (celui-ci étant censé remplacer celui-là comme locomotive de l’économie mondiale) montre son inanité.

Espagne : un tournant pour la « Vieille Europe »

L’Europe s’enfonce dans la crise. Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, « De la crise à la guerre, la faillite des élites » (éditions Jean-Cyrille Godefroy), le point de non retour de la crise systémique a été dépassé : arrivant beaucoup trop tard, l’austérité ne fait qu’accélérer la chute.
Les remises de dettes et injections de liquidité accordées à la Grèce ne l’empêchent pas d’asphyxier sous les plans d’austérité qui en sont la contrepartie. Son PIB a diminué de 6,9% en 2011. Ce sera pire en 2012 (sa cinquième année de récession), vu la baisse des salaires, la paralysie de la consommation, la crise politique…
L’Europe arrive à un tournant, avec l’entrée en récession de sa quatrième économie, l’Espagne : un chômage à 24,4% ; une consommation mourante ; un système bancaire ruiné par l’éclatement de la bulle immobilière. L’Espagne emprunte à des taux d’intérêt de plus en plus élevés (plus de 6% pour les emprunts à 5 ans). L’Eurogroupe consent aux banques espagnoles une aide jusqu’à 100 milliards d’euros, lesquels pèseront sur l’endettement des pays bailleurs de fonds…
La crise s’étend : le Portugal va mal, l’Italie aussi. La France est menacée. L’Eurogroupe, c’est-à-dire in fine l’Allemagne, ne pourra pas renflouer tous ces pays. Une Allemagne qui, elle-même, commence à faiblir à cause de l’affaissement de la demande européenne, qui draine 60% de ses exportations : la production industrielle allemande a reculé de 2,2% en avril. Le baromètre du centre de recherche ZEW indique que le moral des investisseurs a plongé en juin, à -16,9 points, contre 10,8 points en mai.

Économies anglo-saxonnes en crise

Le Royaume-Uni est un cas exemplaire. Étant hors de la zone euro, il ne subit pas le handicap d’une monnaie trop forte : il a laissé filer la livre sterling pour stimuler ses exportations. Et il s’est tourné vers une politique d’austérité draconienne. Cet arsenal ne l’a pas empêché d’entrer en récession à son tour : croissance négative de 0,3% au dernier trimestre 2011 et de 0,2% au premier trimestre 2012. Gageons que le deuxième trimestre sera du même tonneau. Fin 2009, il était sorti de cinq trimestres consécutifs de récession. Il est en pleine rechute…
Les États-Unis emboîtent le pas au Royaume-Uni vers le précipice. Le chômage tend à remonter. En avril, les commandes de biens durables ont augmenté de seulement 0,2% en avril, bien moins que prévu. L’indice de confiance des consommateurs publié par l’université du Michigan montre une démoralisation des ménages : après s’être hissé en mai à son plus haut niveau depuis 2007 (9 mois consécutifs de hausse), cet indice a reculé de 5,2 points à 74,1, alors que les analystes prévoyaient 77. La dette publique américaine dépasse 15 000 milliards de dollars, le déficit, 1000 milliards. Il faut presque 3 dollars supplémentaires d’endettement pour générer un dollar de croissance.
Jeffrey Lacker, l’un des dirigeants de la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, a annoncé publiquement son désaccord avec les dernières mesures de relance prises par cette institution : « Les perspectives de croissance économique se sont à l’évidence détériorées depuis quelques semaines, mais on voit bien que la politique monétaire n’a pas la capacité de compenser les effets des facteurs qui entravent la croissance ». Les injections de liquidités ne redynamisent plus l’économie américaine, elles ne font que stimuler les bulles spéculatives.

Le BRIC plombé par le marasme occidental

Les pays du BRIC, fortement exportateurs, subissent le contrecoup de la diminution de la demande occidentale. À commencer par la Chine, dont les exportations s’effondrent. Le produit intérieur brut (PIB) n’a progressé que de 8,1% au premier trimestre, son niveau le plus bas depuis près de trois ans. Sa croissance annuelle qui, depuis 30 ans, caracolait à 10%, est annoncée à 8,2% pour 2012 par la Banque mondiale. Au-dessous de 8%, pourraient se déclencher de graves troubles sociaux. L’indice PMI des directeurs d’achat publié par la Fédération chinoise de la logistique et des achats (CFLP) était de 50,4 en mai, 3 points de moins qu’en avril. C’est un recul brutal. Or le secteur manufacturier représente près de 30% du PIB. Cela annonce un coût d’arrêt de l’économie chinoise. C’est pourquoi, pour la première fois depuis fin 2008, Pékin diminue ses taux d’intérêt pour relancer l’économie. Mais l’immense bulle immobilière chinoise menace d’éclater, ce qui désintégrerait un système bancaire farci de créances douteuses. La Chine s’achemine vers un collapsus économique.
L’Inde suit le même chemin que la Chine. Alors qu’elle avait depuis plusieurs années une croissance à 9%, elle n’a progressé que de 5,3 % au premier trimestre 2012 (son plus faible score trimestriel depuis 2002-2003), quand les analystes prévoyaient 6,1 %. Sur la même période, son secteur industriel s’est contracté de 0,3 %.
Même itinéraire pour le Brésil : il tempère sa prévision de croissance à 4,5% pour 2012, et vitupère contre les Européens et les Américains qui « dévaluent ». L’inquiétude le gagne…
La Russie profite de sa rente pétrolière. Mais la diminution du cours du baril (le brut tourne autour de 80 dollars) menace son économie, très dépendante de ses exportations d’hydrocarbures parce que faiblement diversifiée. Elle considère avec angoisse l’essor de l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis.

Tant que les agences de notation s’en prenaient aux économies périphériques (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne…), ça ne semblait pas si grave : après tout, ces États surendettés ne manifestaient-ils pas la sénescence de la Vieille Europe, frappée d’une paralysie la rendant incapable de surfer sur la vague de la reprise économique mondiale ? Il fallait laisser ce vieillard malade s’éteindre doucement tandis qu’un soleil radieux se levait ailleurs. Mais voilà : en début de semaine, l’agence de notation Standard & Poors a abaissé à « négative » la perspective d’évolution de la note des États-Unis. En 2011, leur déficit budgétaire devrait atteindre les 1 400 milliards de dollars, près de 9,8% du PNB (malgré une croissance à 3,3%), et leur dette publique approcher les 15 000 milliards, c’est-à-dire le seuil psychologique de 100% du PIB (en 2010, elle dépassait les 13 000 milliards de dollars, soit plus de 90% du PIB).
Standard & Poors a lancé une sévère mise en garde : « Il y a un risque réel que les responsables politiques américains ne parviennent pas à un accord sur la façon de répondre aux difficultés budgétaires à moyen et long terme d’ici à 2013; s’il n’y a pas d’accord [entre démocrates et républicains] et qu’une mise en œuvre significative n’est pas lancée d’ici là, cela rendrait à notre avis le profil de risque des États-Unis significativement plus faible que celui des autres pays AAA ».

L’Amérique, clé de voûte de l’économie mondiale

Ce qui se joue là est d’une importance majeure. Malgré l’émergence des économies du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), celle des États-Unis occupe encore une place centrale : c’est la clé de voûte de l’économie mondiale ; quand celle-ci s’effondre, tout l’édifice s’effondre. Quand George W. Bush arriva au pouvoir, fin 2000, le déficit budgétaire s’élevait à 4 000 milliards de dollars. Huit ans plus tard, en quittant la Maison Blanche, il laissait un déficit de 8 000 milliards de dollars, notamment à cause de la guerre en Irak. Les plans de relance liés à la crise des subprime portent le déficit à bientôt 15 000 milliards de dollars. Le surendettement public américain galope comme un cheval fou. Le statut de « meilleur emprunteur » des USA sera caduc dans les toutes prochaines années, quand ils auront perdu leur triple A. Cela fera l’effet d’une bombe atomique. Les Bons du Trésor américain ne vaudront plus grand-chose, le dollar ne sera plus la monnaie de référence.

Aux États-Unis, l’automne s’annonce orageux

Déjà, l’orage étasunien s’annonce pour l’automne prochain. La crise budgétaire va bientôt contraindre l’État fédéral (et les États fédérés) à une politique d’austérité qui paralysera des pans entiers de l’économie américaine. Celle-ci est beaucoup plus keynésienne qu’on ne le croit souvent. Dans un système keynésien, un soudain retrait de l’État produit un effet de sidération sur l’économie. La crise des Bons du Trésor américains fera partie de la tourmente qui s’annonce. Et aussi celle du dollar, déstabilisé par l’arrêt du Quantitative Easing 2 en juin prochain.
Cela interviendra dans un contexte mondial défavorable. L’équilibre des finances publiques dans le monde reste « très aléatoire », comme l’a dit le FMI mardi dernier : en 2011, « le ratio moyen entre dette publique brute et PIB dépassera la barre des 100 % pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale » et « les besoins de financements bruts atteindront des niveaux records ». Ceci malgré les politiques d’austérité mise en œuvre par de nombreux États. Les taux d’intérêt vont monter. L’économie mondiale sera violemment secouée. La crise américaine aura des répercussions sur les banques centrales, les grands réseaux bancaires, les sociétés multinationales, les fonds de pension… Les pays exportateurs verront leurs débouchés américains se restreindre drastiquement. Les ondes de choc sur l’économie mondiale seront multiples.

Au-delà des États, il n’a aura plus de recours

Ainsi, la crise économie mondiale aborde inexorablement une deuxième phase : la faillite des États, dont leur numéro un, les États-Unis, superpuissance mondiale. Ce phénomène va prendre à rebours l’optimisme suscité par la reprise économique liée aux plans de relance qui, pourtant, dans les pays occidentaux, est faible par rapport à l’ampleur des injections de liquidités effectuées pour redynamiser la croissance.
Pour sauver les banques, on a chargé les mules étatiques. C’est à leur tour de défaillir. Au-delà des États, il n’y aura plus de recours : plus rien ne s’opposera à la terrifiante logique purgative de la crise.

Les crises de confiance ayant affecté la Grèce, l’Espagne et le Portugal semblaient dans l’ordre des choses : après tout, ces pays méditerranéens n’étaient-ils pas quelque peu corrompus et laxistes ? Mais voilà que la défiance des marchés remonte vers l’Europe du Nord. Après le Portugal, c’est aujourd’hui au tour de l’Irlande de subir une dégradation de la note de sa dette publique, de Aa1 à Aa2, de la part de l’agence de notation Moody’s.

Les raisons avancées par Moody’s ? D’abord, « la perte graduelle et significative de la force financière du gouvernement irlandais illustrée par la hausse des déficits publics et l’affaiblissement de la capacité de remboursement du pays ». À quoi s’ajoute le déficit budgétaire (14,3% du PIB en 2009), supérieur à celui de la Grèce, le poids de la dette publique passée de 25% du PIB fin 2007 à 65% fin 2009, et des perspectives de croissance affaiblies. Ce n’est pas tout : les nombreuses recapitalisations d’établissements inspirent à Moody’s des doutes sur la solidité du système bancaire. La mise en place de l’Agence nationale de gestion d’actifs (NAMA), qui a pour mission de racheter aux banques irlandaises des dizaines de milliards d’euros de prêts risqués qu’elles avaient accumulés avant la crise du crédit, déplaît à Moody’s. Pour cause : cette banque publique est une banque de défaisance, elle rachète les créances douteuses, c’est une « banque pourrie».

Voilà donc l’Irlande atteinte par les conséquences brutales de l’orgie de crédits qui avait présidé à sa fulgurante croissance économique. Elle est désormais dans le collimateur des agences. Ce pourrait être bientôt le tour de la Grande-Bretagne, menacée par une sévère crise obligataire. En outre, des États-Unis est venue aujourd’hui une autre mauvaise nouvelle : en juillet, la confiance des promoteurs immobiliers américains a plus reculé que prévu, descendant à son plus bas niveau depuis avril 2009. Cette chute brutale résulte de l’expiration, en avril dernier, d’un crédit d’impôt destiné à soutenir le secteur, selon l’enquête mensuelle de la National Association of Home Builders (NAHB).
Quand on retire au malade sa perfusion, il s’effondre à nouveau. L’indice NAHB/Wells Fargo du marché résidentiel est descendu à 14 (2 points de perdus), alors que les économistes interrogés par Reuters avaient anticipé un repli moins important, à 16. Pour juin, l’indice, initialement estimé à 17, a été révisé à 16. Les ondes de choc de l’éclatement de la bulle immobilière américaine continuent à se propager…

L’Occident est surendetté. Ses bulles de crédit éclatent en une réaction en chaîne. La course occidentale au surendettement était au cœur du dispositif financier mondial. Aussi ce dernier est-il menacé d’effondrement par la crise de la dette occidentale.

Le vent qui gonfle les voiles de la reprise économique mondiale continue de faiblir, comme en témoignent les statistiques américaines et chinoises publiées hier. L’effet des politiques de relance s’émousse avec une rapidité inquiétante.
La Fed a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour 2010 : la croissance, en glissement annuel – du quatrième trimestre 2009 au quatrième trimestre 2010 – ne serait que de 3% à 3,5% au lieu de 3,2% à 3,7% comme elle le prévoyait en avril dernier. La Fed a revu à la hausse ses prévisions de chômage : entre 8,3% à 8,7% fin 2011 au lieu d’une fourchette de 8,1% à 8,5% envisagée au printemps dernier. Depuis décembre 2007, l’économie américaine a perdu 5% de sa force de travail. Ces pertes d’emplois sont les plus intenses qu’aient endurées les USA depuis la Seconde Guerre mondiale. Ces statistiques décevantes laissent présager une chute de la consommation des ménages et du marché immobilier.
La production industrielle aux États-Unis a progressé de 0,1% en juin 2010 après un bond de 1,3% en mai, d’après la Fed. Les économistes interrogés par Reuters s’attendaient à une baisse de 0,1% en moyenne. On s’attend à un ralentissement de l’activité industrielle en juillet. L’indice des conditions d’activité industrielle de la Fed de Philadelphie (indice Phily Fed) est ressorti à 5,1 au mois de juillet contre 10 attendu et 8 au mois de juin. L’indice d’activité manufacturière régionale « Empire State » de la Fed de New York est ressorti à 5,1 seulement sur le mois de juillet 2010, contre un consensus de 18 environ.

La Chine ralentit elle aussi. Le produit intérieur brut (PIB) chinois a progressé de 10,3% en rythme annuel au deuxième trimestre contre une croissance de 11,9% enregistrée sur les trois premiers mois de l’année. Ce chiffre est légèrement moins élevé que les 10,5% de hausse attendus en moyenne par les économistes. La production manufacturière a reculé à 13,7% sur un an en juin, après avoir atteint 16,5% le mois précédent et alors que les analystes anticipaient une croissance de 15,3%. C’est le premier recul mensuel en données corrigées des variations saisonnières depuis novembre 2008. Les ventes au détail ont également ralenti en passant de +18,7% en mai à +18,3% en juin, tandis que la progression des investissements dans les zones urbaines est dans le même temps passée de 25,9% à 25,5%.

Décidément, le ciel de la reprise économique mondiale ne cesse de s’obscurcir…
Cette reprise aura été une deuxième vague "de correction" faiblement haussière après une première vague baissière. La faible intensité de cette hausse (en disproportion avec les politiques de relance massives mises en œuvre) laisse présager une troisième vague vertigineusement baissière, portant la crise à un paroxysme terrifiant. Les électrochocs des plans de relance ne suffisent pas à remettre sur pied une économie mondiale atteinte dans ses forces vives.

Les bourses se sont affolées sous l’avalanche des mauvaises nouvelles de la semaine qui vient de s’écouler en provenance des ÉTATS-UNIS : 125 000 destructions nettes d’emplois en juin (les économistes en prévoyaient 110 000). C’est la plus forte destruction depuis octobre 2009. Si, paradoxalement, le chômage est passé de 9,7% en mai à 9,5% en juin (son plus bas niveau depuis juillet 2009), c’est qu’un grand nombre de gens ont renoncé à chercher un emploi, par découragement.

Autre mauvaise nouvelle : l’indice ISM manufacturier des États-Unis est tombé à 56,2 en juin contre 59,7 en mai. Les analystes attendaient une baisse plus modeste, à 59. Ces 56,2 points représentent son niveau le plus bas depuis décembre. En mai, les ventes de maisons neuves ont chuté de 33% à cause de l’arrivée à terme du programme de subventions aux primo-accédants. Le stock des maisons à vendre résultant des faillites personnelles atteint 16 fois le volume actuel des ventes mensuelles. La crise immobilière fait rage… Et de plus en plus de chômeurs, voyant diminuer leurs allocations chômage, en sont réduits à essayer de revendre leur sacro-sainte voiture !

Il n’est pas étonnant que la confiance des consommateurs américains ait brusquement chuté : selon le Conference Board, cet indice est passé de 62,7 en mai à 52,9 en juin, après trois mois de hausse consécutive. La fête est finie…

Aux États-Unis, les effets des plans de relance s’estompent. Le Bureau des statistiques américain a révisé le chiffre du PIB sur les trois premiers mois de 2010, l’abaissant de 3% à 2,7%. La reconstitution des stocks des entreprises représente 1,9 point sur ces 2,7%. Durant la phase aiguë de la crise, les sociétés américaines ont vécu sur leurs stocks jusqu’à liquidation totale. Ces derniers mois, elles les ont donc reconstitués, amplifiant ainsi le rebond de la croissance. Mais ce cycle de restockage se termine : encore un stimulus qui disparaît… Le Bureau des statistiques a aussi réévalué à la baisse les dépenses de consommation, de 3,5% à 3%. Il reste une bonne nouvelle quand même : les investissements ont augmenté de 11% au premier trimestre 2010.

La croissance du second semestre sera moins forte aux États-Unis. D’autant que les plans de rigueur européens freineront leurs exportations. Le moteur américain de la reprise mondiale toussote. « Les scénarios noirs se rapprochent », comme dit Vincent Bénard dans son excellent blog.

L’EUROPE non plus n’a pas le moral. En mai, selon les indicateurs publiés le 31 mai par la Commission européenne, l’indicateur de sentiment économique a baissé d’un peu moins de deux points dans l’UE (100 contre 101,9) et de 2,2 points (98,4 contre 100,6). On est loin du plus bas de 68 points de mars 2009, mais ça marque un retournement de tendance. L’indice de confiance des consommateurs a baissé de trois points dans l’UE et dans la zone euro. La température redescend…
La dette publique oblitère de nombreux pays européens. La France et la Grande-Bretagne sont dans le collimateur des agences de notation. Mais il ne faut pas oublier la dette privée. Elle est particulièrement préoccupante en Espagne : l’endettement du secteur privé y est le plus élevé de tous les pays de la zone euro à l’exception de l’Irlande. En pourcentage du PIB, l’endettement du secteur privé non financier représente 220%, et l’endettement du secteur privé (des ménages) 317%. « Cet excès de dette privée doit être résorbé et les autorités publiques n’arrangent pas la situation en appliquant une politique d’austérité. Cette politique aggrave au contraire la déflation par la dette en Espagne », explique Laurent Berrebi, directeur de l’analyse économique au sein de Groupama AM.

L’Allemagne, elle, va bien. Le nombre de chômeurs a reculé, en juin, pour le douzième mois d’affilée : il s’élève à 3,23 millions en données corrigées des variations saisonnières, 7,7% de la population active. Ce résultat est dû principalement à la reprise du commerce mondial et la baisse significative de l’euro, qui dopent les exportations. Mais, comme dirait le Docteur Knock, dans la pièce de Jules Romains, « la bonne santé est un état précaire qui ne laisse rien présager de bon. » Nombre de conjoncturistes sont pessimistes : la croissance devrait ralentir dès le deuxième semestre 2010 et retomber à quelque 1,5 % l’an prochain à cause de plans de rigueur dans de nombreux pays européens. La demande extra-européenne augmente. Mais 70% des exportations allemandes restent orientée vers l’Europe au sens large, et 43 % vers la zone euro. Les pays grands exportateur, comme la Chine ou l’Allemagne, ne peuvent que subir le contrecoup, à plus ou moins long terme, d’un ralentissement mondial.

La CHINE, justement, donne matière à inquiétude. Le Conference Board a revu à la baisse son indice précurseur d’augmentation du PIB de la Chine pour le mois de mai : au lieu de grimper à 1,7% comme annoncé le 15 juin dernier (c’eût été la plus forte hausse depuis février 2009), cet indice n’a augmenté que de 0,3%, le score le plus faible depuis novembre 2009. Le Conference Board avait mal interprété le chiffre des mises en chantier en Chine. Le précédent indice, publié le 17 mai, faisait état, de façon également erronée, d’une hausse séquentielle de 1,5% du PIB pour le mois de mars. La croissance du secteur manufacturier chinois a ralenti en juin.

Et la confiance des investisseurs chinois a fléchi devant le manque de vigueur de la reprise mondiale : l’indice PMI officiel (celui des directeurs d’achat) est passé de 53,9 en mai à 52,1 en juin. C’est le plus bas depuis février. Il a déçu les attentes (53,1 en moyenne) de 10 analystes interrogés par Reuters.

Le moteur chinois de la croissance mondiale accuse une baisse de régime. C’est une douche froide… Ce ralentissement est dû au sérieux coup de frein donné par Pékin à la croissance de l’industrie du crédit pour freiner l’expansion de la bulle immobilière. Les prix de l’immobilier ont diminué de ci-de là mais le gouvernement estime qu’il est encore trop tôt pour mettre fin à cette politique. À ce facteur de ralentissement de la croissance chinoise s’ajoute l’essoufflement général de la reprise, qui freinera les exportations… En outre, le climat social s’alourdit : des grèves pour obtenir des augmentations de salaires se sont multipliées chez Honda, Toyota, Mitsumi Electric… De quoi augmenter les coûts de production chinois et dissuader Pékin de réévaluer significativement le yuan.

Stabilisation en douceur ou atterrissage brutal en vue ? Il ne faudrait pas que l’indice PMI officiel continue à descendre : le niveau 50 de cet indice marque la frontière entre croissance et contraction… Toujours est-il que la croissance de 11,9% en rythme annuel du premier trimestre va forcément faiblir au second semestre.

Ce contexte éclaire la polémique qui enfle de jour en jour entre la Chine et les investisseurs étrangers sur son sol : les Occidentaux accusent la Chine d’entraver de plus en plus les efforts des entreprises étrangères. « Je suis vraiment inquiet, je ne suis pas certain qu’au bout du compte ils veuillent que nous y réussissions », s’est récemment plaint le patron de Général Electric devant un parterre d’hommes d’affaires italiens. Un rapport de la chambre de commerce européenne à Pékin reproche à la Chine de multiplier les mesures discriminatoires, dénonçant « une application discrétionnaire des lois et règlements, tandis que les processus d’enregistrement, les questions de droits de propriété intellectuelle et des incohérences dans l’application locale de critères nationaux continuent d’être des sujets de frustration ».

Le JAPON, deuxième économie mondiale, n’en finit pas de se traîner, comme en témoigne une série de mauvais indicateurs économiques en mai : la production industrielle a reculé de 0,1% et les livraisons des entreprises ont diminué de 1,7%, leur plus forte baisse depuis plus d’un an. La production industrielle japonaise aura augmenté de 1,9% au deuxième trimestre, prévoit le gouvernement. Ce serait un net ralentissement par rapport à la croissance de 7% du premier trimestre, la plus forte depuis 1953. Selon le gouvernement, le taux de chômage est passé de 5,1% en avril à 5,2% en mai, avec 3,47 millions de chômeurs. La consommation moyenne d’un ménage au Japon a baissé plus que prévu de 0,7% en mai sur un an. En ce deuxième mois consécutif de repli, les achats d’électroménager et d’ameublement, l’un des principaux moteurs de la consommation qui étaient dopés par des aides gouvernementales, ont reculé de 9,3% sur un an.

La vertigineuse dette publique japonaise complique la donne : elle atteint le double du produit intérieur brut, faisant du Japon est le pays le plus endetté au monde. Le 11 juin dernier, le nouveau Premier ministre japonais, Naoto Kan, a prévenu que, si le pays ne parvenait pas à maîtriser sa dette, il risquait de ne pas être en capacité de l’honorer.

Certes, cette dette est détenue à plus de 93% par les investisseurs japonais, notamment la Banque de la Poste du Japon. Mais ce grand pays chemine depuis longtemps sur « la longue route de la déflation ». Les mauvaises nouvelles qui tombent détournent encore plus les Japonais de la consommation, ce qui aggrave la déflation. Il en résulte moins de rentrées d’impôts et un surcroît de dépenses de relance de l’économie de nature à alourdir la pression fiscale, laquelle pèse à son tour sur la demande et renforce la déflation en un cercle vicieux. Ce scénario déflationniste pourrait concerner bien d’autres pays…

Ainsi, la courbe de la reprise mondiale semble faire son arrondi avant de retomber franchement. Sera-ce une évolution en double creux (W) c’est-à-dire une rechute suivie d’une remontée ? Ou bien la reprise qui semble prendre fin n’est-elle pas une vague de correction haussière dans un trend baissier ? Auquel cas, l’on va vers une crise économique gravissime. Car cette vague de correction haussière aura été de faible intensité. Elle aura montré la faiblesse des capacités de rebond de l’économie mondiale, due à l’accumulation de déséquilibres structurels devenus mortels. Elle aura signé l’échec des plans de relance fondés sur une création monétaire débridée. Les plans de sauvetage des grandes banques n’ont pas écarté le danger d’une nouvelle crise bancaire à grande échelle. Les bulles immobilières n’ont pas fini d’exploser. Des cracks obligataires en série se profilent.

Inflation ou déflation ? Il est à noter que des symptômes déflationnistes se profilent. Le Japon est en déflation depuis longtemps. L’Espagne est menacée d’y entrer. L’affaissement de la consommation produira des effets déflationnistes en d’autres pays. La déflation devrait dominer le devant de la scène assez longtemps avant de céder la place à l’hyper-inflation.

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